‹ Condillac;Chapitre 7 sur 18 · ET DE FINALITÉ. 13S · texte numérisé non relu

ET DE FINALITÉ. 13S

ces vérités premières et nécessaires que l'intuition nous révèle, et qui servent de point de départ à toutes les branches des connaissances humaines.

Le principe de causalité seul est le fondement de la théodicée, il nous débarrasse de ce pompeux appareil de preuves physiques, métaphysiques et morales qui, pour établir l'existence de la Divinité, n'ont d'autre valeur que celle qu'elles reçoivent de lui , et qui finissent même quelquefois par obscurcir la lumière qu'il verse dans toutes les intelligences. Si on s'était appliqué à le dégager nettement, et à lui donner sa véritable formule, on se serait épargné, pour démontrer des choses indémontrables , la peine de chercher bien loin des arguments qui, après tout, pourraient bien n'être que de simples combinaisons logiques : pour prouver l'existence de Dieu , on n'aurait pas eu recours aux syllogismes de saint Anselme , de Descartes et de Leibnilz ; mais on se serait aperçu qu'en pareille matière le paralogisme est inévitable, que la cause première ne se prouve pas, mais se constate, en un mot qu'on ne démontre pas Dieu, mais qu'on le nomme.

Ainsi l'existence de l'Être suprême n'est plus pour moi le résultat d'un raisonnement abstrait, d'un jeu de logique; mais elle est un fait, dont je suis aussi sûr que de ma propre existence ; car

136 PRINCIPES DE CADSAUTÉ

Xeffet existant, ta cause existe aussi. Hais entre ces deux termes je trouve un rapport nécessaire : un rapport d'égalité non absolue sans doute, mais relative; je dois donc retrouver dans la cause toutes les qualités positives que je trouve dans l'effet (1); or j'ai le sentiment de naon identité, de ma personnalité, donc la cause, dont je dépends, possède ces deux attributs , outre tous ceux qui peuvent lui appartenir en qualité de cause première; donc il existe un Dieu personnel.

C'est ïunsi que, pour échapper à l'athéisme et au panthéisme, l'école française, posant en fait l'existence delà cause première, s'efforce, par un procédé qui n'appartient qu'à elle, de joindre la certitude physiqueà lacertitude métaphysique. Elle se garde bien dedéduire l'existence deDieu d'un principe abstrait; car elle n'ignore pas que d'une abstraction on ne pourra jamais tirer une réalité conci'ète. « Plus une vérité est importante, dit Condillac, plus on doit avoir soin de ne l'appuyer que sur de solides raisons. L'existence de Dieu en est une, contre laquelle s'émoussent tous les traits des athées. Mais

(1) Ici cependaDt s'ouvre pour nous le champ ilIimilÀ des coojecturee. L'esprit humain s'est trop souvent égaré dans des recheruhesinutllesstir l'essence propre des êtres. Au moyen âge, par exemple, on posait et on afptait gravement cette question : x Là ofi se trouve un ange, y a-t-il encore le vide? > A toutes les questions du même genre ne pourrait-on pas opposer une fin de non-recevoir?

BI DE riNAUTË. 137

si nous l'établissons sur de faibles principes, n'estil pas à craindre que l'incrédule ne s'imagine avoir sur la vérité même un avantage qu'il n'aurait que sur nos frivoles raisonnements, et que cette fausse victoire ne le retienne dans l'erreur? N'est-il pas à craindre qu'il ne nous dise, comme aux cartésiens : A quoi servent des principes métaphysiques, qui portent sur des hypothèses toutes gratuites? CroyeZ'Vous raisonner d'après une notion fort exacte, lorsque vous parlez de l'idée d'un être mfiniment parfait, comme d'une idée qui renferme une incité de réalités ? N'y reconnaissee-vous pas l'ouvrage de votre imagination, et ne voyez- vous pas que vous supposezee que vous avez dessein de prouver (1) ?

Pour éviter de prêter le flanc aux attaques de l'incrédulité, il suffit, selon lui, de constater l'existence de la cause première. « Nous avons jugé, dit-il, que le mouvement a une cause, parce qu'il est un effet; nous jugerons que l'univers a également une cause, parce qu'il est un effet lui-même; et cette cause, nous la nommerons Dieu. » — « Dieu , il est vrai , ne tombe pas sous les sens; mais il a imprimé son caractère dans les choses sensibles ; nous l'y voyons , et les sens nous élèvent jusqu'à lui. En effet, lorsque je re-

(<) Traité des animaux, ài. 6.

138 PRincIPES DE CAttSÀLITÉ

marque que les phénomènes naissent les uns des autres , comme une suite d'effets et de causes , je vois nécessairement une première cause; et c'est à l'idée de cause première que commence l'idée que je me fais de Dieu {!). »

De cette notion il tire tous les attributs divins (9), et il s'élève au dogme de la Providence ; ou plutôt ce dogme est également pour lui une vérité £escpérience. En effet, la Providence ne se révèlet-elle pas partout à nos yeux par des traits éclatants de puissance, de sagesse et de bonté ? Ne se révèle-t-elle pas au sens intime dans cette croyance invincible que nous avons tous à la stabilité et à la généralité des lois de la nature , dans ce principe constitutif de notre être que nous appelons principe d'induction, et qu'on peut identifier avec le principe des causes finales.

Si le principe de causalité nous révèle l'existence d'un Dieu, le principe des causes finales nous révèle sa providence. Impliqué dans le principe de causalité , auquel il rend une partie de la force qu'il lui emprunte, il sert de base à la méthode inductive tout entière; il est le seul

(1) Logique, ch. 5,

(S) '" Une cause première, indépendante, unique, immense, éternelle, toute-puissante, immuable, intelligente, libre, et dont la providence s'étend à tout : voilà la notion la plus parfaite que nous puissions, dans celte vie, nous former de Dieu. •> [Traite dti animaux, ch 6.)

....Co(iglc

ET DE PIMILITÉ. 139

qui permette de soulever un coin du voile épais qui nous cache le système du monde , le plan et le but de la création, de déterminer jusqu'à un certain point la destinée des êtres, les lois de leur perfectibilité indéfinie, et d'asseoir sur un fondement solide le dogme de l'immortalité des âmes ; le seul enfin qui puisse inviter l'homme à s'associer dès ici-bas aux vues providentielles, et à concourir en quelque sorte avec l'Être suprême à l'ordre et au bonheur universel.

Ce principe si fécond, qu'est-il devenu entre les mains des rationalistes? Puisqu'ils ont dénaturé le principe des substances et celui de causalité, ne pouvons-nous pas nous attendre à les voir ou bien n'en tenir aucun compte, ou bien le réduire aux proportions d'une phrase tautologique et insignifiante ? En effet, si nous ouvrons leurs livres (1), ceux-ci n'en disent pas un mot, et c'est le plus grand nombre; ceux-là vont jusqu'à lui refuser toute valeur apodictique, et prétendent qu'il ne peut nous donner que des croyances ; les autres le formulent ainsi : « Tout moyen suppose uiie fin. »

Pour arriver à ce résultat, peut-être n'était-il pas nécessaire d'inventer une faculté spéciale et

(4) Nous ne voulons parler ici que des rationalistes français adversaires ou dèb^cleurs de Coudillac et de la philosophie natioDgle.

140 PRINCIPES m CACSAUrfi

supérieure. Toutefois , cette proposition , telle quelle, renferme quelque vérité ; et la justice et l'imparUalité exigent que nous la fassions ressortir.

Que je rentre en moi-même, ou que je porte autour de moi mes regards, tous les phénomènes m'apparaissent liés entre eux non-seulement par le rapport de la cause à Keffet, mais encore par le rapport du moyen à la un. De plus, je m'aperçois que l'idée de fm existe dans l'esprit de tous les hommes, sans exception, et qu'elle y existe tout aussi nécessairement que l'idée de cause : car de même que tout ce qui se passe en nous et en dehors de nous nous apparaît comme un effet, et qu'en percevant Yeffet nous concevons nécessairement la cause; de même tout ce qui se passe en nous et en dehors de nous nous apparaît comme moyen, et, en percevant le moyen, nous concevons nécessairement la ^n. Cela est si vrai, que l'enfant, qui commence à parler, pose déjà, à la vue d'un phénomène quelconque, ces deux questions : Comment? Pourquoi? de même qu'il demande la cause de tout ce qu'il sent, de tout ce qu'il voit. La notion de ^n est donc primitive, c'est-à-dire immédiate ou intuitive, et par conséquent nécessaire. Voilà ce que nous accorderons aux rationalistes. Mais foiHiuter ainsi cette idée : « Tout moyen suppose une fm », n'est-ce pas nous

Page 1