‹ Condillac; ou, L'empirisme et le rationalismeChapitre 11 sur 16 · EMP1&19ME · texte numérisé non relu

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mais on évite l'erreur : l'esprit devient juste et se forme toujours des idées nettes (1). >

Mais c'est peut-être moins encore par la nature des questions que par la manière de les traiter que l'école empirique et l'école rationaliste diffèrent l'une de l'autre.

L'école française a su concilier le respect pour l'antiquité et pour les grands noms avec les droits du bon sens et du libre examen; pour qu'elle adopte une idée ou même pour qu'elle la discute, il ne lui suffit pas de la trouver traduite dans une langue savante. Elle ne méprise pas l'histoire de la vieille métaphysique, comme on Ta dit; elle la considère, au contraire, comme très-utile à la philosophie ; mais utile, comme l'a été l'astrologie à rasti;Qnoraie, ou l'alchimie à la chimie, et comme peut l'être aux navigateurs l'histoire des naufrages. Elle consulte la tradition, mais c'est pour recueillir et mettre à profit les découvertes anciennes , et pour jeter à l'écart les erreurs qui s'y trouvent mêlées. En un mot, elle n'est pas exclusivement historienne.

Les philosophes français ne se sont point bornés à faire de la critique philosophique : ce n'est pas en réfutant des systèmes cent fois réfutés, ce n'est pas en opposant l'erreur à l'erreur

(4) OHg. des conn. hum,; Introd., p. 2.

qu'ils ont prétendu faire jaillir la vérité, comme la lumière du sein des ténèbres; ils ont pensé par eux-mêmeS) et ils ont dit ce qu'ils pensaient. Gondillac, Destutt de Tracy et Laromiguière sont des auteurs; et leurs écrits, des ouvrages. Ils ont essayé d'ajouter aux connaissances déjà acquises. Ils croyaient au progrès , et sous leur sage direction la philosophie marchait lentement, si l'on veut, mais enfin elle marchait... en avant, et non en arrière. Mais du jour où le dernier des philosophes français descendit de sa chaire, pour faire place à ceux qui devaient les combattre, la philosophie s'est, pour ainsi dire, éteinte parmi nous : de pensante qu'elle était, elle devint érudite. Ceux qui avaient reçu de la nature assez de génie pour faire penser les autres d'après eux-mêmes, les héritiers de celui qui avait fermé tous les livres pour ne plus étudier l'homme, la nature et Dieu qu'en lui-même, et sur le grand théâtre du monde; les héritiers de Descartes se mirent à secouer les volumes poudreux des vieilles bibliothèques. Après avoir interrogé les morts, on interrogea les vivants : on demanda aux Écossais des idées; aux Allemands, des théories. On fit l'inventaire de ce qui s'était dit ailleurs, et même de ce qui ne s'était pas dit ; on exposa l'histoire des systèmes, qu'on réduisit à trois ou quatre; on les personnifia, pour ainsi dire , en leur laissant leurs noms bar-

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bares, et on les mit aux prises pour le plus grand plaisir des spectateurs. Non-seulement on créa des êtres de taison d une nouvelle espèce, mais on évoqua les fantômes anciens : on vit reparaître les archétypes de Platon : les idées éternelles reçurent de nouveau une sorte d'existence a parte rei. Du choc de ces idées mal définies naquit je ne sais quel mysticisme philosophique, aussi funeste peut-être que l'ignorance. Du mysticisme on tomba enfin dans Y éclectisme y qui tue toute philosophie, du moins qui l'arrête à l'entrée de la carrière et l'empêche de faire même le premier pas ; car, pour choisir le vrai dans les différents systèmes, il faut le connaître d'avance; et, quand on le connaît déjà soi-même, il est absolument inutile de le chercher chez les autres.

Si la méthode éclectique est attaquable dans son principe, elle ne l'est pas moins dans ses résultats : n'ayant pas de point de départ, elle n'a pas non plus de point d'arrivée.

L'éclectisme exigerait une étude complète et approfondie de toutes les opinions philosophiques; or cette étude est, sinon impossible, du moins nécessairement superficielle.

On l'a. dit, je crois : l'histoire des systèmes de métaphysique est en grande partie celle des dérangements du cerveau humain ; et c'est la plus longue de toutes les histoires. Ajoutez qu'elle a

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beaucoup d'analogie avec l'histoire civile et politique; car, de même que dans celle-ci les personnages jouissent d'une célébrité presque toujours proportionnée à la grandeur des catastrophes dont ils ont été les auteurs ou les complices, de même les métaphysiciens sont d'autant plus célèbres qu'ils se sont plus écartés du bon sens et de la vérité. Spinoza occupe une place distinguée dans l'histoire de la philosophie; le nom du père Buffier y est à peine mentionné; il est bien vrai qu'on y rencontre quelquefois les noms de Montesquieu et de Rousseau; mais Robinet est profond, et Voltaire, superficiel. La vérité est trop simple pour les métaphysiciens et les commentateurs, comme la vertu pour le vulgaire. Les hommes honorent les guerriers, les conspirateurs, les conquérants et les prétendus génies créateurs (i); ils n'accordent leur admiration qu'à ceux qui les tuent ou qui les trompent.

Système a toujours été synonyme d'erreur (on dit le système de Descartes; on ne dit pas le système de Newton). Ce sont donc les erreurs qui sont

(1) a Qu'est-ce que le génie? Un esprit simple qui trouve ce que personne n'a su trouver avant lui. La nature, qui nous met tous dans le chemin des découvertes, semble veiller sur lui pour qu'il ne s'en écarte jamais. Il commence par le commencement, et il va devant lui. Voilà tout son art, art simple, que par cette raison l'on ne lui dérobera pas. » (Gond., Langue des calculs, liv. n, ch. 4«'.)

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au premier plan dans l'histoire de la philosophie. Ces erreurs sont très-nombreuses, car il y a presque autant de systèmes que de métaphysiciens. Cependant ce n'est ni dans la multitude ni dans la diversité ou l'opposition des systèmes que la critique trouve les plus grands obstacles; c'est dans l'obscurité du fonds jointe à celle de la forme. Qu'on juge de la facilité que doit offrir l'exposition de la doctrine d'un philosophe grec, alexandrin, allemand, etc., lorsqu'on s'entend à peine sur des théories écrites dans notre propre langue et sur des questions à la portée de tout le monde. Combien de siècles n'a-t-on point disputé sur Aristote? Plotîn est-il enfin bien compris ? Hegel, dit-on , en était venu au point de ne plus comprendre ce que lui-même avait écrit.

Aussi voyons-nous les historiens de la philosophie se copier les uns les autres, ou, s'ils veulent juger par eux-mêmes, nous présenter sur le même sujet des opinions différentes et contradictoires. Comment pourrait-il en être autrement ? Qu'on prenne, je ne dirai pas un système, mais une idée seulement, et qu'on la soumette à l'interprétation de plusieurs commentateurs : croit-on que cette idée sera la même pour tous? La critique est une espèce de lit de Procuste. Tout se proportionne au génie de l'interprète.

L'étude comparée des systèmes est donc très-

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difficile, pour ne pas dire impossible. Or, pour que l'éclectisme pût en tirer parti, il Êiudrait qu'elle fût sérieuse, exacte et complète.

Si cette exploration des systèmes est nécessairement superficielle, je demande quel avantage on peut en tirer pour la science ? Le résultat immédiat et certain doit être, selon nous, de ressus* citer d'anciennes erreurs, en évoquant des fantômes que la vraie philosophie avait fait rentrer dans les ténèbres : « Il y a, dit Bacon, des préjugés qui nous viennent des chefs de secte, et que j'appelle idola theatri; parce que les systèmes philosophiques ne sont que des fables, ainsi que les pièces qu'un poète met sur le théâtre. Seulement les philosophes observent un peu moins les règles de la vraisemblance. »

Si la philosophie a d'abord pour objet la peinture de la réalité , il faut qu'elle opère sur le vif; car avant tout c'est un portrait qu'elle doit faire. Si, négligeant l'original, elle ne contemple que l'image, elle se condamne à ne laisser que la copie d'une copie. De plus, comme cette copie, telle que nous la trouvons dans les auteurs anciens, est loin d'être parfaite, prétendre avec des traits épars et des ressemblances incomplètes reproduire la nature, ce serait imiter le sculpteur ou le peintre, qui, pour faire le buste ou le portrait d'un personnage vivant, ne travailleraient

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qae d'après les modèles différents, fruits du cà* price ou de la fantaisie des artistes, leurs devanciers.

Sans doute il faut, dans l'intérêt du progrès, que la chaîne des traditions ne soit jamais inter* rompue. Autrement les siècles cesseraieût d'influer sur les siècles, les vérités sur les erreurs, et les erreurs sur les vè:-ités; les générations se sui* vraient, mais ne se succéderaient plus, et Thumanité resterait à jamais stationnaire. Mais il ne faut pas qu'on recommence à chaque instant les travaux déjà accomplis. Ce serait vouloir prolonger l'enfance du monde et des sciences. La philosophie surtout doit être progressive. Si elle ne prépare point l'avenir, il faut au moins qu'elle résume le présent. Quand elle rétrograde vers le passé, elle abdique et se renie elle-même.

Si la méthode historique appliquée à la philosophie est fatale à la science, elle n'est pas moins contraire aux progrès de la raison et au développement des facultés individuelles. Il est à craindre que, dans un commerce habituel avec des auteurs qui sont opposés presqu'en tout, l'esprit n'acquiesce à une infinité d'opinions fausses ; or « quand les hommes, dit Hobbes, ont une fois acquiescé à des opinions fausses, et qu'ils les ont authentiquement enregistrées dans leurs esprits, il est tout aussi impossible de leur parler intelli-

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giblement que d'écrire lisiblement sur un papier déjà brouillé d'écriture (1). »

Laromiguière aussi préfère un petit nombre de notions précises et fondamentales à une vaste érudition. Il ne veut pas que nos esprits ressemblent à « de vieux manuscrits chargés de caractères gothiques » qui « ne peuvent en recevoir de nouveaux qu'on n'ait effacé les anciens (2). »

Malebranche, Labruyère et beaucoup d'autres ont été plus sévères encore ; sans partager leurs préventions contre l'érudition en général, ne peuton pas dire au moins qu'elle est l'antipode de l'esprit philosophique ? Elle développe la mémoire aii détriment des facultés supérieures de l'intelligence ; elle nous habitue à tourmenter les idées des autres, lorsqu'il faudrait penser par nous-mêmes. « Jetez hors de votre âme, s'écrie un éloquent écrivain (3), cette multitude d'opinions empruntées >, cette philosophie morte, qui n'est point née de votre raison, mais qui vient d'un livre ou d'un maître, et ne peut fournir que de vains sujets de dispute au peuple stérile et contentieux des écoles ; » — « science confuse , amas de poussière qui ne fait qu'aveugler la raison et la charger d'un poids inutile. »

(1) Cité par Destutt <le Tracy. Idéologie, p. 2.

(2) Leç. X.

(3) L'abbé Guénard.

Faut-il s^étonner que l'école historique, absorbée dans les rêves du passé, et occupée à concilier des systèmes inconciliables, ait laissé le champ libre à une école rivale qui s'élevait à côté d'elle et qui maintenant grandit de jour en jour ? Je veux parler de l'école positive.

Fondé par un homme d'un vaste savoir, développé et enrichi par le savant non moins illustre qui l'a popularisé parmi nous, le positivisme doit fixer un instant notre attention, à cause de son importance d'abord, et puis à cause de la prétention singulière qu'il a d'avoir frappé du même coup la « philosophie soit métaphysique , soit théologiqus, » et la philosophie condillacienne.

Ce que le positivisme à son début reprochait à la philosophie de son temps, c'est « l'inanité de cet éclectisme qui, ne connaissant pas ce qu'il manie, se propose la tâche insoluble de faire avec des ébauches un tout parfait (4). »

Ce qu'il reproche aux philosophies de toute dénomination, c'est de se perdre dans l'étude de l'absolu, de l'infini, etc.; c'est de n'agiter de préférence que des problèmes insolubles sur la nature, l'origine et la destinée des êtres ; enfin c'est l'instabilité de tous ces systèmes qui se succèdent, « où rien ne demeure fixe, où rien ne persiste,

(t) M. LiTTRÉ, Paroles de philosophie positive^ p. 19.

excepté la tentative toujours renouvelée d'aborder des questions toujours insolubles (4). »

Ce dont il fait gloire et profession, c'est de n'aborder que des questions acces^bles à l'expérience, et susceptibles d'une vérification directe ou d'une confrontation avec la réalité ; enfin c'est d'avoir « fait des sciences particulières, multiples et hétérogènes, une science homogène, une et générale (2) », et de plus susceptible d'un développement et d'un progrès continu.

Dans l'arrêt de condamnation qu'il porte contre toutes les philosophies antérieures, le positivisme enveloppe le condillacisme : « La philosophie de Condillac, dit M. Littré, est encore au fond le guide philosophique de plus d'un savant qui prétend s'enfermer dans le cercle de ses études spéciales. » — « Ceux mêmes qui témoignent du dédain pour cette doctrine sont parfois, à leur insu, gouvernés par elle (3). »

Toutes les critiques du positivisme s'adressent donc également à Condillac. Voyons parmi ces reproches ceux que la philosophie française repousse, et ceux qu'elle accepte.

M. Littré fait la remarque que de tout temps

(1) Conservation et révolution, p. 44.

(2) Paroles de philosophie positive, p. 36.

(3) Conservation et résolution, p. 36.

les philosophes ont été en conflit avec les pouvoirs religieux, et il affirme que la métaphysique et la théologie ont un fonds conamun. Il est vrai que si l'on consulte l'histoire, de Linus et Orphée jusqu'aux disputeurs scolastiques, on trouve entre ces deux sciences une haine très-vive et presque fraternelle : ennemies intimes, mais nécessaires l'une à l'autre, elles s'attaquent d'une main et se soutiennent de l'autre; elles cherchent à s'étouffer, mais c'est en s'embrassant.

Que la métaphysique ancienne et la moderne se soient souvent placées sur le terrain de la théologie, et que cette arène ait été le théâtre de luttes déplorables; cela n'est que trop vrai. Mais peuton en dire autant de la philosophie française qui s'est toujours montrée aussi respectueuse qu'indépendante? Condillac et Laromiguière ont philosophé toute leur vie, sans avoir jamais eu rien à démêler avec n'importe quelle doctrine théologique. Ils pensaient sans doute que, la philosophie et la théologie sont comme deux lignes parallèles qui peuvent se prolonger indéfiniment, sans se rencontrer jamais, parce que l'une et l'autre se meuvent dans deux sphères distinctes et séparées, celle-ci ayant pour objet ce qui est au-dessus de la raison, celle-là ne s'occupant que de ce qui est accessible à l'esprit humain livré à ses seules forces. « Il n'y a point de système, dit Condillac,

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qu'on n'ait essayé de concilier avec la théologie. Depuis que la philosophie a reparu en Europe, nous avons vu des sectaires, des éclectiques, des novateurs et des sincrétistes, qui, plus absurdes que tous les autres, ont cru concilier les opinions les plus contraires. De tous les systèmes qu'ont fait les Grecs, il n'y en a pas un que quelque moderne n'ait essayé d'accorder avec la théologie chrétienne (4). »

Mais le respect qu'il professe pour la religion ne l'empêche pas de reconnaître et de proclamer les droits imprescriptibles de la raison : il veut que l'indépendance soit le caractère de l'homme de lettres; et que la liberté de penser pénètre partout, même dans les académies et les corps savants (2).

Quant à Destutt de Tracy, il était si peu théologien et même si peu métaphysicien qu'il partage toutes les opinions de Hobbes sur la théologie et la métaphysique, xîonfondues par ce dernier sous le nom commun d'Empusa (3).

L'école positive n'est donc pas dans le vrai.

(1) Histoire moderne, liv. dern., ch. 4.

(2) Histoire moderne, \i\, dern., ch. dern.

(3) « Plus je réfléchis sur la métaphysique des philosophes grecs, plus je me persuade qu'ils ne sauraient en être les inventeurs. — La métaphysique indigène de la Grèce est évidemment pour moi la théologie de ses poètes; l'autre a dû nécessairement y

lorsqu'elle assimile Yempirisme à la philosophie soit théologique soit métaphysique. Elle se trompe encore, lorsqu'elle lui reproche l'inutile investigation de la nature absolue des choses, et Tinstabilité de ses doctrines. Longtemps avant Auguste Comte, Condillac avait dit et répété que nous sommes condamnés à ignorer l'essence première des substances, que nous ne pouvons connaître que leur essence seconde. Et, en proclamant cette vérité, il signalait en même temps Téternelle inconstance et l'immobilité nécessaire des systèmes métaphysiques : « Jusqu'ici, dit-il, les philosophes modernes, à l'exemple des Grecs, se sont flattés d'expliquer la nature, en imaginant d'abord des causes pour descendre ensuite aux effets. Et nous n'avons vu que des révolutions, où les systèmes, prenant continuellement de nouvelles formes , se reproduisent pour se détruire. Chaque philosophe.

être importée. C'est ausssi, ce me semble, ce que prouve tous les jours davantage Fétude des antiquités orientales, à mesure qu'elle est mieux cultivée. »

« Par les mêmes raisons, entre les nations modernes, c'est chez les Français que cette métaphysique, qui a besoin, pour se soutenir, de l'obscurité et de l'autorité, a dû être rejetée d'abord. Avec de l'esprit et de la liberté, quand on n'a que de l'imagination, on doit se livrer à la mythologie des poètes. Quand on commence à avoir de vraies connaissances, on doit en venir à la saine métaphysique, c'est-à-dire à l'étude de soi-même et de ses moyens de connsiître. » {De la loyique, ch. i.)

trop faible pour résister aux coups qu'on lui porte, attaque toujours avec avantage. Toutes les opinions se détruisent les unes par les autres, et aucune ne se soutient (1). »

A ces différents points de vue Toriginalité n appartient donc pas au positivisme; nous allons voir qu elle ne lui appartient pas davantage sous presque tous les autres rapports.

La philosophie positive se glorifie d'avoir trouvé l'unité des sciences, d'en avoir formé un tout, un ensemble lié par une doctrine commune, la mathématique. Sans prétendre, dit M. Littré, « soumettre à l'empire de la science exacte par excellence les sciences qui ne le sont pas », cependant il est bien vrai que Yécole positive « à la base de toute éducation régulière et de toute philosophie met la mathématique comme un préliminaire sans lequel on ne pourra. monter de degré en degré jusqu'au faîte. » — La mathématique n'est qu'un rudiment, mais un rudiment nécessaire : « Sans elle, l'astronomie ni la physique ne peuvent cheminer; sans physique, la chimie est mutilée et incapable de se rendre compte à soi-même; sans chimie, la nutrition, base de toute vitalité, est inintelligible; et sans une théorie exacte de la vie, le développement des sociétés, ou histoire, ou

(i) Histoire moderne, liv. dern., ch. 4.

sociologie, manque de son meilleur appui (4).» En résumé, mathématique, astronomie, sciences physiques et naturelles, biologie, sociologie; enchaînement et unité des sciences : tel est le fonds du positivisme. Eh bien, je dis que tout cela existait dans le condillacisme non-seulement en germe, mais à lëtat de système avoué et de théorie déjà suffisamment développée.

Pour ce qui concerne l'unité et l'enchaînement des sciences, on sait que ça été la constante préoccupation de Condillacde ne faire de toutes les connaissances humaines qu'un corps de doctrine : « Les sciences, dit-il, rentrent les unes dans les autres : aussi se prêtent- elles des secours mutuels, et c'est en vain que les philosophes tentent de mettre des barrières entre elles. Il est très-raisonnable à des esprits bornés comme nous de les considérer chacune à part; mais il serait ridicule de conclure qu'il est de leur nature d'être séparées. Il faut toujours se souvenir qu'il n'y a proprement qu'une science; et si nous connaissons des vérités qui nous paraissent détachées les unes des autres, c'est que nous ignorons le lien qui les réunit dans un tout (2). »

Quant à la mathématique, elle n'est, je crois,

(1) Paroles de philosophie positive, p. 8, 9, iO, 1i et 12.

(2) Art de raisomter, introd.

rien autre chose que le système des lois de la pensée. Or c'est précisément ce système que Condillac a voulu réduire à sa plus simple expression dans son ouvrage intitulé la Langue des calculs^ où « il s'agit de faire voir comment on peut donner à toutes les sciences cette exactitude qu'on croit être le partage exclusif des mathématiques (4). » Dans cet ouvrage que la mort ne lui permit pas d'achever, l'auteur ne s'était pas proposé de perfectionner seulement la langue des mathématiciens : « Les mathématiques, dit-il luimême, y sont un objet subordonné à un objet bien plus grand (2). » Ce qu'il avait principalement en vue, disent ses éditeurs, ce qui avait été le but constant des recherches d'une vie employée tout entière à perfectionner la raison, c'était de débrouiller le chaos où les abus et les vices du langage ont plongé les sciences morales et métaphysiques. Les jargons inintelligibles qu'elles parlent trop souvent auraient été convertis en autant de belles langues que tout le monde aurait apprises facilement, parce que. tout le monde les aurait entendues; et dans ceS langues on eût vu les idées qui paraissent les plus inaccessibles à l'esprit humain sortir d'elles-mêmes et

(\) Langue des calculs ^ p. 8.

(2) Ibid.

sans efforts des notions les plus communes (4). » Condillac avait donc, lui aussi, compris l'importance d'une sorte de rudiment^ d'organe qui devait servir de clef aux sciences, de même qu'il avait vu la nécessité de leur enchaînement et le fait de leur unité (2).

Dans le cadre qu'il s'était tracé, dans l'ensemble qu'il avait conçu que faisait-il entrer comme parties intégrantes? Toutes les sciences énumérées par le positivisme^ excepté toutefois la biologie où la physiologie.

Nous venons de voir qu'à la base de tout Condillac mettait l'étude du nombre, du temps et de

(1) Note des éditeurs ^ p. 479.

(2) On se demande depuis assez longtemps quels peuvent être et quels doivent être, dans un système d'éducation publique, les rapports des sciences avec les lettres? Condillae a résolu ce problème. Dans ses différents traités de ïorigine des connaissances humaines, des Systèmes, de VArt de penser, de Raisonner^ d'écrire, dans sa Grammaire, sa Logique, sa Langue des calculs, mais surtout dans son Histoire moderne (dernière partie), il signale tous les abus qui, transmis de siècle en siècle, se perpétuent dans les écoles, et il indique les moyens d'y remédier. Avons-nous su profiter des leçons qu'il nous donne? Tout est-il au mieux dans nos plans d' étude ? Les méthodes et les objets sur lesquels elles portent, tout est-il réglé sur le développement naturel des facultés de Tenfance et de la jeunesse, approprié aux besoins de l'époque, aux exigences des sociétés modernes? Sur ces questions et sur beaucoup d'autres du même genre, Condillac a répandu une vive lumière.

l'étendue. Peut-être son traité de la Langue des calculs a-t-il suggéré à Auguste Comte l'idée de sa mathématique considérée comme préliminaire indispensable de toute éducation philosophique. Dans sdi Logique il nous donne une méthode applicable à toutes les parties des connaissances humaines ; et dans beaucoup d'autres ouvrages, mais surtout dans celui qui est intitulé Y Art de raisonner, il nous montre l'application même de cette méthode à k physique, à la mécanique, à \ astronomie, etc. Il n'a pas négligé non plus cette partie de la science que l'école positive désigne sous le nom de sociologie; son histoire ancienne et son histoire moderne, ainsi que son traité du commerce et du gouvernement, présentent un cours complet de ce qu'on appelle généralement Philosophie de V histoire. On sait qu'il s'était associé Mably dans ses études c< sur le gouvernement, sur les lois, sur le droit public, sur la guerre, sur la police, sur le commerce, sur les arts, sur les sciences ; en un mot, sur tout ce que l'esprit a pu découvrir, pour contribuer à l'avantage des sociétés (1). » Enfin on nous accordera bien encore que Condorcet, son disciple, a jeté quelque lumière sur les lois du développement de l'humanité dans le temps et dans l'espace.

(4) Histoire modems, liv. IX, ch. 8.

La place que la physiologie aurait dû occuper dans la philosophie condillacienne est à peu près vide, il faut l'avouer ; c'est une lacune qu'on doit, attribuer à l'hypothèse de la statue^ enveloppe inerte et insensible. Mais il n'en est pas moins vrai que l'école empirique est de toutes les écoles celle qui a le mieux conipris l'étroite connexion qui existe entre la physiologie et la psychologie. « Locke, dit Cabanis, était médecin; et c'est par « l'étude de l'homme physique qu'il avait préludé « à ses découvertes dans la métaphysique, la « morale et l'art social. » — « Charles Bonnet « fut un grand naturaliste autant qu'un grand « métaphysicien. Il a fait plusieurs applications « directes de ses connaissances anatomiques à la « psychologie (4). » Enfin celuiNdont nous venons de citer les paroles nous a laissé, dans son livre Des rapports du physique et du moral de Vhomme^ le plus beau monument qui jusqu'à ce jour existe peut-être en ce genre (2).

(1) Cabanis, tom. III, p. 65.

(2) Nos historiens delà philosophie, avec leur fidélité ordinaire, ne manquent pas d'accoler toujours le nom de Condillac à celui de Cabanis. Que ce dernier ait oublié qu'il n'est pas permis au philosophe de se prononcer sur la nature absolue des substances, et qu'il ait osé se déclarer matérialiste^ ce n'est pas en cela sans doute qu'il est le disciple du premier, puisqu'il lui reproche précisément de n'avoir « pas senti que Vâme est une faculté.

348 EMPIBISME.

Physiologie, histoire, astronomie, sciences physiques et naturelles, etc., voilà, avec la métaphysique, ce qui constitue pour lempiriste lensemble de la philosophie.

Le positivisme n'est donc pas précisément une philosophie nouvelle; il peut tout au plus être considéré comme un vaste et magnifique développement d une partie de X empirisme.

Quant à la nécessité d'une confrontation de nos idées et de nos raisonnements avec la réalité^ ce n'est pas là non plus une vue nouvelle et qui appartienne exclusivement à l'école positive, puisque depuis longtemps déjà Condillac avait recommandé X expérience j et exigé l'union de X évidence de fait et de X évidence de raison^ uniquement afin que l'esprit ne se contentât point de combinaisons idéales et de résultats purement logiques. Ici encore le positivisme ne nous offre qu'une application partielle de la méthode empirique.

Cependant, malgré ces ressemblances frappantes et incontestables, il existe entre les deux écoles une différence profonde et radicale. Le positivisme fait profession de s'occuper « non de

mais non pds un être. » Était-ce d'ailleurs une leçon de matérialisme que Condillac donnait à son prétendu disciple, lorsque, portant la main sur le front de cet audacieux théoricien, il lui dit : « Jeune homme y tu ne mourrai pas tout entier ! >

l'essence, mais des propriétés des choses (1);» de plus il oppose une fin de non-recevoir à toute question sur les causes premières et finales (2).

C'est ici que le positivisme se sépare véritablement de l'empirisme, et qu'il renonce aux prétentions qu'il pourrait avoir de devenir une philosophie universelle; car il méconnaît la portée et les tendances légitimes de l'esprit humain, et de plus il tombe lui-même dans le défaut qu'il reproche à si juste titre à l'ancienne métaphysique : l'abus des abstractions.

Sans doute il ne faut pas que la science se consume à vouloir pénétrer la nature des choses. Mais si l'esprit humain ne peut connaître leur essence première, il peut au moins connaître leur essence seconde; et cela suffit pour qu'il ait le droit de se prononcer sur la distinction des substances ; car de même qu'il affirme sans crainte de se tromper que « tout mode suppose une

(1) M. LiTTRÉ, Conservation et révolution, p. 3.

(2) « Laissant de côté une enquête sur les causes premières et finales, la philosophie positive renonce résolument à une aipbition incompatible avec la portée de l'esprit humain, et elle se place dans Tordre des questions qu'il est possible d'aborder et de résoudre. Elle ne fait ici que généraliser le procédé que les sciences particulières ont employé avec tant de succès. Comme ces sciences, elle reconnaît partout quelque fait dernier, limite de l'expérience et de l'induction, fait au delà duquel elle ne cherche rien. » (Conservation et révolution , p. 39.^

substance, » de même il sait qu'une « différence dans les modes suppose une différence dans les substances. » C'est encore mutiler l'esprit humain, que de lui refuser le pouvoir d'atteindre et de saisir les causes premières et finales. Est-ce dépasser les limites assignées à mon intelligence que de prononcer ces jugements : « Tout effet suppose une cause ; » — a: une série de causes secondes à l'infini implique contradiction ; » — « il existe une cause première qui gouverne le monde ; » — « si la Providence existe, elle assigne aux différents êtres une fin ultérieure et dernière? » Ces grandes vérités se révèlent à la fois à mes sens et à ma raison : « Agir, comparer, choisir, dit « Rousseau, sont les opérations d'un être actif et « pensant : donc cet être existe. Où le voyez-vous « exister? m'allez-vous dire. Non-seulement dans « les cieux qui roulent, dans l'astre qui nous « éclaire; non-seulement dans moi-même, mais « dans la brebis qui paît, dans l'oiseau qui vole, <r dans la pierre qui tombe, dans la feuille qu'em- « porte le vent (4). » A cet être actif et pensant vous substituez une abstraction, un mot ! Et c'est ici que vous tombez dans le défaut même que vous reprochez à vos adversaires.

Le positivisme a signalé, aussi bien que l'em-

(4) Emile, liv. IV.

pirisme,Ies dangers du jargon de la métaphysique. Il a parfaitement compris que l'abus des idées abstraites et générales est la source la plus féconde de nos erreurs et de nos préjugés en philosophie, en religion, en politique, en littérature, etc. ; que supprimer cet abus, ce serait, pour ainsi dire, recréer la raison humaine. Mais il n'a pas compris que, s'il est dangereux de réaliser les pures conceptions de l'intelligence, il ne Test pas moins de ne mettre que des abstractions là où il y a des réalités. Dans la question des causes premières^ pour n'avoir pas à remonter indéfiniment, le positivisme s'arrête à une abstraction, à un mot : il place à l'origine des choses et des phénomènes une force, une loi, une formule ! C'est une loi qui conserve et régit le monde; une force qui produit les phénomènes; et une formule qui maintient leur constance ejL leur régularité ! Mais qu'est-ce qu'une loi, sans un législateur? Une formule, sans une intelligence qui la prononce ? Une force, sans un agent dans lequel elle réside?

La croyance qui admet une cause substantielle, une réalité vivante, un Dieu, présente, je l'accorde, des choses incompréhensibles ; mais si elles sont au-dessus de la raison, du moins elles ne lui sont pas contraires, tandis que la doctrine positive ajoute à l'incompréhensible Tabsurde ou l'inconcevable. Vous me direz que vous ne vous prononcez

pas, que vous n'affirmez rien ! Non ! Votre doctrine, sceptique en apparence, est dogmatique au fond; quand on se sert d'un mot, on est forcé de dire ce qu'il signifie. Si, lorsque vous nous parlez de forces, de lois, de formules, vous ne parlez de rien qui soit réel ou positif, vous nous payez de mots (1), et vous ne justifiez pas le titre que vous avez pris. Si, au contraire, vous entendez par là quelque chose, comme vous n'admettez rien en dehors du monde physique, et que la force et l'intelligence n'existent pas par elles-mêmes, c'est la substance matérielle qui possède ces attributs, et l'ordre de l'univers est le résultat du mouvement d'atomes actifs et intelligents; c'est là, je crois, ce que vous voulez dire en réalité. Eh bien ! C'est ici que le bon sens répond avec Rousseau que votre système, loin de lever aucune difficulté, renferme plus de choses contraires à la raison qu'il n'y en a d'incompréhensibles dans le déisme. « Imaginez « tous vos philosophes anciens et modernes ayant « d'abord épuisé leurs bizarres systèmes de forces, « de chances, de fatalité, de nécessité, d'atomes, « de monde animé, de matière vivante, de maté-

(t) « Dites-moi, mon ami, si, quand on vous parle d'une force aveugle répandue dans toute la nature, on porte quelque véritable idée à votre esprit : on croit dire quelque chose par ces mots vagues de force universelle, de mouvement nécessaire, et Ton ne dit rien du tout. » [Emile, liv. IV.)

« rialisme de toute espèce, et, après eux tous, « l'illustre Clarke éclairant le monde, annonçant « enfin l'Être des êtres et le dispensateur des <c choses : avec quelle universelle admiration, avec « quel applaudissement unanime, n'eût point été « reçu ce nouveau système, si grand, si consolant, si « sublime, si propre à élever l'âme, à donner une « base à la vertu, et en même temps si frappant, « si lumineux, si simple, et, ce me semble, offrant « moins de choses incompréhensibles à l'esprit « humain qu'il n'en trouve d'absurdes en tout c< autre système (1). )>

En dehors des écoles dont nous venons de parler, on assure qu'il en existe deux autres dont l'opposition nous rappelle la lutte antique des deux principes, d'Ormuzd et d'Ahriman, du bien et du mal, de l'esprit et de la chair : l'une, dit-on, veut réhabiliter et glorifier la matière, l'autre la dompter et l'anéantir. A ces champions implacables l'empirisme crie de toute sa force et de la voix de Pascal : <c L'homme n'est ni ange ni bête et le malheur est que qui veut faire l'ange fait la bête; » l'homme est un être mixte; prenez-le tel qu'il est; ne cherchez pas à réformer l'œuvre de Dieu; le seul idéal que vous puissiez réaliser en vous sera toujours celui que vous

(1)^'wîi7e,liv. IV.

propose le poète : Mens sana in corpore sano.

En face du condillacisme il n'y a donc que deux écoles qui puissent lui disputer l'empire : l'école historique et l'école positive. A laquelle des trois appartiendra l'avenir? Si on ne peut le prédire d'une manière certaine, on peut au moins, de part et d'autre, supputer les diverses chances de succès.

Après avoir fait beaucoup de bruit, l'école historique n'a laissé dans les esprits que la confusion et l'enflure ; dans les croyances, que le vague et l'incertitude; dans les volontés, que la faiblesse et l'indécision. Aussi, à en juger par ce qui se passe, paraît-elle se résigner à sa défaite ou plutôt à sa défaillance. Cependant, si elle n'a en elle-même aucun principe de vitalité, elle trouve en dehors d'elle des causes d'une longévité probable. D'abord elle a pour elle l'obscurité, élément beaucoup plus important qu'on ne pense; car cette école vise à l'éloquence ; et dans certains cas l'éloquence, comme la peinture, a besoin d'ombre aussi bien que de lumière ; il lui faut du clair-obscur. En second lieu , la doctrine éclectique est devenue la philosophie officielle : philosophie douce, prudente, sage et bienfaisante, la mère nourricière de ses heureux adeptes; — bien différente en cela d'une autre philosophie, la bonne et la vraie peutêtre, mais marâtre, et qui n'a souvent pour apôtres

que des maudits, des proscrits, des hommes couverts de sang, mais d'un sang qui est le leur.

Ces avantages assurent à Féclectisme une durée plus ou moins longue. Les yeux fixés sur le passé, il continuera donc ses explorations dans le temps et dans l'espace. Ou bien, de compagnie avec le rationalisme, il s'agitera dans l'étroite enceinte où, pour répéter l'expression de M. Littré, le Sisyphe métaphysique pousse et laisse retomber son rocher. Peut-être même s'amusera-t-il encore à jeter des pierres dans le jardin de la théologie. Dans tous les cas, ce système prospérera dans les écoles, auprès de ceux qui sont à la recherche d'un sujets qui ont besoin de matériaux pour un livre ^ de thème pour un développement; et si cet innocent labeur ne peut intéresser que très-faiblement ceux qui tiennent à savoir non ce que l'on a pensé peut-être, mais ce que l'on doit penser, il piquera toujours la curiosité des oisifs, et charmera les loisirs des doctes et des érudits.

Il est cependant un écueil qui pourrait être fatal à l'éclectisme : — S'il faut en croire un naturaliste, il existe une espèce de fourmis, chez lesquelles l'amour du butin et l'activité sont poussés si loin, qu'elles encombrent leur nid de provisions, et se voient bientôt forcées de chercher un autre asile, abandonnant ainsi des trésors inutilement amassés. C'est l'image de l'érudition

3S6 £MWRISME.

en matière de philosophie. Ce qu'on avait fait au moyen âge pour Aristote, on le fait aujourd'hui pour l'auteur le plus obscur, pourvu qu'il ait écrit en grec ou en latin, ou, s'il est français, avant le xviii« siècle ou un peu après, car parmi ceux qui ont écrit à une certaine époque de ce siècle-ci, il en est qui sont déjà des anciens^ ou du moins méritent de figurer à côté des écrivains du règne de Louis XIV. Que de matériaux de tous côtés, superposés ou épars! Si on voulait en construire un édifice, il serait impossible ou bien de trouver un emplacement, ou bien de raccorder des pièces qui n'ont pas été faites les unes pour les autres. Il n'est pas douteux que ces matériaux, avant d'avoir servi, ne deviennent un jour pour l'école éclectique comme des décombres, sous lesquels elle disparaîtra, écrasée sous le poids de ses proprés richesses, et ensevelie au milieu de ses trésors.

Le positivisme se trouve placé dans des conditions plus favorables. C'est bien quelque chose que d'avoir les regards tournés vers l'avenir et la lumière, et de s'occuper non des morts , mais des vivants. C'est quelque chose encore que d'avoir trouvé le nom qui convient à la science, et d'avoir par là marqué le but où elle doit tendre. Enfin, c'est quelque chose que d'avoir formé de la plus grande partie des sciences un tout, un ensemble;

d'avoir resserré les liens qui les unissent, et de les avoir presque toutes enrichies de découvertes et de points de vue nouveaux. Cependant Tinfluence que cette doctrine ne manquera pas d'exercer sur les destinées sociales sera nécessairement restreinte. D'abord, par une synthèse hâtive et prématurée, elle procède du tout à la partie, de la circonférence au centre, de l'univers à l'homme, et le monde moral se trouve ainsi comme absorbé dans le monde physique. Ensuite elle n'a pas entièrement justifié son nom : elle devait nous faire saisir partout des réalités, et elle supprime la plus positive de toutes : la cause substantielle, qu'elle remplace par une abstraction, par un mot.

L'avenir n'appartient donc pas au positivisme, parce qu'il ne s'est réservé qu un coin dans le domaine de la philosophie; parce qu'il mutilé l'esprit de l'homme, et que le genre humain ne se résignera jamais à une ignorance absolue sur son origine, sa nature et sa fin.

Le condillacisme, de son côté, a bien des obstacles à surmonter. Il a d'abord contre lui sa clarté : rien d'obscur, de vague, de recherché dans cette doctrine; tout y est clair, précis et simple comnae la vérité ; l'auteur n'est pas un écrivain^ un orateur, c'est un homme qui parle, un ami qui ne pense qu'à vous. C'est là le grand

écueil : comment se résigner à n'apprendre et à n'enseigner que ce que tout le monde peut comprendre? Est-il probable qu'on adopte de sitôt une doctrine qui rend presque impossibles les aberrations de la pensée; qui ne permet plus d'agiter des questions qui n'en sont pas; qui force les génies créateurs à renoncer à la gloire de faire un système; enfin une doctrine où il fkut montrer qu'on est philosophe autant par ce que l'on ne dit pas, que par ce que l'on dit?

Le condillacisme a contre lui un autre grief: il est l'enfant d'un siècle qu'on approuve et qu'on admire quelquefois en particulier, mais que l'on critique et que l'on attaque en public : cela fait partie des convenances sociales. Le xviiie siècle présente un vide, une solution de continuité dans les traditions françaises ; c'est par-dessus la tête de ce petit siècle que le nôtre tend la main au xviie, le grand siècle, le siècle des arts.

N'étaient ces deux obstacles, l'enipirisme pourrait prétendre à redevenir ce qu'il a été déjà : notre philosophie nationale ; car il réunit ce qu'il y a de bon dans le positivisme et dans le rationalisme, sans en avoir les défauts. Aussi bien que le premier, il « considère toutes les sciences et tous « les arts comme formant un ensemble, un tout « indivisible, ou comme les rameaux d'un même « tronc, unis par une origine commune, plus étroi-

« tement unis encore par le fruit qu'ils sont tous « également destinés à produire, le p^fection- « nement et le bonheur de rhomme (1). ^ Aussi bien que lui encore, il prescrit et il emploie ce procédé de méthode qui « soumet l'ensemble des « idées subjectives à l'ensemble des idées objec- « tives , ôtant à celles-là le caractère absolu qui « leur est inhérent, et à celles-ci l'incohérence qui c( résulte de leur isolement (2). » Mais dans tout le reste, il est l'opposé de ce système : il reconnaît que la philosophie a non-seulement des faits à constater, des lois à établir, mais encore des problèmes à résoudre ; et il résoud ces problèmes, en proclamant l'existence d'un Dieu, le dogme de la Providence, la liberté de l'homme et la moralité de ses actions , l'immatérialité et l'immortalité de Tâme.

Enfin, comme l'éclectisme ou le rationalisme, il reconnaît l'autorité absolue de la raison, et l'immuable vérité des idées nécessaires et universelles, auxquelles il donne une formule plus précise et plus féconde, et dont il explique l'origine sans compromettre le dogme de la simplicité de l'âme et sans rendre impossible la solution de la plupart des questions qu'on agite en psychologie,

(4) Cabanis, tom. UI, p. 35.

(9) M. LiTTRÉ^ Conservation et révolution^ p. 42.

en esthétique, en morale et en théodicée. Toutefois son plus grand mérite est d'avoir établi solidement la base de la certitude, ou déterminé le critérium de la vérité.

Tels sont les titres de l'empirisme ou du condillacisrae. — Nous sommes maintenant en état de répondre à la question que nous avons posée au commencement de cet ouvrage : L'importation en France des systèmes étrangers a-t-elle été favorable ou nuisible aux études philosophiques ?

Que devons-nous aux Écossais? Toute l'originalité de Reid consiste dans la réfutation de la théorie des idées représentatives j et dans l'examen du scepticisme de Hume, auquel il oppose la doctrine du sens-commun. Sur ces deux points, si on lui reprenait ce qu'il a emprunté au grand Arnaud et au père Buffier, que lui resterait-il pour justifier le titre de fondateur d'école? La réputation d'un analyste consciencieux, d'un psychologue habile, je le veux. C'est là un grand et beau talent sans douté; mais une qualité, quelque précieuse qu'elle soit, ne doit pas être portée trop loin. Or Reid abuse quelquefois de l'analyse: il multiplie indéfiniment les facultés intellectuelles; il ne songe pas assez à les coordonner ; et cette tendance dans ses disciples pourrait transformer la psychologie en une science de nomenclature, et faire d'un Traité des facultés de tâme un sim-

pie dictionnaire des mots philosophiques. Enfin, pour tout dire, il a, sous d'autres noms, réhabilité les formes substantielles.

Que devons-nous aux Allemands? On a dit des monuments élevés par la philosophie transcendentale, qu'ils ont la majesté des forêts vierges de la Germanie, ou la grandeur d'un temple égyptien. Essayez], le flambeau à la main, de pénétrer dans ces vastes édifices, rendez visibles leurs ténèbres ; vous verrez se croiser et se multiplier devant vous les détours d'un labyrinthe, et la nuit s'assombrir à mesure que vous y porterez la lumière; et si vous parvenez jusqu'à la dernière retraite du Sphinx, et que vous lui demandiez l'explication de ses énigmes, vous comprendrez que le criticisme^ le rationalisme^ le transcendentalisme, etc., a pour base une psychologie très-superficielle ou presque nulle; pour corps de doctrine, l'amalgame des théories de Descartes sur les idées innées, de Leibnitz, sur les virtualités de l'âme, et de Hume, sur la probabilité ou sur la valeur objective de nos idées; enfin pour méthode, l'emploi involontaire de la logique (fausse en théorie, mais pratiquement vraie maintenant), qu'on impute. à Hobbes, et qui, dit-on, fait reposer tous nos raisonnements sur dès définitions, sur des mots, et place la vérité et la fausseté dans les relations des termes du langage.

Donnerons-nous à une pareille doctrine la préférence sur la philosophie française? Accorderonsnous le droit de cité au rationalisme? Non ; nous délivrerons à cet étranger, à cet inconnu fourvoyé son passe-port en bonne forme, et nous le prierons poliment de repasser la frontière, et d'aller au delà du Rhin, au delà du pôle, dans le pays des chimères.

OFTHE '^

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