PRINCIPES DE CAUSALITÉ ET DE FINALITÉ
Nous avons examiné un certain nombre des éléments qui figurent sur la liste des catégories de la raison^ le principe des substances, les idées de l'infini, du temps et de l'espace, et enfin les axiomes des mathématiques. Nous allons parler maintenant des deux principes de causalité et de finalité. De tous les principes intuitifs que nous venons d'énumérer, ils sont sans contredit les plus importants , avec le principe des substances ; car si celui-ci nous conduit à la notion de deux substances distinctes, l'une immatérielle, l'autre matérielle; le principe de causalité nous conduit à l'idée d'un Dieu ; et celui de finalité, au dogme de l'immortalité de l'âme. Mais si, à l'aide de ces deux données intuitives, une méthode bien comprise et légitimement appliquée nous mène à la certitude sur tout ce qui peut intéresser l'homme;
124 PRINCIPES DE CACSALITÉ
lorsqu'elle est au contraire mal entendue, et qu elle part de principes mal définis ou mal formulés, elle détruit nos croyances les plus chères et flétrit nos espérances les plus douces; elle aboutit au scepticisme. C'est à cela que mène le rationalisme bâtard de ces derniers temps ; c'est le résultat nécessaire, la conséquence forcée de l'usage que, dans cette école, on a fait des vérités intuitives en général, et en particulier des deux principes dont il est ici question.
Nous avons vu ce que les rationalistes ont fait du principe des substances, devenu stérile entre leurs mains ; ce qu'ils ont fait de l'idée de l'infini qu'ils ne parviennent à expliquer que par une hypothèse destructive de toute psychologie sérieuse. Enfin nous avons vu qu'en réiaUsant l'idée du temps et de l'espace, ils vont jusqu'à ébranler l'autorité même de la raison. Si nous passons maintenant au principe de causalité, nous verrons qu'ils l'ont également méconnu dans sa nature, sa yaleur et sa portée,
« Le principe de causalité, dit Royer-CoUard, « s'énonce ainsi : « Tout ce qui commence d'exister « a une cause; » et plus loin : « Ce principe n'est « point une proposition identique, il ne faut point « la confondre avec cette autre proposition : Point « d'effet sans cause ; celle-ci est identique, parce or que cause et effet sont deux termes relatifs.
ET DE FIIVALrrÉ. 125
« Quand vous imposez à un événement le nom « d'effet, vous supposez ce qui est en question, a savoir, une cause; vous faites une pétition de « principe. Point d'effet sans cause est la même « chose que point de mari sans femme; de ce « qu'il n'y a point de mari sans femme, il ne suit « pas qu'il n'y ait point d'homme qui ne soit « mari; de même quand on dit : Point d'effet sans « cause, on ne dit pas que tout ce qui arrive soit « un effet et soit produit par une cause (1). »
M. Cousin s'est peut-être souvenu de ce passage , lorsqu'il a dit : « On ne fait pas une pro- < position identique et frivole, quand on affirme « que tout phénomène qui commence à exister a « nécessairement une eause, les deux termes de « cette proposition ne se contiennent pas réci- « proqueraent, l'un n'est pas l'autre, ils ne sont « pas identiques l'un à l'autre, et cependant l'esprit <c met entre eux un lien nécessaire. C'est là ce « qu'on appelle le principe de causalité (2). »
Cette assertion présente une double méprise : d'abord, tout en croyant formuler le principe de causalité, on n'énonce au fond que la simple notion de cause. En second lieu, s'imaginer qu'on puisse éviter ici ce qu'on appelle cercle vicieux^ c'est croire qu'on peut expliquer une vérité pre-
(4) Fragments. Œuvres de Reid. Tom. lY, p. 274. (2) Cours de 4829. Tom. II, p. 497.
mière par une idée qui lui serait antérieure , c'est encourir les reproches que Pascal adresse à ceux qui veulent définir Xêtre; et surtout, c'est méconnaître la portée du langage humain, la nature d'une proposition et l'essence même de ces principes immédiats, universels et nécessaires que, par une inconcevable prétention , l'école rationaliste revendique pour elle seule.
Point d'effet sans cause, voilà la proposition qu'il faut remplacer par une autre qui ne soit ni identique ni frivole. Pour éviter l'identité, il faut, dit -on, trouver un terme qui ne contienne pas l'attribut. Supposons que l'on ait trouvé ce que l'on cherche, quel lien mettra-t-on entre des termes qui ne se contiennent pas? Si par un moyen quelconque on parvenait à les unir, la phrase peutêtre cesserait d'être frivole; mais, à coup sûr, elle deviendrait pire, car elle serait insignifiante.
Toute proposition se compose de deux termes et d'une copule; celle-ci exprime nécessairement l'un ou l'autre des trois rapports que l'on nous permettra de marquer par les signes algébriques ==^-j-^— . Si les deux termes s'unissent par un rapport d'égalité, la phrase est proprement une définition dont l'essence est d'exprimer une identité absolue (1); si au contraire V attribut ne dé-
(4) Laromigitière. Leç. XI.
ET DE FINAUTÉ, 127
veloppe qu'une partie des éléments qui peuvent être renfermés dans le sujets vous n'avez plus qu une proposition simple, mais qui néanmoins exprime une identité relative; mais si la compréhension de l'attribut excédait celle du sujet, c'est alors que vous auriez une proposition réellement frivole, ou plutôt tout à fait inintelligible. Ainsi il ne peut y avoir de propositions vraies que celles qui expriment une identité absolue ou du moins une identité relative (1).
Prenons un moyen de démonstration plus simple et ne craignons pas d'opposer la grammaire à la métaphysique. Point d'effet sans cause est la même chose que : un effet a une cause; on re^ proche au premier terme de contenir le second, au point de lui être identique, et on veut le remplacer par un autre. Mais, si on lui substitue un autre mot, ce sera de toute nécessité un verbe ou un substantif ou un adjectif Or un verbe exprime une action ou un état; et l'action implique une cause, et l'état un effet; un substantif ou l'idée de substance implique une collection de propriétés actives, un assemblage de phénomènes ou d'effets produits ; enfin l'essence de l'adjectif est d'exprimer
(1) « Vor est malléable est une proposition où la même idée est affirmée d'elle-même; car elle signifie, un corps que j'ai observé être malléable et que je nomme or est malléable. (CoNDiLLAc. Logique. Part. H, ch. 9.)
le rapport même de la cause à l'effet. Il est donc impossible, quelque expression qu'on cherche, d'en trouver une qui ne contienne déjà l'idée d'effet et par conséquent de cause. Ici le langage luimême empêche l'esprit de s'égarer , et le ramène malgré lui dans la voie de la vérité dont il voudrait en vain s'écarter.
Les deux illustres philosophes dont nous parlons ici n'ont donc pas évité le défaut qu'ils reprochent à leurs devanciers; ils se flattent en vain d'avoir évité la pétition de principe; et, loin de les en blâmer, il faut, au contraire, si l'on se met à leur point de vue, les féliciter de n'avoir point réussi dans leur tentative, car leurs efforts ne tendaient à rien moins qu'à compromettre ou plutôt à ruiner le principe même qu'ils cherchaient à établir sur une base plus solide.
En effet, dans la proposition qu'ils adoptent : « tout ce qui commence à exister a une cause, » si le sujet ne contenait pas l'attribut, s'il ne lui était pas exactement égal , il suivrait que l'idée de cause (1), qui forme le second membre de la phrase, contiendrait un certain nombre d'éléments de plus ou de moins que l'idée exprimée dans le sujet; mais ce qui renferme en soi des éléments est nécessairement composé; l'idée de cause ne
(1) Nous prouverons que la formule des rationalistes contient la notion de cause ^ mais non \^ principe de causalité.
serait donc plus une idée simple, et par conséquent leur prétendu principe de causalité ne serait plus un premier principe, car s'il contenait des éléments^ ceux-ci seraient au moins au nombre de deux, et il est par trop évident que l'un et l'autre ne pourrait être en même temps le premier.
Ainsi la meilleure et l'unique manière d'énoncer la notion de cause sera toujours l'expression vulgaire : point d* effet sans cause, ou, point de cause sans effet; pure tautologie! c'est vrai; maïs inévitable et qui même est ici la marque de la vérité. Qu'est-ce au fond qu'une cause, selon notre manière de concevoir, sinon un effet qui se produit? et qu'est-ce qu'un effet, sinon une cause qui se développe? « Toute cause, dit CondiUac,e&t « égale à son effet. La plus légère réflexion sur « les idées de cause et d'effet nous convaincra de € cette vérité. Si vous supposiez l'effet plus grand, « ce qui dans l'effet excéderait la cause serait un <c effet sans cause; si vous supposiez la cause plus « grande , ce qui dans la cause excéderait l'effet, (c serait une cause sans effet, ce ne serait donc « plus une cause (i). »
Que l'orgueil de l'esprit métaphysique ne s'irrite pas ici de son impuissance à franchir des bornes infranchissables. Que l'on considère à quoi peu-
(4) Art de raisonner^ liv. U, cli. 3.
vent aboutir les méditations les plus profondes et les plus sublimes ! quelle est la conclusion dernière de toute science? le résultat de toute philosophie ? quelle est, par exemple, la conséquence à tirer de tout le système de Kant? N'est-ce pas ceci : La raison = la raison? Et Fichte, le grand rationaliste, Fichte na-t-il pas dit : Moi = moi? Cette formule a appelé le sourire sur bien des lèvres, nous le savons; mais a-t-on oublié que l'auteur des êtres, lorsqu'il veut se révéler à Moïse, ne peut trouver d'autres expressions que celles-ci : Ego sum qui sumf La vérité complète ne peut s'exprimer que par une proposition dont les termes ont une même étendue et une compréhension égale ; la formule la plus haute que la spéculation puisse atteindre dans son vol le plus hardi est celle-ci : Ce qui est, est. La science aboutit à une équation. Sur ce point nous craignons d'autant moins la contradiction, que les rationalistes eux-mêmes ont à leur insu abouti au principe tant de fois reproché à l'école française, nous voulons dire le principe de liden-tité (i).
Ainsi, malgré tous les subterfuges du langage, il était impossible à Royer-Collard, ainsi qu'à
(1) Nous verrons dans la suite que, d'après Condillac, Yidentité n'est pas le critérium de la vérité en général, maïs seulement la marque de Vévidence de raisonnement.
ÏT DE FlNALI'rÉ. i3i
M. Cousin , d'éviter la tautologie ou ce qu'ils appellent le cercle vicieux. D'un autre côté , quand bien même ils auraient réussi dans leurs prétentions, il resterait toujours établi qu'ils ne sont parvenus en aucune manière à séparer de l'idée de cause le principe de causalité.
Cependant il ne faut pas qu'une des données les plus importantes et les plus fécondes de l'intuition reste sans valeur et sans portée. Essayons de distinguer ce qu'on a confondu et de rétablir ce qu'on a dénaturé.
Dans la conception étiologique je sépare deux choses profondément distinctes : l'idée de cause et le principe de causalité. Pour tracer en quelques mots leurs caractères essentiels, qu'il nous soit permis de remonter à leur origine, et cela au moyen de la supposition suivante : l'âme vient d'être modifiée pour la première fois, n'importe comment. Elle a conscience de cette modification, car autrement rien n'existerait pour elle. Puisqu'elle a conscience de ce qu'elle éprouve, elle conçoit donc quelque chose , elle affirme quelque chose. Quel est l'objet de cette conception, de cette affirmation primordiale? Prêtez à cette âme des organes matériels et la faculté de s'exprimer au moyen du langage : ne sera-t-elle pas forcée d'employer les mots mêmes que l'usage a consacrés à l'expression des phénomènes de l'esprit?
modification, changement, opération, souffrance ou jouissance, .conception, etc., tels seront à peu près les mots auxquels elle aura nécessairement recours. Or quelle est l'idée générale et commune attachée à toutes ces expressions analogues?
L'idée d'action. L'idée d'une action , quelle qu'elle soit, exercée ou subie, n'est sans doute rien autre chose que l'idée de force, de puissance, de causation enfin. Mais une action, une opération ne se révèle pas immédiatement à la raison ; ce qui se conçoit d'abord , ce qui se perçoit même , c'est l'acte soit intérieur soit extérieur, en un mot, c'est l'effjît. Arrêtons-nous ici : \ effet est donc l'objet de l'affirmation qui marque le premier développement de l'intelligence humaine. Voilà dans la synthèse de la conception primitive l'élément qui domine et apparaît au premier plan sur le théâtre de la conscience. On aurait beau tourmenter sa pensée, pour lui faire rendre quelque chose qui fût antérieur. Dans l'ordre ontologique, il est vrai, la substance préexiste à tout effet produit; mais l'idée ô^ effet est peut-être la première dont l'âme puisse avoir conscience ; elle semble provoquer la notion du moi et du non-moi; elle commence la série de tous les. phénomènes intellectuels ; elle est la condition même de tout exercice de la pensée; c'est la naissance et, pour ainsi dire, la création de l'entendement.
Par un principe constitutif de éon être, l'esprit humain a donc nécessairement la notion de l'effet; de là je conclus qu'ila en môme temps l'idée nécessaire de la cause. Sur quoi repose l'évidence de cette nécessité? Serait-ce sur un simple rapport de corrélation? Il est incontestable sans doute qu^on peut appliquer ici la théorie des logiciens sur les relatifs, et que, l'effet supposant la cause, l'idée de celle-ci est nécessairement contemporaine de l'idée de celui-là. Mais si, ne s arrêtant pas à la surface des choses, on veut pénétrer plus avant, on s'aperçoit bientôt que, dans les profondeurs de la pensée, les deux termes de la formule de l'idée de cause et d'effet cessent de se poser en relation mutuelle, et que les deux idées qu'ils semblaient distinguer, finissent par s'identifier dans un concept unique et simple.
Voilà ridée de cause, mais de cause seconde et contingente. Si j'examine l'état de mon esprit lorsqu'il conçoit cette idée, la lumière qui éclaire toute intelligence, celle de l'ignorant aussi bien que celle de l'homme instruit, vient aussitôt m'ouvrir un horizon illimité : à côté et au delà de toute cause particulière et contingente, au delà de toutes les séries possibles de causes secondes imaginables , je conçois la cause première et nécessaire, celle qui communique à moi, à tout ce qui m'entoure, l'être, le mouvement et la ^ie.
i34 PRINCIPES DE CAUSALITÉ
Voilà le principe de causalité ; révélé intuitivement à l'esprit, d'une évidence immédiate et d'une certitude absolue, il peut et doit se formuler non plus, comme dans le langage vulgaire , par cette proposition qu'on dit être puérile et frivole : Point d'ejfet sans cause; ni même par celle de Royer- CoUard : « Tout ce qui commence d'exister a une cause », ou bien ; « Tout phénomène qui commence à exister a nécessairement une cause » ; propositions également tautologiques et qui n'apprennent absolument rien; mais par celle-ci : Point d'effet sans cause première : proposition qui, grammaticalement du moins, n'est pas identique, et à laquelle on ne refusera pas le mérite d'apprendre quelque chose.
Ce principe éclaire et domine presque toute la philosophie; car, ayant son origine dans les conditions mêmes de l'existence de l'âme humaine, c'est-à-dire dans l'activité spontanée de l'esprit, en un mot dans la faculté de penser, il engendre presque tout; il est le germe et comme la racine de toute science abstraite et positive même; car, dans sa compréhension, il embrasse, collatérales ou impliquées, toutes ces idées (1), toutes
(4) Idée du moi et du non-moi, et par conséquent de Textériorité ou de l'espace; idée de durée, c'est-à-dire du temps et de ses trois moments, et par conséquent du nombre^ c*est-à* dire de Tun ei du multiple.
ET DE FII^AUTÉ. 135
ces vérités premières et nécessaires que l'intuition nous révèle, et qui servent de point de départ à toutes les branches des connaissances humaines.
Le principe de causahté seul est le fondement de la théodicée, il nous débarrasse de ce pompeux appareil de preuves physiques^ métaphysiques et morales qui, pour établir l'existence de la Divinité, n'ont d'autre valeur que celle qu'elles reçoivent de lui , et qui finissent même quelquefois par obscurcir la lumière qu'il verse dans toutes les intelligences. Si on s'était appliqué à le dégager nettement, et à lui donner sa véritable formule, on se serait épargné, pour démontrer des choses indémontrables , la peine de chercher bien loin des arguments qui, après tout, pourraient bien n'être que de simples combinaisons logiques : pour prouver l'existence de Dieu , on n'aurait pas eu recours aux syllogismes de saint Anselme, de Descartes et de Leibnitz ; mais on se serait aperçu qu'en pareille matière le paralogisme est inévitable , que la cause première ne se prouve pas, mais se constate , en un mot qu'on ne démontre pas Dieu, mais qu'on le nomme.
Ainsi l'existence de l'Être suprême n'est plus pour moi le résultat d'un raisonnement abstrait, d'un jeu de logique; mais elle est un faitj dont je suis aussi sûr que de ma propre existence j car
X effet existant, la eame existe aussi. Mais entre ces deux termes je trouve un rapport nécessaire : un rapport d'égalité non absolue sans doute, mais relative; je dois donc retrouver dans la cause toutes les qualités positives que je trouve dans l'effet (1) ; or j'ai le sentiment de mon identité, de ma personnalité, donc la cause, dont je dépends, possède ces deux attributs , outre tous ceux qui peuvent lui appart^ir en qualité de cause première; donc il existe un Dieu personnel
C'est ainsi que, pour échapper à l'athéisme et au panthéisme, l'école française, posant en fait l'existence de la cause première, s'efforce, par un procédé qui n'appartient qu'à elle, de joindre la certitude physique à la certitude métaphysique. Elle se garde bien de déduire l'existence de Dieu d'un principe abstrait ; car elle n'ignore pas que d'une abstraction on ne pourra jamais tirer une réalité concrète. « Plus une vérité est importante, dit Gondillac, plus on doit avoir soin de ne l'appuyer que sur de solides raisons. L'existence de Dieu en est une, contre laquelle s'émoussent tous les traits des athées. Mais
(1) Ici cependant s'ouvre pour nous le champ illimité des conjectures. L'esprit humain s'est trop souvent égaré dans des recherches inutiles sur l'essence propre des êtres. Au moyen âge, par exemple^ on posait et on agitait gravement cette question : « Là où se trouve un ange, y a-t-il encore le vide? » A toutes les questions du même genre ne pourrait -on pas opposer une fin de non^recevoir?
ET DE FUfAUTÉ. 137
si nous rétablissons sur de faibles principes, n'estil pas à craindre que l'incrédule ne s'imagine avoir sur la vérité même un avantage qu'il n'aurait que sur nos frivoles raisonnements, et que cette fausse victoire ne le retienne dans l'erreur? N'est -il pas à craindre qu'il ne nous dise, comme aux cartésiens : A quoi servent des principes métaphysiques^ qui portent sur des hypothèses toutes gratuites? Croyez "VOUS raisonner d'après une notion fort exacte, lorsque vous parlez de l'idée d'un être infiniment parfait, comme d'une idée qui renferme une infinité de réalités ? N'y reconnaissez-vous pas l'ouvrage de votre imagination, et ne voyez^vous pas que vous supposez ce que vous avez dessein de prouver (i) ?
Pour éviter de prêter le flanc aux attaques de l'incrédulité, il suffit, selon lui, de constater l'existence de la cause première. « Nous avons jugé, dit-il, que le mouvement a une cause, parce qu'il est un effet; nous jugerons que l'univers a également une cause, parce qu'il est un effet lui-même; et cette cause, nous la nommerons Dieu. » — « Dieu , il est vrai , ne tombe pas sous les sens; mais il a imprimé son caractère dans les choses sensibles; nous l'y voyons, et les sens nous élèvent jusqu'à lui. En effet , lorsque je re-
(4) Traité des animaux, ch. 6.
138 PRINCIPES DE CAUSALITE ~
marque que les phénomènes naissent les uns des autres , comme une suite d'effets et de causes , je vois nécessairement une première cause; et c'est à ridée de cause première que commence l'idée que je me fais de Dieu (1). »
De cette notion il tire tous les attributs divins (2), et il s'élève au dogme de la Providence ; ou plutôt ce dogme est également pour lui une vérité d'expérience. En effet, la Providence ne se révèlet-elle pas partout à nos yeux par des traits éclatants de puissance, de sagesse et de bonté? Ne se révèle-t-elle pas au sens intime dans cette croyance invincible que nous avons tous à la stabilité et à la généralité des lois de la nature, dans ce principe constitutif de notre être que nous appelons principe d'indmtion, et qu'on peut identifier avec le principe des causes finales.
Si le principe de causalité nous révèle l'existence d'un Dieu, le principe des causes finales nous révèle sa providence. Impliqué dans le principe de causalité , auquel il rend une partie de la force qu'il lui emprunte, il sert de base à la méthode inductive tout entière; il est le seul
(4) Logique, ch. 5.
(t) a Une cause première, indépendante, unique, immense, étemelle, toute-puissante, immuable, intelligente, libre, et dont la providence s'étend à tout ; voilà la notion la plus parfaite que nous puissions, dans cette vie, nous former de Dieu. » (Traiié des animau^j ob 6.)
ET DE FINALITÉ. i39
qui permette de soulever un coin du voile épais qui nous cache le système du monde, le plan et le but de la création, de déterminer jusqu'à un certain point la destinée des êtres, les lois de leur perfectibilité indéfinie, et d'asseoir sur un fondement solide le dogme de l'immortalité des âmes ; le seul enfin qui puisse inviter l'homme à s'associer dès ici-bas aux vues providentielles, et à concourir en quelque sorte avec l'Être suprême à l'ordre et au bonheur universel.
Ce principe si fécond, qu'est-il devenu entre les mains des rationalistes? Puisqu'ils ont dénaturé le principe des substances et celui de causalité, ne pouvons-nous pas nous attendre à les voir oti bien n'en tenir aucun compte, ou bien le réduire aux proportions d'une phrase tautologique et insignifiante? En effet, si nous ouvrons leurs livres (i), ceux-ci n'en disent pas un mot, et c'est le plus grand nombre; ceux-là vont jusqu'à lui refuser toute valeur apodictique, et prétendent qu'il ne peut nous donner que des croyances; les autres le formulent ainsi : « Tout moyen suppose une fin. »
Pour arriver à ce résultat, peut-être n'était-il pas nécessaire d'inventer une faculté spéciale et
(1) Nous ne voulons parler ici que des rationalistes français adversaires ou détracteurs de Condillac et de la philosophie nationale.
supérieure. Toutefois, cette proposition, lelle quelle, renferme cpieJque vérité ; et la justice et l'impartialité exigent que nous la fassions ressortir.
Que je rentre en moi-même, ou que je porte autour de moi mes regards, tous les phénomènes m apparaissent liés entre eux non-seulement par le rapport de la cause à l'effet, mais encore par le rapport du moyen à la fin. De plus, je m'aperçois que l'idée de fin existe dans l'esprit de tous les hommes, sans exception, et quelle y existe tout aussi nécessairement que l'idée de cause : car de même que tout ce qui se passe en nous et en dehors de nous nous apparaît comme un effet, et qu'en percevant Yeffet nous concevons nécessairement la cause; de même tout ce qui se passe en nous et en dehors de nous nous apparaît comme moyen , et, en percevant le moyen y nous concevons nécessairement la fin. Cela est si vrai, que l'enfant, qui commence à parler, pose déjà, à la vue d'un phénomène quelconque, ces deux questions : Comment? Pourquoi? de même qu'il demande la cause de tout ce qu'il sent, de tout ce qu'il voit. La notion de fin est donc primitive, c'est-à-dire immédiate ou intuitive, et par conséquent nécessaire. Voilà ce que nous accorderons aux rationaUstes. Mais formuler ainsi cette idée : « Tout moyen suppose une fin », n'est-ce pas nous
laisser encore dans Yempirismey tel qu'on afifecte de le comprendre? Qu aurons-nous à répondre à ce naturaliste qui s'est acquis une si triste célébrité en disant : « La nature fait tout pour l'espèce, rien pour l'individu. » Nous aurons beau lui dire : Si la nature ne fait rieri pour les individus, mais tout pour l'espèce, elle ne fait rien pour Yespèccy mais tout pour le genre; rien pour le genrey tout pour les familles; rien pour les /amilleSj tout pour les ordres; rien pour les ordres, tout pour les classes; rien pour les classes, tout pour les embranchements; mais tous les termes de votre nomenclature ne sont que des abstractions. Qu'est-ce que l'espèce sans les individus qui la composent ? Et quel singulier raisonnement que de dire : La nature fait. tout pour l'espèce, qui n'est rien, et rien pour les individus, qui sont tout! Ce naturaliste ne fera point difficulté d'admettre ces conclusions ; et il nous répondra qu'il en est ainsi ; que tout tourne dans un cercle ; que la Providence s'amuse dans l'univers :
Ludit in humanis divina potentia rébus.
Voilà les conséquences où nous serons fatalement amenés ; et cela, parce qu'au lieu d'une formule complète et fécoiide vous jne nous avez donné qu'une proposition dont on ne peut abso-^ lument rien tirer, et qui de plus mutile la vérité.
En effet, qui dit moyen dit fin. Moyen et fin! fin et moyen! sont deux idées non-seulement corrélatives, mais impliquées l'une dans l'autre. Dans la proposition qu'on nous présente, la compréhension de l'attribut est égale à celle du sujet, et par conséquent, c'est une phrase aussi stérile que si l'on disait d'un père qu'il a des enfants, d'un frère qu'il a une sœur ou un frère. On s'imagine bien que Yidentité n'est pas ce que nous blâmons ici, puisqu'avec Condillac et Laromiguière nous la reconnaissons dans certains cas comme la marque de Yévidence et de la vérité. Mais les rationalistes n'admettant pas ce critérium^ et de plus, ayant la prétention de n'avoir adopté aucune formule identique pour les catégories de la raison^ nous sommes obligés de faire remarquer, en passant, qu'ici comme ailleurs ils échouent contre recueil même qu'ils avaient voulu éviter. Ce n'est donc pas parce qu'elle est identique que nous rejetterons la formule ou plutôt la phrase qu'on nous propose; c'est parce qu'elle n'exprime qu'une partie de la vérité, une très-faible partie de ce que l'esprit humain peut concevoir à la vue des phénomènes qui se succèdent soit dans le monde des corps, soit dans le monde des esprits. Moyen et fi^! fin et moyen! Ces deux termes sans doute nous laissent saisir entre eux un rapport néces^ saire : un rapport d'égalité; et la conception de
ET D£ FlNàLlTÉ. 143
ce rapport peut nous conduire sans intermédiaire au célèbre principe de \2iraison suffisante^ lequel, si nous le voulons, nous donnera la loi du développement des substances ici-bas. Mais ceci même épuiserait-il toute la fécondité du principe que nous cherchons? Nous ne le croyons pas.
De la simple notion de cause, nous nous sommes élevés au principe de causalité; de la simple notion de fin, nous nous élèverons ici au principe de finalité; et de même que nous avons formulé le premier en^ disant : Tout effet suppose une^ause première; de même nous formulerons le second, en disant : Tout moyen suppose une fin ultérieure et dernière.
Ainsi, de même que dans la théorie des causes efficientes^ les rationalistes n'ont pas distingué le principe de causalité de Xidée de cause; de même, dans la théorie des causes finales^ ils n'ont pas séparé le principe de finalité de Xidée de fin. Par conséquent, si leurs attaques contre la philosophie française sont justes, ils nous laissent ici dans ce qu'ils appellent le domaine de l'expérience, et nous voilà condamnés à n'avoir aucune base à la méthode inductive et à la certitude morale, ou du moins à n'avoir en cette matière que des idées vagues, et qui ne seront ni rattachées entre elles, ni ramenées à un principe unique; et, pour ce qui regarde le dogme de l'immortalité de l'âme,
nous voilà réduits à la seule preuve qui se tire de la nécessité d une sanction à la loi morale, preuve suffisante, il est vrai, pourvu qu'elle soit présentée •comme elle doit l'être (i), mais qu'il n'est pas défendu de corroborer par d'autres preuves, si on le peut.
Ce défaut que nous reprochons à certains rationalistes, nous savons qu'on peut le reprocher également à Condillac. Ce dernier n'établit l'immortalité de l'âme que sur la justice divine.
« Nous sommes, dit-il, capables de mérite ou de démérite envers Dieu même; il est de sa justice de nous punir ou de nous récompenser. Mais ce n'est pas dans ce monde que les biens et les maux sont proportionnés au mérite et au démérite. Il y a donc une autre vie où le juste sera récompensé, où le méchant sera puni, et notre âme est iinmortelle. Cependant, si nous ne considérons
(1) Il faut ajouter cette condition, car l'argument des logiciens : « La loi morale doit avoir sa sanction , or elle ne Ta pas en ce monde, donc elle Taura dans un autre », revient à ceci : « Les choses vont mal ici-bas; donc elles iront bien ailleurs. » Mais ces deux propositions ne se contiennent pas Tune l'autre : Si vous avouez que les choses vont mal en ce monde^ la seule conclusion que vous puissiez en lirer est celle-ci : donc elles peuvent aller mal dans Fautre. Voilà , entre mille , un exemple qui nous montre le danger qu'il y a à séparer Vévidence de fait de Vévi' dence de raison^ la certitude phf/siqtte de la ceNitude méta^ physique.
ET DE FiN ALITÉ. (45
que sa nature, elle peut cesser d être. Celui qui l'a créée peut la laisser rentrer dans le néant. Elle ne continuera donc d'exister que parce que Dieu est juste. Mais par là, l'immortalité lui est aussi assurée que si elle était une suite de sa nature (4). » Cependant Condillac ne démêle pas bien le principe de finalité ; et, quoiqu'il ait, mieux que Bacon peut-être, décrit les différents procédés de la méthode inductive , cependant il ne paraît pas avoir nettement distingué le principe immédiat de la certitude morale. C'est une lacune que nous ne craindrons pas de signaler en lui. Mais nous nous bâterons de dire que, si sur ce point il ne nous a rien laissé de véritablement scientifique, on trouve dans les ouvrages tle l'un de ses disciples de quoi suppléer au silence du maître. Un philosophe illustre, un sage vénéré, quoiqu'on ait essayé de le flétrir sous les noms odieux de semualute et de matérialiste^ Charles Bonnet, dont tous les écrits ne sont, pour ainsi dire, qu'un hymne continuel à la Providence, a consacré son vaste savoir à tirer du principe des causes finales toutes les conséquences qu'il renferme , et surtout le dogme de l'immortalité de l'âme. Établissant une étroite solidarité entre ce principe et celui de causalité, il fonde sur l'autorité de l'expérience elle-même la
(4) Traité des animaux, ch. 7.
certitude d'un avenir et de nos destinées immortelles, parce que cette grande vérité se déduit pour lui comme un fait de deux autres faits sensibles : L'existence d'un Dieu et sa providence universelle.
ce Un matérialiste, dit-il, serait bien peu avancé dans ses projets contre la rel^ion, quand il serait parvenu à démontrer la matérialité de Tâme : il faudrait encore qu'il démontrât la fausseté des faits qui établissent la vérité de la religion; je ne dis pas seulement de la religion révélée, je dis encore de la religion naturelle; car l'univers est un /ai/, qui suppose une came, et nous déduisons du fait l'existence et les attributs de la cause. Or parmi ces attributs, il en est qui supposent la conservation de l'&me, quelle que soit sa nature, ou matérielle, ou spirituelle (1). :»
Plus tard, lorsqu'il sera question des caractères
(4) EsscU analytique sur Vdme^ ch. 24. Ce n'est pas une profession de matérialisme qu'il faut voir ici. Si cet auteur ne déduit pas l'immortalité de Tâme de sa spiritualité, c'est que, plus une vérité est importante, plus il faut avoir soin de ne Tappuyer que sur de bonnes raisons. Si Tâme ne peut périr parce qu'elle est spirituelle, il s'ensuit qu'elle n'a pu naître.
D'ailleurs, si l'on accuse Gb. Bonnet de matérialisme^ parce qu'il fait Taveu que nous ne connaissons que Yessence seconde des substances, et qu'il développe en grande partie la monadologie de Leibnitz, pourquoi n'en accuse-t-on pas de même ce dernier, qui en fait presque ouvertement profession?
propres de Yempirismey tel qu'il est entendu dans l'école française, nous démontrerons que son originalité consiste non pas à faire dériver nos idées d'une source plutôt que d'une autre, ce qui serait une prétention puérile, mais à distinguer la vérité concrète de la vérité abstraite; et que, de tous les systèmes, il est le seul qui soit en possession d'atteindre ce but, parce qu'il est le seul qui ne sépare jamais ni les trois espèces d'évidence, ni les trois espèces de certitude.
Outre l'imprudence d'avoir placé sur la même ligne des vérités qui n'ont que l'évidence de raison telles que celles-ci : « Tout événement a lieu dans le temps », « tout corps est dans l'espace », « deux et deux font quatre », etc., à côté de vérités qui ont à la fois l'évidence de raison et l'évidence de fait, comme celle-ci : « Il existe une cause première qui se propose une fin et assigne à tout ce qui existe une destinée ultérieure et dernière » ; outre l'inconvénient, résultat nécessaire de cette première imprudence, d'avoir transformé les principes de causalité et de finalité en simples conceptions de l'esprit, c'est-à-dire en simples modifications subjectives, ce qui nous réduit à la nécessité de tirer le concret de l'abstrait. Les rationalistes, nous venons de le voir, n'ont pas même épuisé la compréhension de ces deux principes; les formules par lesquelles ils les expriment ne nous