CHAPITRE V
Jusqu'ici , dans nos efforts pour concilier entre eux le rationalisme et le sentimentalisme, nous avons opposé Tune à l'autre ces deux écoles. Nous avons demandé à chacune des principes et une méthode; mais, les ayant trouvées diversement défectueuses, nous avons été forcé de recourir à une autorité supérieure pour résoudre les questions fondamentales de la psychologie, de la théodicée et de l'esthétique. Nous suivrons la même marche dans ce chapitre.
Pour apprécier la valeur respective des solutions diverses qu'on a données du problème moral, nous nous attacherons surtout à la doctrine de ces philosophes qur font dériver l'idée du devoir, les uns du sentiment, les autres de la raison.
Mais avant de rechercher la notion du bien.
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telle qu elle nous est présentée dans ces deux systèmes, pour la comparer ensuite à ce quelle est dans la conscience, c'est-à-dire à son type universel dans l'esprit humain , jetons un coup d'oeil rapide sur le domaine de la morale, et tâchons d'en mesurer l'étendue.
Posons d'abord le problème , et indiquons en courant les questions principales dont il exige la solution.
Que cherche le philosophe, quand il veut remonter aux principes de la morale? Une réponse aux trois questions suivantes : Que veut faire l'homme? Que peut-il faire? Et enfin que doit-il faire? Volonté, pouvoir et devoir : tels sont les trois chefs sous lesquels viennent se ranger toutes les questions que l'on peut et que l'on doit agiter en morale.
L'homme est'uti être imparfait, sensible et actif; donc il tend à compléter son être, du moins à y persévérer; donc il veut. Mais que veut-il? Ici le philosophe doit étudier toutes ies tendances primitives de l'activité humaine, en déterminer le principe, en distinguer la diversité, en marquer la subordination, en décrire le jeu, le parallélisme ou l'opposition, et enfin les suivre dans leurs développements, et constater leurs différents modes ou moments, selon qu'elles obéissent à l'impulsion de l'instinct ou à l'empire de la réflexion.
Ainsi nous affirmons a priori que rhonirae, en tant qu'être borné, sensible et actif, se porte nécessairement vers une fin, révélée expérimentalement par les tendances primitives de sa nature. Cette première vérité en implique une autre : puisque l'homme est borné, imparfait, il dépend d'un ^tre souverainement parfait qui l'a créé; et puisque, en vertu de sa nature, il tend â perfectionner son être , il a reçu de son Créateur les fecultés nécessaires à l'accomplissement de sa fin. Donc il a le pouvoir de faire ce que lui impose sa nature ; donc il est libre.
Puisque l'homme est libre et que d'ailleurs il est intelligent, et que, d'un autre côté, sa nature complexe et mixte le pousse dans des directions différentes, il résulte qu'il doit, en certains cas, agir d'une manière plutôt que d'une autre. De là la question la plus importante de toutes : Que doit faire V homme ?
La notion du devoir implique deux idées : celle du» but et celle d'un mobile, ou, si l'on veut, la matière et la form£ de la volonté libre, ou encore la fin et Xintention. Telle sera donc ici la tâche du philosophe moraliste : déterminer le but et le mobile de l'activité humaine, et non pas un but et un mobile quelconque, mais le but le plus élevé et le mobile le plus parfait qu'il soit donné à l'intelligence de concevoir et même d'imagi-
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ner. Et encore n'est-ce point là tout : subordonner tous les buts particuliers au but universel, les fins spéciales à la fin totale et dernière; distinguer dans le but les trois modes sous lesquels il peut se présenter : l'intérêt privé, l'intérêt général et le désintéressement ; distinguer également dans le mobile les trois formes qu'il peut revêtir : le mobile instinctif, le mobile rationnel et le mobile moral, en d'autres termes, l'instinct, l'obligation logique et l'obligation morale ou la légalité et la moralité ; et enfin décrire les opérations et assigner le rôle de toutes les facultés qui interviennent et concourent dans les phénomènes de l'activité volontaire en général, et dans le phénomène moral en particulier.
Telles sont, grossièrement esquissées, les principales questions que doit résoudre la morale générale.
Quelques-unes de ces questions se trouveront résolues, du moins nous l'espérons , lorsque nous aurons comparé entre eux le système rationaliste et le système sentimental.
Mais, avant de procéder à cet examen comparatif , nous devons nous assurer d'une chose, savoir : si. nous ne laissons pas en dehors quelque autre système digne d'être pris en considération.
Un exposé succinct des faits principaux qui
précèdent, accompagnent ou suivent les déterminations de la volonté humaine, nous permettra de compter tous les systèmes possibles; car autant il y aura de faits réels et distincts, autant il y en aura à méconnaître ou à confondre, et par conséquent autant il pourra y avoir de théories incomplètes ou fausses.
L'homme, créature finie, sensible et active, tend nécessairement à compléter son être. De plus, sa nature étant complexe, ses tendances sont nécessairement diverses. Or à chacune de ces tendances primitives correspond un bien particulier; il y aura donc autant d'espèces de biens qu'il y aura de tendances distinctes.
On peut compter quatre tendances générales dans l'homme, et par conséquent quatre espèces de biens.
La satisfaction d'une tendance, ou, si l'on veut, Tacquisitiorï^ d un bien, renferme toujours trois choses qu'il ne faut point confondre : le mobile, le but ou la loi, et la sanction.
Je mange un fruit : la faim est mon mobile; la conservation de ma santé, mon but; le plaisir, ma récompense.
J'ouvre un Hvre : la curiosité est mon mobile; le perfectionnement de mon esprit, mon but; un plaisir intellectuel, ma récompense.
Mon semblable court un danger; je vole à son
secours : mon mobile est la bienveillance; mon but, la conservation d'autrui ; ma récompense, les joies du dévouement.
Voilà trois inclinations primitives de la volonté humaine; voilà les trois espèces de biens auxquels elle aspire.
Si ces tendances ne se combattaient pas quelquefois, si l'acquisition d'un bien ne s'opposait pas souvent à l'acquisition dun autre, l'homme arriverait, jusqu'à un certain point, au but que lui a fixé la nature : la conservation et le perfectionnement de l'individu et de l'espèce.
Mais ces tendances naturelles se livrent souvent en nous de douloureux combats , et la recherche exclusive d'un bien nous fait négliger tous les autres; de sorte que, s'il n'existait pas en nous une quatrième puissance qui pût maintenir l'équilibre entre toutes les forces de notre âme, il nous serait très-difficile, ou plutôt impossible, de jamais arriver à notre fin.
Par une sage prévoyance de l'auteur de notre être, ou peut-être par une nécessité inhérente à sa nature immuable, il se trouve en nous une tendance d'un ordre supérieur, une faculté souveraine qui domine et gouverne toutes les autres, et qui nous pousse vers un bien correspondant qui embrasse tous les biens inférieurs et particuliers.
Sollicité par différents mobiles, l'homme peut
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se soustraire à l'un pour céder à l'autre ; poussé vers différents biens, il peut négliger celui-ci pour poursuivre celui-là;, en un mot, il est libre.
D'un autre côté il est intelligent. Lorsqu'il balance entre plusieurs déterminations à prendre, il conçoit donc nécessairement qu'il doit agir d'une certaine manière et non point d'une autre, puisque d'un côté sa liberté lui permet de le faire, et que de l'autre sa raison l'oblige à se conformer à la vérité des choses.
Ce jugement pratique cependant ne sort pas de la sphère du vrai; il ne suffit point pour constituer la faculté morale 'que nous cherchons. Il lui fournit, il est vrai, sa matière ou son but, et c'est pour cela que certains philosophes l'ont à tort confondu avec elle; mais la conception d'une loi, c'est-à-dire d'une régularité constante dans la succession de certains faits, n'est point encore la conception d'une loi moralement obligatoire. La nécessité ne regarde ici que la raison ; ou, si l'on veut, l'obligation n'est qu'un jugement nécessaire, qui nous révèle bien une vérité, mais jamais un bien, pas même en ce qui touche à l'appétit, au désir de connaître et à la bienveillance. Par l'intermédiaire de la raison seule nous aurions pu sans doute avoir l'idée de ce à quoi nous poussent ces trois tendances; mais, si aux opérations de l'intelligence n'étaient venues se joindre celles de
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la volonté et de la sensibilité , nous n'aurions jamais eu l'idée ni du bien physique, ni du bien intellectuel, ni enfin, si l'on peut s'exprimer ainsi, du bien sympathique, qui sont les objets des trois tendances dont il a été question.
Il faut donc qu'il en soit de même pour la tendance particulière que nous cherchons, c'est-àdire la tendance morale. Pour que nous arrivions à la connaissance du bien particulier qu'elle a pour objet, il faut que d'autres facultés unissent leurs opérations à celles de la raison, et transforment pour nous le vrai en un bien particulier, qui sera le bien moral.
C'est ce qui arrive en effet : que l'homme se trouve placé entre deux déterminations à prendre, il conçoit, en vertu des lois constitutives de sa raison, qu'il est conforme à l'ordre, à la vérité d'agir d'une manière plutôt que d'une autre; et, se sentant libre, il conçoit en outre qu'il doit prendre cette détermination, et non point l'autre. Voilà bien l'idée du devoir^ l'idée de toi, mais du devoir simplement conçu, et qui n'est ni senti^ ni aimé; mais d'une loi impersonnelle, et qui m'est indifférente ; ou plutôt ce n'est pas une loi, puisqu'il lui manque et son mobile et sa sanction; ce n'est pas non plus un devoir proprement dit, mais une obligation purement idéale qui n'a presque rien à vohr avec mes facultés actives, et qui n'est pour moi
Qigitized by VjOOQ IC
qu'un objet de contemplation, et ne peut me donner d'autre plaisir que celui qui s'attache à la conception de la vérité. Mais faites intervenir la volonté et la sensibilité; faites que ces deux facultés nous donnent un mobile et une sanction, et aussitôt la loi, d'impersonnelle qu'elle était, devient personnelle, et de logiquement obligatoire, elle devient moralement obligatoire; en un mot le vrai se convertit en un bien, le bien moral.
Voici la tendance morale : comme les autres lois inférieures de notre nature, elle contient trois éléments : le mobile, le but et la sanction; trois choses qui, dans la réalité, coexistent et ne peuvent pas ne pas coexister, et qui supposent par conséquent l'exercice simultané de toutes les facultés intellectuelles : de la raison, de la sensibilité et de la volonté ; vérité méconnue de tous ceux qui se sont placés au point de vue de la philosophie nouvelle qu'on a voulu substituer à la philosophie française; vérité incontestable, qui frappe du même coup tous ces systèmes qui font agir nos facultés indépendamment les unes des autres, et particulièrement le système rationaliste qui rapporte à la raison seule l'idée du bien moral, et le système sentimental qui la fait dériver de la sensibilité.
Ainsi la faculté morale a pour conditions de son exercice la conception du vrai et la conscience de la liberté; pour mobile, le sentiment et l'amour
spontanés et naturels dun bien particulier, le bien moral; pour but, lobéissance à la loi moralement obligatoire ; et pour sanction ou pour mobile accessoire, les joies et les plaisirs de la conscience satisfaite. La raison conçoit \^ matière du bien; la volonté et la sensibilité en constituent la forme; la liberté Taccomplit et le réalise. Mais ce que l'analyse et le langage séparent se' combine dans la réalité : conception du vrai, jouissance et amour du bien, tout cela coexiste, parce que l'âme, substance une et indivisible, développe à la fois toutes ses puissances dans le moindre exercice de son activité.
En résumé, il existe pour l'homme quatre espèces de bien : le bien physique, le bien intellectuel, le bien sympathique, et le bien moral ; et pour y parvenir, quatre tendances ou facultés primitives : l'appétit, qui résulte de l'union de l'âme avec un système d'oi^anes corporels , et qui préside à la conservation de l'individu et de l'espèce ; la curiosité, dont l'objet est le perfectionnement de l'esprit; la bienveillance, qui pousse l'homme à la conservation de ses semblables , c'est-à-dire à leur procurer, autant qu'il est en lui, le bien physique, intellectuel et moral ; et enfin la conscience morale, qui a pour fonction de suppléer aux mobiles et aux sanctions des trois lois inférieures, et d'en assurer l'observation, elle-même
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étant à son tour dirigée par un mobile et par une sanction particulière.
Une courte explication dissipera l'obscurité que nécessite peut-être ici l'insuffisance du langage.
La loi morale, avons-nous dit, domine et embrasse toutes les autres lois inférieures. Seule, en effet, elle peut suppléer leurs mobiles et leurs sanctions différentes, et garantir leur observation, parce que la fonction propre de la loi morale est de mener les êtres libres au but, qui est la fin même que Dieu s'est proposée dans l'établissement des autres lois, et de rendre, pour ainsi dire, leurs mobiles et leurs sanctions particulières inutiles.
Si, par exemple, une maladie m'a ôté la faim, et m'a rendu toute espèce d'aliments désagréables, je n'en mangerai pas moins, parce que c'est mon devoir de conserver ma santé.
La curiosité peut être éteinte en moi, et le plaisir de connaître nul, je n'en cultiverai pas moins l'étude, parce que le devoir m'oblige de perfectionner mon esprit.
J'ai contre cet homme un juste sujet de ressentiment, et, si je suivais mon instinct, j'aurais plus de plaisir à satisfaire ma vengeance qu'à lui faire aucun bien ; cependant, si sa vie est en danger, je vole à son secours, parce que la loi morale me l'ordonne.
La tendance morale seule peut donc conduire l'homme à sa fin, parce quelle peut suppléer à toutes les autres tendances. Cette loi a son application partout où il y a une détermination à prendre. En est-il de même des autres tendances? En est -il une qui puisse sortir de sa sphère? II est évident d'abord que leurs fins sont différentes : le bien physique ne peut remplacer le bien intellectuel, ni celui-ci les joies de la sympathie; chacune a donc sa matière propre. Il en est de même des autres éléments : le mobile et le plaisir physiques peuvent-ils pousser l'homme au perfectionnement de son esprit? La curiosité et le plaisir de connaître pourront -ils le conduire au secours de son semblable? Et la bienveillance et le plaisir sympathique suppléeront-ils au mobile et à la satisfaction morale? Ainsi, même en supposant dans les lois inférieures la suppression de leurs mobiles et de leurs sanctions respectives, leur observation n'en est pas moins garantie, autant qu'elle peut l'être, en vertu du mobile moral.
La matière du phénomène moral n'est donc rien autre chose que le résultat utile que se propose la nature même dans la satisfaction de nos trois tendances primitives; sa forme, au contraire, consiste dans l'ensemble des éléments qui décomposent la conscience morale et qui sont la conception , le sentiment et l'amour du devoir.
Tels sont les ressorts par lesquels la nature pousse l'homme à sa fin , et par lesquels elle arrive elle-même au but qu'elle s'est proposé dans la création : la conservation et le perfectionnement de l'individu et de l'espèce, Tordre et le bonheur universel.
Nous avons essayé de compter tous les faits moraux de la nature humaine, et nous lavons fait, afin d'arriver autant que possible à une énumération complète des différents systèmes qui ont cherché la solution du problème moral , et afin de n'omettre aucun de ceux qui seraient dignes d'être pris en considération et examinés en même temps que le système sentimental et le système ratixmaliste.
Dans le développement de l'activité humaine, nous avons constaté quatre ordres de faits, lesquels, se renouvelant régulièrement, constituent autant de lois correspondantes; dans chacune de ces lois, nous avons distingué trois choses : le mobile, la fin et la sanction; et dans ces trois choses mêmes, nous avons séparé la matière de la forme, ou, si l'on veut, l'objectif dn subjectif; ce qui nous a conduits à la connaissance des facultés qui concourent à la production des phénomènes de l'activité volontaire et libre, à savoir : l'intelligence ou la raison qui conçoit la matière du bien, la sensibilité et la volonté qui en donnent la
forme, c est-à-dire l'ensemble des modifications subjectives qui transforment les données de la raison en un bien particulier, que la liberté réalise.
Voilà les faits, tels que nous croyons les avoir constatés dans la réalité. Pour comprendre le nîécanisme de nos déterminations volontaires et pour en saisir le jeu , il faut tenir compte de tous ces ressorts et les maintenir à leur place respective. Mais une analyse précipitée peut intervertir l'ordre de la nature; et, comme les faits que nous avons suivis dans leur génération peuvent être transposés, méconnus, altérés ou combinés d'une infinité de manières, il peut en résulter un nombre indéfini de systèmes erronés , qu'il serait impossible d'énumérer, peut-être même d'imaginer.
Nous devons donc nous contenter ici d'indiquer les principaux.
Des quatre lois énoncées plus haut, une seule est morale; nous aurons donc deux classes de systèmes : des systèmes moraux proprement dits et des systèmes qui ne peuvent prétendre à ce titre.' Nous devons rechercher ici les subdivisions de chacune de ces deux catégories, et remonter jusqu'à l'origine de tous les systèmes particuliers, vrais ou faux, qu'elles peuvent renfermer.
Cherchons d'abord le nombre des systèmes qui n'ont aucun caractère moral. Essayons, à ce point
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de vue, de surprendre tous les mobiles possibles de l'activité humaine.
Afin d éviter le danger des abstractions, et pour ne raisonner que sur les faits mêmes, reprenons, sans crante de nous répéter et dans l'intérêt de la clarté, reprenons l'une après l'autre les tendances naturelles dont nous avons déjà parlé : l'appétit, l'instinct de curiosité et l'instinct de bienveillance.
Vous cédez à un appétit, à la faim, je suppose : vous ne pouvez avoir que trois mobiles : vous mangez, ou pour vous délivrer d'un besoin qui vous importune; ou pour goûter les plaisirs qui accompagnent cette action; ou bien pour obtenir le résultat utile que s'est proposé la nature en vous donnant cet appétit, c'est-à-dire pour conserver votre santé.
Vous vous livrez à l'étude : ou vous cédez au besoin inné de connaître ; ou vous recherchez les plaisirs de la curiosité satisfaite; ou bien vous vous proposez la culture de votre esprit.
Vous volez au secours de quelqu'un qui se trouve dans la souffrance ou sur le point de périr : ce qu'il y a d'agréable dans la sympathie ou ce qu'il y a de douloureux dans la pitié vous pousse à cette action ; ou vous voulez jouir des plaisirs qui, par une bonté gratuite de la nature , récompensent les actes désintéressés; peut-être même
espérez-vous une récompense soit dans cette vie, soit dans l'autre ; ou bien enfin vous ne vous proposez que le soulagement ou le salut de votre semblable.
Quelle que soit la tendance que vous supposiez, vous ne pourrez jamais, en obéissant à une loi naturelle, que céder à l'un ou à l'autre de ces trois mobiles : l'instinct, l'espérance de la sanction, ou l'intérêt bien entendu. Par conséquent la catégorie des systèmes immoraux n'en contient que trois qui soient réellement possibles : le naturalisme, le système de Fégoisme et le système de t intérêt bien entendu (1) ou le système rationnel.
Le premier laisse l'homme au niveau de la brute; le second l'asservirait à toutes ses passions; le troisième pourrait peut-être, mais jusqu'à un certain point seulement, le conduire à sa fin ; mais s'il le place dans la conformité à l'ordre ou, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans la légalité^ jamais il ne pourra l'élever jusqu'à la moralité.
Nous laisserons donc de côté tous ces systèmes, puisque c'est à des systèmes- moraux proprement dits que nous voulons comparer la théorie de l'école sentimentale et la théorie de l'école rationaliste.
(4) Lintérêt bien entendu se divise en intérêt privé et en intérêt général. Le système de l'intérêt général a trouvé son plus brillant interprète dans le philosophe anglais Bentham.
Mais avant d'apprécier ces deux systèmes, il faut que nous ayons nous-même une règle, une mesure ; il faut que nous sachions à quoi les comparer. Nous serons donc obligé de répéter ici une partie de ce que nous avons déjà dit, afin de séparer plus nettement, dans le phénomène moral, la forme de la matière, et d'indiquer avec plus de précision le rôle des facultés qui concourent à sa production.
Nous avons parlé plus haut d une tendance particulière, qui enibrasse et domine toutes les tendances inférieures de notre nature. C'est la tendance morale. Elle constitue une loi, et même une loi universelle, puisqu'elle commande à toutes les volontés. Par conséquent, nous devrons retrouver en elle les éléments qui existent dans toute espèce de loi, c'est-à-dire un mobile, un but et une sanction.
Pour arriver à ces trois éléments, il est nécessaire, comme nous Talions- voir, d'étudier le phénomène moral dans sa forme et dans sa matière. Mais avant de le considérer à ces deux points de vue, étudions-le d'abord à sa naissance*et dans sa génération.
L'homme reste longtemps sous l'influence de kl nature. Pendant longtemps il est guidé presque à son insu par l'appétit, la curiosité, la sympathie et par la tendance particulière dont il est
ici question. Pendant presque toute son enfance, il cède instinctivement à ces quatre mobiles qui président à toutes ses déterminations. Mais il arrive un moment où son intelligence plus développée entrevoit dans cette impulsion toujours la même les intentions de cette puissance dont il dépend> et qui le conduit, comme par la main, à sa destination. Il finit par voir le but même de son activité dans ce à quoi le poussent non-seulement l'instinct et le plaisir, mais encore un sentiment désintéressé, et enfin une tendance supérieure qu'on peut assimiler à une espèce d'amour moral. Sitôt que par un retour sur lui-même il est parvenu à distinguer nettement ce quatrième mobile, il se sent obligé de tendre à certaines fins, nonseulement parce qu'elles sont conformes à la nature, à la raison, mais encore parce qu'elles lui sont recommandées par la voix de cette conscience qui parle à tous les êtres libres; il comprend qu'il doit tendre à ces fins non -seulement parce qu'elles peuvent être utiles à lui-même ou à ses semblables, mais encore parce qu'elles sont moralement bonnes. Enfin sitôt qu'il a compris qu'il existe certaines choses qu'il doit faire, fussent-elles d'ailleurs sans utilité actuelle ou même en apparence contraires à sesi intérêts, on peut dire que de la conception du mobile instinctif et ration-nel il s'est élevé à la conception du mobile moral.
Pour être plus sûr de la réalité de tous ces mobiles, pour mieux saisir les différences qui les séparent, vérifions sur un exemple ce que nous venons de dire.
Je suppose que j'accorde un secours à un homme qui en a besoin. Si je ne cède qu'à la pitié , mon mobile est intéressé; je me débarrasse d'une émotion importune. Si je cherche à m'applaudir et à me complaire dans ma générosité , mon but est encore intéressé; je suis presque égoïste. Si, au contraire, j'agis uniquement pour être utile à mon semblable, mon action est désintéressée; ma conduite est conforme à la raison, à l'ordre, à la nature; mon mobile est rationnel. Mais, si je fais cette action non plus parce qu'elle est ou peut être utile, mais parce que ma conscience me l'ordonne, m'y oblige; j'accomplis mon devoir par devoir; mon mobile est moral.
Une fois que le devoir a été accompli par devoir^ il se produit dans la sensibilité d'autres phénomènes di£Qciles à méconnaître; ce sont des plaisirs particuliers, des jouissances morales.
Considérée dans sa forme ^ c'est-à-dire dans l'ensemble des circonstances qui peuvent se résumer dans un seul mot, Y intention^ la loi morale paraît contenir trois éléments : un mobile, l'instinct, le sentiment, l'amour moral; un but y l'accomphssement du devoir par devoir; une sanc-
tioUj les plaisirs , les jouissances, les satisfactions morales.
Ces trois éléments sont-ils réels, distincts, irréductibles les uns aux autres? Ldi sanction d'abord ne pourrait-elle pas rentrer soit dans le but, soit dans le mobile ? Il est par trop évident qu on ne peut r identifier avec le but; car ce serait confondre l'effet avec la cause, puisqu'elle est la conséquence de l'acte moral. Mais ne pourrait-elle pas se ramener au mobile? Il est vrai qu'elle devient quelquefois un second mobile qui s'ajoute au mobile proprement dit et lui donne plus de force. Mais ceci, au lieu de diminuer son importance, ne fait, au contraire, que l'augmenter; car rien n'est plus conforme à la nature, plus digne de l'homme que d'aspirer aux joies d une bonne conscience, et c'est une des plus belles harmonies morales et qui révèlent le mieux la sagesse du législateur que certains plaisirs soient en même temps le mobile et la récompense de la vertu. La sanction est donc un élément très-réel ; et nous le maintiendrons.
Mais si la sanction est irréductible, peut-on en dire autant du but? Celui-ci ne pourrait -il pas s'identifier avec le mobile? D'abord ce que, dans la loi morale, au point de vue où nous la considérons maintenant, nous avons indiqué comme but, en est-il réellement un? Accomplir le devoir
par devoir n'est qu'une formule abstraite, qui pourrait bien n'être rien autre chose qu'une direction, qu'une règle pour la volonté libre ; et sous cette abstraction, si l'on voulait mettre une réalité, ce que l'on pourrait trouver de mieux serait de dire que le but de l'agent moral est l'empire sur soi, le développement et la plénitude de la liberté. Mais ces deux attributs de la volonté, si beaux qu'ils soient, peuvent- ils être considérés comme étant à eux-mêmes leur fin dernière? Nous verrons tout à l'heure qu'ils ont un but ultérieur; en d'autres termes qu'ils ne sont que des instruments, des moyens.
Dans toute détermination morale, outre la conscience de la hberté, il entre comme éléments nécessaires et inséparables la conception d'une vérité pratique , le sentiment et l'amour du bien , et le désir de le réaliser; or il est évident que tout cela constitue à la fois pour l'agent le mobile et le but de son activité. D'ailleurs, dire qu'il faut accompUr le devoir par devoir^ n'est-ce pas dire que le devoir est à lui-même son principe et sa fin? Donc le but s'identifie avec le mobile, et forme avec lui ce que l'on peut appeler Yin^ten-tion. Par conséquent, dans là loi morale considérée dans sa forme, on ne trouve absolument que deux éléments : le mobile et la sanction.
Cependant nous avons vu que dans une loi,
n'importe laquelle, on compte, ni plus ni moins, trois parties intégrantes, trois éléments constitutifs. Nous n'en avons trouvés que deux dans la loi morale considérée au point de vue de sa forme^ nous devons donc, pour trouver le troisième, la considérer à un autre point de vue, c'est-à-dire dans sa matière.
Ici se pose pour nous une triple question : Ce but que nous cherchons, existe-t-il réellement? Quel est-il dans la pensée du législateur? Quel estil relativement à l'agent moral?
La vertu est à elle-même son propre but, ont dit certains philosophes, et ils ont assez mal expliqué cette pensée, qui n'est vraie qu'en partie. En effet si elle était vraie d'une manière absolue, on pourrait raisonner ainsi : Si la vertu n'a point d'objet en dehors d'elle-même, le soldat, armé pour la patrie, n'aura phis pour but de vaincre l'ennemi, mais de déployer le plus de vertu guerrière qu'il pourra, son devoir sera de courir au-devant du danger, de supporter la faim, la soif, le plus de fatigues possible, et enfin de se hâter de répandre son sang. Cependant la loi morale ellenraêrne condamnerait une pareille conduite.
Descartes est en butte aux fureurs de la jalousie et du fanatisme : Si la vertu est à elle-même sa fin dernière, le devoir du philosophe est de souffrir pour la vérité le plus qu'il pourra; il doit
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se livrer lui*-mème à ses ennemis, se jeter dans le bûcher que lui prépare Voetius. Mais il se dérobe à la rage de ses persécuteurs, emportant avec lui la vérité proscrite, dont il aime mieux être Tapôtre que le martyr; et cette conduite augmente notre reconnaissance et nofare vénération pour le nom de Descartes.
L'empire sur soi, la liberté, la vertu, ont donc une fin ultérieure et dernière.
Quelle est cette fin dans la pensée du législateur et au point de vue de la Providence?
A cette question plusieurs réponses ont été faites depuis longtemps, et nous n'aurons que l'embarras du choix.
Certains philosophes, entre autres Malebranche et le théologien allemand Grusius, considérant le phénomène moral au point de vue où nous le considérons maintenant, ont prétendu que le but universel de la création est la manifestation de la gloire de Dieu. L'Être suprême, disent-ils, ne peut rien rapporter qu'à lui-même, puisqu'il est la fin dernière de tout ce qui existe et de tout ce qui peut exister. D'autres, au contraire, et sur* tout J.^J. Rousseau, croient que Dieu ne peut agir par des motifs analogues à ce que nous appelons vanité chez les hommes. D'après eux encore, l'Être suprême, ayant une bonté infinie, conséquence de sa puissance sans bornes, ne doit
rien se rapporter à lui-même; d'ailleuts, il ne le peut, puisqu'il ne lui manque rien; son but,^n créant le monde et en le conservant, a donc été le bonheur universel.
Gomme nous ne devons prêter à Dieu que des motifs qui soient dignes de ses perfections infinies, et de sa majesté suprême, et que, d'un autre côté, la loi morale elle-même nous enseigne qu'il est plus beau d'agir par bonté que dans des vues personnelles, nous nous rangeons du côté de ces derniers philosophes , et nous croyons que Dieu , en instituant la loi morale, s'est proposé pour but de conduire l'homme au bonheur.
Mais, en appelant l'homme au bonheur. Dieu cependant lui défend d'y aspirer directement. Il parle à sa conscience et semble lui dire : Je garde pour toi des récompenses infaillibles; mais pour les mériter, tu dois n'en rien savoir, car en te les proposant pour but immédiat, tes actions deviendraient par cela même intéressées, et, perdant ainsi tout caractère moral, te priveraient même de tes droits aux récompenses que ma bonté te réserve. Travailler d'abord à la conservation de toi-même et de tes semblables, et y travailler parce que c'est un devoir de le faire, voilà ta destinée sur la terre.
La conservation et le perfectionnement de l'individu et de l'espèce, tel est le but immédiat de la