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égarés par tous les préjugés, par l'esprit de corps; mais l'intérêt personnel est nul pour nous ; nous n'avons pas même autant à craindre d'être entraînés par l'opinion, dont la force impérieuse appuie quel- (|uefois la raison, mais peut aussi l'égarer. Ainsi la nécessité de discuter dans ces premières assemblées la question de la réunion et de la séparation des ordres nous assure et qu'elle sera décidée par le vœu général, et qu'elle le sera avec toute l'impartialité qu'on peut espérer dans une question où tous n'ont sans doute qu'un môme intérêt, mais peuvent croire avoir des intérêts différents.
Les mêmes motifs qui peuvent porter les ordres à se réunir dans l'Assemblée nationale sont applicables à leur réunion momentanée dans celte assemblée; et je vais d'abord les discuter. J'examinerai ensuite les raisons qui dans cette circonstance particulière paraissent favoriser ou contredire cette résolution.
Les avantages que l'on espère trouver dans une séparation des ordres peuvent-ils être comparés au danger de former dans l'Assemblée nationale deux corps distincts de députés de la noblesse et de députés du tiers état? La noblesse est sans doute bien moins nombreuse; mais ses richesses la rapprochent d'une égalité de force; la nature de ses propriétés lui donne des moyens de s'attacher une partie du tiers état ; la considération que lui accorde l'opinion ajoute au poids de ses richesses; les emplois militaires qu'elle remplit et qu'elle remplira longtemps, presque toutes les places^ importantes dans l'ordre civil qui lui sont presque exclusivement réservées augmentent encore son pouvoir. Ce n'est donc pas un corps qu'il s'agit de séparer de l'Assemblée nationale; c'est la nation elle-même qu'on divise en deux parties inégales en nombre et presque égales en pouvoir. Or l'expérience et la raison prouvent également que, corps séparés, loi*squ'ils approchent de cette inégalité, ils deviennent bientôt deux partis rivaux, et finissent par être des puissances ennemies.
On craint, dit-on, la facilité d'entraîner la pluralité d'une assemblée unique; mais on ne peut regarder ni l'assemblée des trois ordres réunis comme une assemblée populaire facile à entraîner, ni celle d'aucun ordre séparé, comme formant un Sénat plus sage, plus instruit, plus accoutumé aux affaires. Le nombre des hommes ayant reçu une éducation soignée est, à peu près, dans les trois ordres en même proportion que leurs députés, ou du moins, la disproportion ne peut être extrême.
D'ailleurs, loi-squ'on établit de telles divisions, c'est par l'inaction, c'est par la difficulté d'obtenir une décision, qu'on remédie à l'inconvénient des décisions précipitées; c'est en prolongeant la durée des abus (ju'on empêche des variations Imp fréquentes de rendre la légis> lation incertaine; et avant de choisir entre ces deux maux, ne serait-il pas juste de chercher les moyens de les éviter tous deux à la fois? (les moyens existent: et, si l'on consent à n'opposer que la difficulté d'avoir une décision à la crainte d'avoir des décisions trop peu réflé-
chies, on pourrait encore prouver que la séparation d'une assemblée en plusieurs corps n'est pas le moyen le plus simple comme le plus efficace. Mais sans nous arrêter à ces considérations, voyons si, dans ce moment, ces deux inconvénients sont comparables, dans une assemblée où il s'agit de donner à la nation une constitution dont elle sent le besoin, d'en donner une à toutes les provinces, de fixer Taulorité et les fonctions des divers ordres d'assemblées représentatives, où il faut réparer le désordre des finances, corriger en partie les vices de la répartition et de la forme de l'impôt, pourvoir à des réformes importantes dans toutes les parties de l'administration et de la législation, l'impossibilité de la décision n'est-elle pas plus à craindre que les décisions précipitées? Le droit négatif d'un ordre n'est-il pas le plus dangereux des obstacles, et n'avez-vous pas dans la Çurme de vos pouvoirs le moyen le meilleur peut-être d'éviter tous les dangei*s que l'on reproche à une assemblée unique? Ne pourriez- Tous, sans enchaîner vos députés, sans nuire à aucune décision, les diriger toutes, empêcher celles qui seraient d'un véritable danger, mettre en sûreté vos droits d'hommes et de citoyens, c'est-à-dire votre plus grand et peut-être votre unique intérêt.
On a proposé de voter par tête pour les objet^s qui regardent hîs finances, et de voter par ordre pour le reste; mais n'y a-t-il pas une foule de délibérations relatives à la constitution future des assemblées nationales, à celles des assemblées provinciales, qu'il faut aussi nécessairement décider que les questions relatives à l'impôt? Mais la précipitation n'a-t-elle pas été aussi à craindre pour les ([uestions relatives à l'impôt que pour aucune des autres. Le mal qui peut en résulter n'est-il pas plus grand et plus irréparable? 11 est difficile dans toute autre question que le changement ne soit pas un bien, ne se rapproche pas de ce qu'exigent la justice et la raison, n'améliore pas l'état du citoyen: et toute résolution qui ne sera pas irrévocable, qui aum un terme fixOy qui pourra être réformée, ne peut avoir de grands inconvénients. Dans les finances, au contraire, toute mesure fausse peut avoir des suites funestes; il n'en est point qui n'entratne des frais, qui ne trouble la tranquillité, ([ui ne fasse acheter le bien par quelque mal particulier.
D'ailleurs cette partie est précisément celle où il est le plus facile de faire illusion ; où Ton peut en avoir des motifs plus puissants et plus réels de chercher à inspirer de fausses opérations ; où les lumières sont plus rares, les préjugés plus généraux et plus enracinés, les idées plus subtiles, plus compliquées, et par conséquent moins précises el moins justes dans un plus grand nombœ d'esprits; où la décision de presque toutes les ([uestions suppose des études, des méditations préliminaires, souvent des connaissances de détail; c'est donc précisément pour cette partie que la réunion des trois ordres pourrait avoir quelque danger, s'il n'y avait d'autre moyen pour éviter les délibérations précipitées. Heureusement, nous l'avons déjà
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observé, vous en pouvez trouver de plus sûrs dans la forme de vos pouvoirs.
Jusqu'ici je n'ai considéré la question qu'en général; mais il faut la considérer relativement à l'Assemblée actuelle, et voir si l'intérêt commun demande que les cahiers soient rédigés et que les députés soient élus en commun.
Dans les circonstances actuelles, tout ce qui annonce l'accord entre les divers ordres de citoyens, tout ce qui peut le resserrer, semble impérieusement commandé par le bien public. D'ailleurs si le vœu des États Généraux doit se former en faveur de la délibération par tête, la réunion des ordres dans les bailliages pour la confection des cahiers, et l'éleclion des députés donneraient à ce vœu une sanction nationale plus expresse. La délibération par ordres seraf-elle jugée dans les États Généraux mériter la préférence, alors, si dans les bailliages, les ordres se sont réunis, ce vœu ne peut plus paraître un cri de division; il sera, dans quelque forme qu'il soit pris dans les États Généraux, le véritable vœu de la nation. Ainsi c'est dans les bailliages surtout que cette réunion est importante. Dans l'Assemblée nationale, la séparation ne serait qu'une mauvaise forme de constitution: l'Assemblée se serait trompée sur ses intérêts. Dans les bailliages, cette séparation empêcherait de connaître le vœu général. On pourrait toujours dire : Nous n'avons que le vœu des ordres séparés; il a pu être inspiré par des motifs particuliers à chaque ordre.
Les député» ne porteraient aux États que le vœu de leur ordre. (Choisis par leur ordre seul, ils n'appartiendraient qu'à lui. Au contraire, si les ordres se réunissent dans les bailliages, alors la décision des Ktals sur la réunion ou la séparation des ordres devient celle du corps même de la nation qui ne se séparerait plus qu'après s'être réunie et avoir jugé la séparation utile.
Si nous considérons la rédaction des cahiers, combien n'est-il pas à désirer de n'y faire entrer que des objets regardés par les trois (H'dros comme d'une utilité commune, d'en charger auprès de l'Assemblée nationale la totalité des représentants d'un même bailliage; enfin si les ordres ne s'accordent pas sur tous les points, s'ils ont dos prétentions opposées, ne vaut-il pas mieux les adresser aux Ktats Généraux comme des questions à résoudre, s'y présenter non comme des corps particuliers qui se disputent des privilèges, qui se contestent des droits, mais comirie des frères qui séparés d'opinion ou d'intérêt sans 'que leur concorde soit altérée, soumettent à des amis communs la décision d'un procès de famille? S'agit-il de l'élection des députés? n'est-il pas à désirer encore que tous les membres des Étals voient dans ceux qui leur seront envoyés, non les députés d'un ordre, non des hommes chargés d'en soutenir la cause particulière, mais les députés de tous les citoyens, mais les défenseurs de la cause commune, mais des hommes regardés par tous comme les plus capables de défendre les intérêts de tous?
Maintenant, Messieurs, je vais vous parler des intérêts de la noblesse et de ceux du tiers état, comme formant deux corps séparés auxquels il importe de se réunir, les uns pour conserver ce qu'ils craignent de perdre, les autres pour obtenir ce qu'ils croient leur avoir été injustement enlevé ou refusé. Ne vous offensez pas, Messieurs, d'entendre parler de vos intérêts ; je sais que vous êtes prêts à les sacrifier au bien public, et vous venez d'en donner la preuve, mais montrer qu'une mesure est utile à chaque partie d'un même tout, c'est une manièi^e de prouver qu'elle est conforme à l'utilité générale-
Vous avez des prérogatives que vous désirez de conserver, mais vous ne pouvez vous dissimuler qu'il n'en existe aucune que l'on n'ait attaquée dans des écrits publics ; qu'il n'en existe aucune que, dans quelque partie de la France, une portion du tiers état ne croie juste <le vous enlever. Si vous restez séparés de lui dans les assemblées, iretle haine pour vos prérogatives deviendra de plus en plus générale et de plus en plus acharnée ; pour que l'on respecte encore de tels privilèges, il faut qu'ils puissent être regardés, par ceux qui ne les partagent point, comme des distinctions accordées aux chefs naturels et héréditaires du peuple; qu'ils n'y voient qu'une récompense légitime des services, des vertus, des talents, un objet d'émulation pour tous les citoyens, un encouragement à bien mériter de la patrie, et c'est ce qu'ils ne verront point, tant qu'une séparation trop marquée continuera de leur rendre odieux ce qu'on voudrait qu'ils envisageassent comme des institutions utiles, comme des marques de leur propre reconnaissance ; les hommes en général sont plus flattés qu'humiliés des distinctions qu'ils voient accorder à leurs chefs : ils sont presque toujours blessés de celles qui appartiennent à une classe séparée d'eux, et dans tous les pays où on a essayé d'établir de telles séparations, si, en réussissant, on a augmenté la crainte, ou a diminué la confiance et la vénération.
Ces places que l'usage ou même les ordonnances vous réservent presque exclusivement vous échapperont moins, si l'opinion du reste de la nation, au lieu de s'élever contre cette prérogative, y applaudit ; et elle ne peut y applaudir qu'autant qu'elle les croira réservées à ses défenseurs, à ses chefs, qu'elle regarde la noblesse comme une première récompense qu'il faut obtenir, avant de pouvoir aspirer à en mériter de nouvelles.
Vous avez vu ceux des droits féodaux qui sont les plus évidemment une véritable propriété, mis au rang des usurpations, des abus <|u'il faut détruire, et cette erreur, peut-on espérer d'en arrêter les progrès, si vous ne ramenez les esprits vers la justice, en c(msenlant à tout soumettre à une discussion raisonnée, impartiale, soumise au jugement de la nation 1
Enfin, Messieurs, tous ces privilèges, tous ces avantages qui vous élèvent au-dessus des autres citoyens, où en est la première origine ? C'est daâs l'opinion, dans cette opinion juste, naturelle qui inspire
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un sentiment do respect, de reconnaissance pour ceux qui portent le nom, qui sont les enfants des hommes vertueux, des braves guerriei^, de ceux qui ont mérité que la pairie consacre leur mémoire; or cette opinion qui se trouve ciiez tous les peuples, chez ceux mêmes où aucune distinction n'est établie, il n'est qu'un moyen de l'affaiblir, c'est de la commander; elle subsistera dans tous les esprits, si vous voulez n'être que les premiers des citoyens; elle s'y éteindra, si vous voulez être un ordre toujours séparé d'eux. Ne demandez rien que ce qui paraîtra légitime et juste à vos concitoyens ; soyez avec eux les arbitres de vos intérêts; et pour qu'ils vous regardent comme leurs chefs, consentez à n'être d'abord que leurs frères.
L'intérêt du tiers état est ici le même que le vôtre ; si vous avez besoin de son opinion, il a besoin de vos lumières et de votre appui ; un grand nombre de classes de citoyens ne peuvent trouver de défenseurs dans leur profession; et, obligés de les prendre dans une classe étrangère, il leur est important de pouvoir les choisir dans toutes. L'agriculteur, l'habitant de la campagne n'a pour les lois civiles, les lois de commerce et de Tindustrie, pour la plus grande partie des lois de finance, que des intérêts communs avec ceux de la noblesse: le seigneur d'une paroisse, ordinairement le plus riche et toujours un des principaux propriétaires, est aussi un des plus intéressés à la prospérité commune.
Est-il de l'intérêt du peuple d'être représenté par des jurisconsultes, lorsqu'il sera question de donner aux lois cette simplicité qui rend les jurisconsultes inutiles, d'être représenté par des négociants privilégiés lorsqu'il s'agira de briser les fei*s de l'industrie et du commerce? Sans la noblesse, où les habitants des campagnes trouverontils des défenseui's contre les habitants des villes, plus riches, plus accrédités, plus unis entre eux ? Le crédit de toute la noblesse d'une province sera quelquefois à peine suffisant pour balancer celui d'une ville puissante par ses richesses, par l'infiuence des coi'ps redoutables qu'elle renferme : et le moyen peut-être de maintenir entre les diverses classes du tiers état une harmonie utile au bien de tous, c'est de l'unir à la noblesse qui a des intérêts communs avec les classes les moins riches, les moins éclairées, les moins en état de se défendre. Enfin le droit négatif de l'ordre de la noblesse, lorsqu'il resterait séparé, opposerait au reste de la nation, une résistance qu'elle ne pourrait vaincre, sans une dispule longue, incertaine, peut-être funeste à ses intérêts.
Mais un obstacle s'oppose h cette réunion des ordres dans les Assemblées de baillages : l'inégalité dans le nombre des représentants. Ici, la noblesse et le clergé, se trouvant trop peu nombreux, craindraient, en se réunissant au tiers état, de perdre absolument toule influence. Là, le tiers état, n'ayant pas un nombre de membres égal à celui des deux autres ordres réunis, craindra dans TAssemblée commune, de voir ses droits sacrifiés. On peut répondre
d'aboixl que la réunion suppose une confiance mutuelle, suppose la conviction que les intérèls communs des ordres sont plus importants |>our chacun en particulier que ses intérêts séparés.
En effet si les onlres se regardent non comme des frères qui doivent rester unis et tâcher de s'accorder, mais comme des ennemis qui s'observent, qui se craignent, qui se supposent Pun à l'autre des intentions hostiles, alors la réunion peut devenir un mal; mais qu'ils se réunissent pour perdre cette opinion, cfu'iis s'accoutument à se regarder comme les membres d'une môme société, et bientôt ils verront leurs craintes s'évanouir, ils apprendront à sentir [que] toute l'importance des intérêts qui les rassemblent est [IvteseX] le néant de reux qui les séparent.
Les ordres du clergé et de la noblesse ont-ils quelque crainte relativement à la confection des cahiers ? Ils doivent songer que leur présence ne peut que contribuer à rendre les demandes du tiers état moins contraires à leurs intérêts, parce qu'on leur saurait gré de l'union, parce que leur présence, leur condescendance sur quelques objet«5 adouciraient les esprits, qu'on se concilierait sur quelques autres; que, s'il restait des divisions, au lieu de former séparément des demandes contradictoires, on solliciterait ensemble une décision.
On nous a proposé de faire d'abord des cahiers séparés, pour les réunir ensuite à ceux des autres ordres. Malgré mon juste respect |)Our les lumières de celui qui a proposé cet avis, j'ose ici le combattre. Les cahiers séparés étant le vœu d'un ordre entier, les commissaires chargés de la rédaction commune, seraient obligés de défendre Topinion de leur ordre, s'exposeraient à des reproches en cédant sur quelques points ; et, s'il s'en trouvait quelques-uns contraires au vœu particulier d'une partie d'entre eux, ne pouvant ni les abandonner, ni les défendre, ils seraient obligés de garder le silence, et ces articles alors, mal défendus, ne serviraient qu'à jeter un germe de division. C'est l'union que nous cherchons et une seule proposition insérée dans les cahiers d'un ordre peut la rompre; au lieu qu'une proposition faite seulement par ses commissaires ne peut jamais être qu'un objet d'une simple discussion.
11 y aurait sans doute des moyens de mettre à l'élection des commissaires, à celle des députés certaines conditions qui dissiperaient les inquiétudes que peut laisser la réunion. J'ai eu l'honneur de vous en pmposer une*. Il s'en est présenté à moi quelques autres. Mais res restrictions, en rendant la réunion moins parfaite, me paraissent plus nuisibles qu'utiles. Notre grand, notre unique intérêt dans cette occasion, n'est-il pas de montrer au tiers état que nous mettons notre gloire à mériter sa confiance, à nous unir à lui, à devenir ses rhefr pour être ses défenseurs? Ne devons-nous pas désirer, avant