Ibid
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choisi pour rédacteur du cahier de Tordre; mais c'était là surtout une mission honorifique, un hommage rendu à des talents incontestés. Maintenant la situation était changée : il s'agissait pour la noblesse parisienne d'élire des députés qui la représentassent dignement, et auxquels il faudrait accorder un large crédit. Or, tout d'abord, les considérations de naissance et de fortune semblent avoir joué un assez grand rôle dans les élections du deuxième ordre. Condorcet ne pouvait le disputer, sous ce double rapport, avec les descendants des plus illustres maisons seigneuriales, lui qu'on avait parfois accusé d'usurper la couronne de marquis. Il avait peu de crédit, peu de relations étroites, il ne fréquentait pas la cour : beaucoup de ses pairs le connaissaient mal ou ne le connaissaient pas du tout; ils étaient naturellement portés à voter pour d'autres gentilshommes qu'ils avaient fréquentés davantage. De plus l'ami de Dupaty, le protecteur des trois roués, le contradicteur acerbe de d'Eprémesnil ne pouvait se flatter d'obtenir les suffrages de cette noblesse de robe, de cette magistrature, qu'il avait publiquement flétries. Mais le plus grand ennemi de Condorcet en cette occurrence, ce fut peut-être Condorcet lui-même. 11 avait, on le sait, la démarche timide et l'attitude embarrassée. Sa voix était blanche et faible, son débit rapide, indécis et confus; son style même, bien qu'il fût de l'Académie, manquait de clarté et parfois d'élégance. Tout cela n'était point fait pour lui concilier la faveur de brillants courtisans, et de parlementaires diserts. Aussi s'explique-t-on facilement que, tout en appréciant son mérite, les électeurs nobles lui aient préféré des rivaux dont la valeur intellectuelle était assurément plus faible, mais dont la naissance était plus illustre, la situation plus considérable, et l'éloquence plus certaine.
Le tiers ne répara pas l'oubli que le second ordre avait fait d'un de ses plus brillants défenseurs. Ce n'est pas que le nom de Condorcet n'ait été, à plusieurs reprises, recommandé à son chou. Il figure notamment à côté de ceux de Target, de Brissot, de Siéyès, de Cérutti, de Clavière sur la Lisie des amis du peaple qui méritent de fixer le choix des électeurs de Paris ^,
1* MoDljoye, Histoire de la Hévolution, 64-65; ChasHÏn, II, 311-312.
Mais la bourgeoisie ne tint pas compte de ces exhortations. Jalouse des privilégiés, méfiante à leur égard, elle refusa de se réunir à eux, puis elle décida de prendre dans son sein tous ses représentants. L'on sait quelles protestations souleva Télection de Siéyès. Condorcet n'était pas roturier ; il n'avait pas écrit de pamphlet aussi retentissant ; il ne pouvait pas être et il ne fut pas question de lui.
Ainsi, au milieu de mai 1789, époque où les opérations électorales prennent fin, Condorcet, en dépit des espérances que la réunion des États Généraux suscitait en lui, éprouvait-il comme un sentiment d'amertume et une assez vive anxiété. L'échec double qu'il avait éprouvé à Mantes et à Paris lui fut certainement très sensible : il lui semblait, après s'être adonné si longtemps à l'économie politique, que sa place était marquée d'avance dans une assemblée chargée de donner à la France une constitution nouvelle, et il lui eût été doux de participer directement au grand œuvre de la régénération hationale. Mais beaucoup plus que l'insuccès de sa candidature, le succès médiocre de ses idées l'émut et l'attrista. Il avait souhaité d'abord qu'on évitât les changements brusques, et, pour ainsi dire, les métamorphoses soudaines, opposé le principe d'évolution à celui de révolution, et c'était un remaniement organique profond que les États allaient décréter tout d'un coup. Ne voteraient-ils pas des mesures précipitées et fâcheuses? La rupture brutale de l'équilibre social n'allait-elle pas déchaîner le trouble dans les esprits et l'anarchie dans le gouvernement ? 11 eut voulu substituer aux États antiques, qui ne lui semblaient pas capables de mener à bien une telle œuvre, une Assemblée qui représentât mieux la nation, et qui, souveraine en droit comme en fait, consciente de son devoir et de sa force, pût dicter à tous sa loi: et c'était aux États que la royauté avait fait appel. Il avait, prenant son parti des événements accomplis, recommandé à tous l'union et prêché la concorde ; il avait travaillé à la fusion des ordres ; il avait défendu par la parole et par la plume, devant les électeurs, un programme de conciliation et d'apaisement; et les ordres n'avaient pas voulu se réunir, et beaucoup de privilégiés n'entendaient pas renoncer à leurs privilèges. Les difl'érentes classes de la nation éprouvaient les unes à l'égard des autres de la méfiance et de l'ani-
mosité ; les Ëtats menaçaient d'être en proie à d'inexpiables dissensions. La cour ne pourrait-elle profiter de ces discordes pour obtenir ce qu'elle désirait uniquement, des subsides, et dissoudre sans délai une assemblée, dont elle redoutait les entreprises ? L'espoir d'un régime meilleur, plus conforme aux maximes du droit naturel et de la pbilosopbie, n'aurait-il lui que pour s'évanouir aussitôt ? L'union de tous les bons citoyens, quelle que fiit leur naissance, pouvait seule empêcher un semblable malheur, et c'est la cause de l'union que Gondorcet, sans se lasser, va continuer à défendre.