LE CLUB DE VALOIS
riété ; il est devenu un centre de réunion pour la noblesse libérale, la bourgeoisie riche et les députés de Versailles.
Entre autres personnalités politiques, Condorcet y rencontra Fun des hommes les plus célèbres et les plus influents du temps, Tabbé Siéyès. Il se lia très vite et de façon très intime avec lui, et le fait ne laisse pas de surprendre. Par la variété de ses connaissances, la force de son génie, Condorcet l'emportait de beaucoup sur Siéyès. Le premier était vraiment un philosophe, le second était surtout un rhéteur. Passionné pour le pouvoir, les houneurs et Targent, orgueilleux et jaloux, Siéyès poursuivit toujours, en même temps que Tafl'ranchissement de son pays, un but égoïste, sa propre grandeur; il fut, ouvertement ou en secret, l'adversaire irréconciliable de tous ceux dont la valeur inquiétait son ambition. Condorcet, au contraire, n'agissait pas par intérêt : s'il brigua certaines places auxquelles il croyait convenir, il en dédaigna d'autres, nous le verrons, qui comportaient pourtant des profits plus certains et une part supérieure d'autorité. Celuici était un enthousiaste, celui-là un sceptique et un pessimiste.
Mais, à côté de ces divergences, leurs deux tempéraments, il faut le reconnaître, présentaient de remarquables affinités. Outre que, tous deux privilégiés, ils s'étaient dévoués à la même cause, la rénovation nationale, Condorcet et Siéyès avaient le même goût pour les spéculations abstraites et métaphysiques. Tous deux professaient la même théorie que la politique est une science exacte, a priori, et que les règles de l'art social, les dispositions d'une constitution peuvent se déduire logiquement et avec certitude de quelques principes simples, posés par la raison. Condorcet traitait les problèmes d'économie politique, comme il eut fait de vulgaires théorèmes; Siéyès les réduisait en syllogismes : l'esprit et la méthode restaient les mêmes. De plus, chez les deux écrivains, la hardiesse doctrinale s'alliait à la prudence pratique. Peu faits pour plaire à la foule et n'ayant point d'estime pour elle, hommes d'étude et de cabinet beaucoup plus qu'orateurs et conducteurs du peuple, Condorcet et Siéyès répugnaient aux moavements désordonnés et aux changements brusques, doot fl était impossible de calculer les suites. Résolus à contrikuer de tontes leurs forces au triomphe de la liberté publi(|uc, ils
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croyaient que, seule, une politique sage, mesurée, tenant à la fois compte des principes absolus et des réalités contingentes, pourrait en assurer la durée et sauvegarder la paix et Tunité nationales. Ainsi s'explique le fait qu'entre ces deux hommes, pourtant si divers, il se soit formé très vite un lien étroit d'amitié et que cette amitié, nous le verrons, ait dégénéré souvent en une véritable collaboration.
II. — Tous les renseignements qui parvinrent à Condorcet, pendant le mois de mai 1789, étaient de nature à confirmer ses appréhensions antérieures. Tandis que le tiers se prononçait catégoriquement pour la vérification en commun des pouvoirs et la constitution d'une assemblée unique, les représentants des privilégiés, conformément aux instructions de leurs commettants, s'obstinaient, en grande majorité, à réclamer le vote par ordre et la distinction des Chambres. Si aucun des deux partis ne cédait, c'était l'échec lamentable des efforts accomplis : la nation s'avouerait impuissante à se régénérer, et le gouvernement pourrait prendre prétexte de cette situation pour dissoudre les États et garder intacte son autorité. Le tiers capitulerait-il? c'était le maintien des abus. Quant à espérer un revirement des nobles et du clergé, il ne fallait pas y songer : non seulement les députés des deux premiers ordres partageaient les passions et les jalousies de leurs électeurs, mais ils se regardaient encore comme enchaînés par les mandats impératifs qu'on leur avait confiés, en nombre de baillages.
Le moment était donc critique. Condorcet en comprit toute la gravité. Une brochure anonyme qui est son œuvre, les Hé flexions sur les affaires publiques par une société de citoyens, montre l'étendue de ses inquiétudes. Condorcet y déclare tout d'abord que le tiers et la noblesse ont, l'un et l'autre, commis des fautes graves. C'est à cause de l'exclusivisme du troisième ordre, de la confusion qu'on a trop souvent faite entre les privilèges féodaux et les propriétés féodales, que « l'idée de former dans les États Généraux un corps séparé qui opposAt son droit négatif aux entreprises du tiers état » estdevemie «l'opinion générale des nobles delà capitale et des provinces * ». La noblesse, de son côté, a adopté une