‹ Condorcet et la révolution françaiseChapitre 216 sur 520 · LES FAUTES DE L^ASSEMBLI^E · texte numérisé non relu

LES FAUTES DE L^ASSEMBLI^E

aussi critique exigeait d'infinis ménagements. La Constituante avait le devoir d'agir avec une extrême prudence, d'éviter toute vexation, toute mesure irritante et mesquine et surtout d'écarter de sa route toutes les questions qui n'offraient point un intérêt urgent. Elle ne l'a pas compris. Par sa témérité, elle a aliéné nombre de citoyens au nouveau régime, et rouvert en France l'ère des luttes religieuses.

II. — Elle a inutilement froissé les nobles. Parmi les droits féodaux dont jouissaient ceux-ci, il en était que la justice permettait d*abolir simplement ; il en était d'autres qui constituaient une véritable propriété, et méritaient un autre traitement. La Constituante eut agi sagement en proclamant tout de suite cette distinction, en affirmant par des actes, non par des mots, sa volonté d'observer en tout les règles de l'équité : elle ne Ta point fait. Les nobles ont été effrayés des décrets du 4 août ; ils avaient consenti à contribuer aux charges publiques, non à sacrifier leurs revenus légitimes ; ils ont craint que l'Assemblée ne confisquât leurs biens. Pour apaiser leur émoi, il eut fallu régler tout de suite la question du rachat des droits féodaux ; d'autres besognes urgentes ont absorbé l'attention des législateurs. Mécontents déjà des pertes subies, les nobles ont été aigris par ce retard ; ils se sont crus joués, spoliés, et les ennemis de la Révolution ont trouvé en eux des auditeurs complaisants, et des recrues faciles *.

Le décret du 19 juin 1790 les a blessés dans leur amour-propre, comme ceux du 4 août dans leurs intérêts. La Constituante avait aboli toutes les distinctions de caste ; tous les citoyens étaient égaux devant la loi, admissibles aux emplois publics ; la naissance, les titres ne conféraient plus aucun privilège. Qu'était-il besoin de faire plus ? Si certains sup|)ortaicnt difficilement de ne point figurer dans la hiérarchie féodale, alors qu'à côté d'eux se trouvaient des marquis, des comtes, on pouvait sans inconvénient autoriser tous les Français à usurper la noblesse. Mais pourquoi

abolir les titres, les armoiries ? Pourquoi obliger les descendants

des grandes familles à renoncer à leur nom patronymique ? La liberté sera-t-elle plus assurée parce que, désormais, un Montmo-

1. Réflexions sur ce qui a élé fait, Œuvres, IX, 155. — Réponse à t adresse aux provinces. Œuvres, IX, 505.

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rency s'appellera Bouchard, ou bien Lafayetle Moitié ? Ne s'avisct-on pas qu'on va, en un instant, priver la France de ses gloires les plus pures et la découronner aux yeux des étrangers * ? Mesquin et vexaloire, le décret du 19 juin a produit de très fâcheux effets ; il a « excité l'indignation de la noblesse française » ; c'est depuis lors « que les princes émigrés ont pu prendre quelque consistance ; c'est alors qu'ils ont eu des complices sans nombre dans les garnisons et dans les châteaux*. »

III. — - La Constituante a de même aliéné à la Révolution une partie importante du clergé catholique, et nombre de citoyens dévots. Elle a aboli les ordres religieux. Condorcet a, longtemps avant 89, réclamé cette mesure ; il devrait féliciter l'Assemblée de l'avoir prise ; pourtant son attitude est embarrassée et même contradictoire. En 1789, dans ses Réflexions sur ce qui a été fait et ce qui reste à faire, il reproche à la Constituante d'agir avec précipitation, il lui conseille de « renoncer absolument à toute opération nouvelle sur le clergé », de différer par exemple «cette suppression des chanoinesses, si peu importante, et qui paraîtrait plutôt un trait d'humciir qu'une opération patriotique' ». En 1790, au contraire, il blAmc l'Assemblée d'avoir fait une œuvre incomplète et vaine ; d'avoir « conservé ce qu'on appelle des congrégations libres, et qui sont des corps perpétuels...; en supprimant les Capucins et les Minimes, on s'est ménagé l'espérance de voir la France inondée d'Oratoriens et de Doctrinaires; on a détruit ce qui était inutile et on a protégé ce qui pouvait être dangereux*. » Comment expliquer ces contradictions? Selon toute vraisemblance, Condorcet a regardé l'abolit ion des ordres monastiques comme un acte bon en soi, mais inopportun. L'Assemblée pouvant l'accomplir quand elle le voudrait, il convenait

1. Sur cette question des titres de noblesse, cf. plusieurs documents: !• dans les Œuvres, une Ultre de 1790 à M*'*, Œuvres, I, 327 , la Revision des Travaux de la première légisUUure^ Œuvres, X, 390 ; 2" à Vlnstitut un brouillon d'une lettre assez développée, relative tout entière à ce sujet. Mss. N. S. 20, dossier Bn, n" 9; 3" M. Charavay possède également un manuscrit qui doit èlre un double du brouillon conservé à l'institut. Il faut remarquer que Condorcet continua à s'appeler Condorcet, et ne prit pas le nom de Caritat, comme la loi l'ordonnait.

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