‹ Condorcet et la révolution françaiseChapitre 221 sur 520 · LA SOCIÉTÉ DE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ DE

I. — En face de cette anarchie qui grandit sans cesse, le devoir des amis de la liberté est apparu dès le premier jour, et demeure très net et très impérieux. Puisque tous les anciens pouvoirs sont ruinés, hormis la royauté, et qu'on ne saurait songer à accroître Tautorité et les prérogatives de l'exécutif, c'est autour de la Constituante qu'ils doivent se grouper. Si l'Assemblée perd la confiance du peuple, le mal est sans remède. Les bons citoyens doivent oublier les griefs qu'ils peuvent avoir contre elle; ils doivent la défendre contre ses ennemis, justifier sa conduite, excuser ses fautes, publier ses bienfaits. C'est à cette œuvre d'apaisement, de concentration patriotique que Condorcet s'emploie constamment, depuis l'origine des troubles jusqu'à la fin de juin 1791. Nous avons déjà eu l'occasion d'exposer le rôle qu'il avait joué à l'IIôtel de Ville, de montrer le zèle avec lequel il s'était efforcé de réconcilier les Parisiens et la Constituante, de dissiper tous les malentendus et les dissentiments. Hors de l'Hôtel de Ville, Condorcet a tenté une œuvre analogue ; il s'attache dans ses écrits, non pas à dissimuler les fautes de TAssembléc, mais à rejeter sur les circonstances, sur les courtisans, sur les ministres la responsabilité de ces erreurs, à disculper les représentants de la nation des intentions mauvaises que les ennemis de la liberté leur prêtent. On répand

1. Cf. Hiviiion des travaux de la législature^ Œuvres, X, 391 et sq.

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le bruit que la Constituante, comme autrefois le Long Parlement d'Angleterre, aspire à la tyrannie. De semblables reproches n'eussent du provoquer que le mépris: le trouble des esprits leur a donné créance. Condorcet croit de son devoir de les réfuter. Il insiste sur cette idée que l'Assemblée, ayant reçu mission de donner une constitution à la France, jouit par cela même de pouvoirs illimités, qu'elle n'a point attenté aux droits des citoyens en dépassant le terme primitivement fixé, qu'elle a eu surtout en vue, en ajcmrnaiit sa dissolution, d'éviter à la nation de nouveaux désordres, et que rien, dans sa conduite ni dans ses actes, n'autorise le moindre soupçon*.

En attaquant la Constituante, les ennemis publics cherchent surtout à avilir la constitution future : ils espèrent, en la calomniant, perpétuer l'anarchie ^ Les amis de la liberté déjoueront leurs desseins, en adoptant une conduite contraire. Tant que l'Assemblée n'a pas terminé ses travaux, ils gardent le droit, ils ont le devoir de lui signaler ses fautes ; mais, une fois la constitution votée, ils doivent, quels que soient leurs sentiments intimes, s'y soumettre sans réserve, comme à la loi. On objecte qu'une constitution a besoin, pour être valable, d'être ratifiée par le peuple? On a tort. Le peuple n'est pas capable de juger en connaissance de cause un acte aussi complexe^. On prétend encore que la constituante ne peut se prononcer sur un décret qu'elle a rédigé et que, par suite, elle doit appeler une autre assemblée souveraine à examiner son œuvre. Mais si cette seconde Constituante amende le texte de la première, faudra-t-il en convoquer une troisième? Si oui, il n'y a point de raison pour que la France ait jamais une constitution; si non, pourquoi refuser à la première assemblée ce qu'on accorde à la seconde? D'autre part, la seconde Constituante sora-t-elle en même temps une législature ? Si oui, les qïiestions courantes absorberont son temps et son attention; si non, ne se produira-t-il pas entre les chambres un conflit d'attributions, une rivalité d'amour-propre, qui nuiront à l'expédition des affaires, et au rétablissement de la prospérité publique ^? Que

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