‹ Condorcet et la révolution françaiseChapitre 233 sur 520 · Aulard, Jacobins^ II · texte numérisé non relu

Aulard, Jacobins^ II

3. Nous avons pour la réponse de Siéyès 2 dates dilTérentes (19 et 21 juin). Il e9l impossible d'admettre que Siéyès soit venu une première fois le 19 pour se défendre, puis soit revenu le 21 prononcer quelques mots. Si Ton fait attention que Danton se plaint de l'absence de Siéyès, on est conduit à adopter comme vraie la date du 21. D'autre part qu'a dit Siéyès? Les deux textes que nous possédons ne se ressemblent point. L'un est assez fier, l'autre est humble et plat. Il est impossible de se décider pour l'un ou pour l'autre. Cf. Aulard, ioc. cit. et 537.

sujet d'une tentative qui avait échoué et de rendre ainsi plus éclatante la division des amis de la liberté. Peut-être à toutes ces raisons faut-il en ajouter une autre. Si Siéyès ne s'expliqua que le 21, on comprend que Condorcet ne Tait point accompagné. Jugeant impraticable pour longtemps tout autre système constitutionnel que la monarchie, il avait engagé tous les bons citoyens à se réunir autour d'une constitution monarchique et libérale; mais, le 21 juin, on venait d'apprendre que Louis XVI s'était enfui : Condorcet réfléchissait aux moyens d'établir dans la France, vide de roi, la République.

1. — La France, pendant près d'un mois, demeure sans monarque, donc en République. Le pouvoir exécutif est exercé par TAssemblée. Perpétuera-t-on cet état de choses, que rexpérience démontre sans danger, ou restaurera-t-on la monarchie ? La Constituante penche pour le second parti. Avec les Impartiaux, La Rochefoucauld, Liancourt, Lafayette estiment que la République est impossible*. Condorcet est d'un autre avis. Il juge que l'occasion est unique et qu'il faut la saisir. Le peuple est, dit-on, invinciblement attaché à l'idée monarchique? Croit-on que sa confiance et sa fidélité n'aient point été ébranlées par la fuite du roi? Louis XVI a sanctionné librement les décrets de l'Assemblée nationale; et il déclare en partant qu'il les abrogera par la force. Louis XVI a protesté de son amour pour son peuple, et il va demander aux souverains étrangers les moyens d'imposer à son peuple l'ancien joug abhorré. Louis XVI a juré de remplir ses devoirs de Toi, et il abandonne son royaume pour y rentrer en conquérant. Louis XVI a donc menti, et il a trahi ses sujets; il s'est

i. D'après les Souvenirs diplomatiques de Holland (p. 7), Lafayette aurait déclaré qu'après la fuite de Varennes. tous ses amis, sauf Dupont, avaient été d'avis, contre son opinion personnelle, de gardiM' la royauté pour un, temps. Il est impossible d'accorder la moindre créance à cette assertion dont la conduite de Lafayette en juin 17!)l, et les doctrines connues de Dupont, suftisenl à démentir la véracité.

LE PARTI RÉPURLFCAIN 249

posé en adversaire irréductible de la Révolution : il faut choisir entre lui et elle. Le choix des citoyens ne serait pas douteux, s'ils étaient éclairés: le devoir des philosophes est de leur enseigner la vérité.

La tâche est relativement facile, car les bonnes volontés sont nombreuses. Le parti républicain est, en juin 1791, plus fort qu'on ne le croit d'ordinaire et ce n'est pas seulement le mot de République, c'est aussi la chose qui est familière à la pensée de beaucoup d'écrivains. Barcre était républicain avant Varennes\ de même Bonneville qui s'intitulait le premier républicain de France*. Dans le Mercure national de Robert ^, aussi bien que dans les Révolutions de France et de Brabant^j les déclarations antiroyalistes se rencontrent fréquemment. Après Varennes, de nouveaux adhérents se réunissent au parti, le ton de certains journaux devient plus acerbe ; Prudhomme ose réclamer la déchéance du cidevant roi'^.

Bien qu'il vive assez isolé et qu'il ait surtout fréquenté le club de 1789, Condorcet connaît quelques-uns de ces hommes; mais ce n'est point avec eux qu'il collaborera. Il est entouré d'amis qui partagent ses opinions. Depuis mai 1791, il s'est lié de plus en plus avec Thomas Paine, auteur d'une Déclaration des droits et du « Common Sensé ^ ». Il lui a servi à diverses reprises d'inter-' prête et de traducteur "^ ; tous deux, épris de la République, des idées de paix et de fraternité universelles, admirateurs, sous certaines réserves, de la Constitution américaine et détracteurs de la Constitution anglaise étaient faits pour s'entendre; et, peu à peu, Paine remplaça Siéyès dans l'admiration de Condorcet. A côté de Paine, du Chàtelet et Brissot constituaient, au milieu de 1791, la société habituelle du philosophe. Du Chàtelet était un vétéran de la guerre américaine, qui avait très vite pénétré, probablement grâce à Lafayette, dans Tintimité de Condorcet. Très dévoué à

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