Extrait du Pacte de famille, Œuvres, X, 35 et sq
2. Le fragment dont nous citons quelques lignes se trouve à VInslUut Mss. N. S. 20, dossier Biv n"?. Il n'est pas daté, mais il est certainement de la On de 1790. C'est un projet d'adresse à l'Assemblée nationale, au sujet du Pacte de famille, ainsi que le prouvent les derniers mots : « Le peuple ne verrait qu'avec répugnance une guerre faite pour un allié inquisiteur et despote qui a défendu chez lui la lecture des opinions de nos législateurs ; il regarderait cette guerre comme une intrigue ministérielle, comme l'ouvrage de notre ambassadeur à Madrid... » Parmi les inconvénients d'une déclaration de guerre, Gondorcet relève celui-ci, que « les malheurs de la guerre, le crédit des généraux et des amiraux » pourraient arracher a une constitution ou aristocratique ou vénale. »
heur et la liberté. Une guerre entreprise dans de pareilles conditions, c'est la force mise au service du droit et de la justice, c'est un pas vers la fraternité et la liberté universelles. Il suffît à la France de publier ses intentions pour se concilier la sympathie des nations, qui souffrent encore des maux dont elle s'est délivrée : en apprenant qu'ils ont des amis, des défenseurs, les peuples opprimés reprendront courage; ils aspireront à recouvrer leur indépendance, et c'est déjà là une considération qui arrêtera les rois.
11 y a plus. Tous les souverains ne sont pas disposés à seconder les entreprises des émigrés : il en est au contraire dont la neutralité, même la bienveillance sont certaines *. Comme beaucoup de ses contemporains, Condorcet entrelient en effet de dangereuses illusions sur les sentiments des puissances étrangères, il juge la situation politique d'une manière trop favorable et malheureusement inexacte. Bien avant 1789 il détestait les Habsbourg, ri croyait à l'amitié et à la force du corps germanique, vieux nom pompeux qui cache une chose usée, à l'alliance intime et féconde de la Prusse. Selon lui la France et la monarchie brandebourgeoise devaient se rapprocher sans cesse davantage, se liguer de plus en plus étroitement contre l'ennemi commun, l'Autriche. Sectateur en cela de la tradition nationale, disciple de Richelieu et de Fleury plus que de Choiseul ou de Vergennes, Condorcet se sépare des hommes de son temps en ce qui concerne l'Espagne et l'Angleterre. Il a toujours été l'adversaire résolu de la première. Nous avons vu plus haut qu'il avait réclamé la dénonciation du Pacte de famille. II ne désire point que les deux branches de la maison de Bourbon soient aux prises, il souhaite qu'elles ne soient point solidaires. Au contraire, il prône le rapprochement avec l'Angleterre. S'il éprouve pour la constitution anglaise, fondée sur la corruption, une véritable horreur, il a pour le peuple britannique une grande admiration. Les conflits qui ont mis longtemps les deux nations aux prises sont, d'après lui, le résultat d'accidents déplorables, de passions aveugles : au fond, les intérêts des deux
1. Institut. y Mss. N. S. 21, dossier A, n** 4. ^ous croyons que le fragment, dont ces notes sont extraites, est une ébauche du travail que Condorcet préparait vers le mois de décembre 1791 pour le Comité diplomatique, et dont il tira son discours du 25 janvier.
niSCOVRS DU 21 DÉCEMBRE 299
pays ne sont pas divergents, et maintenant que la France a perdu ses colonies (malheurtout relatif selon Condorcet), rien ne s'oppose plus à ce qu'elle devienne Tamie de TAngleterre *. La Pologne, en révolution, cherchera à reprendre à TAu triche, les territoires (fu'elle avait été obligée de lui céder, et Ton peut espérer que les petits souverains, les petits états, jusqu'alors inféodés à la cour de Vienne, saisiront Toccasion de secouer le joug honteux et pesant de Tempereur. La France n'est donc point exposée, selon Condorcet, à rencontrer en face d'elle une coalition générale de tous les princes européens ; elle n'est menacée que d'une rupture avec l'Autriche, et peut-être TFspagne; encore ce dernier état e<tt-il si faible que son inimitié est moins à craindre que son alliance. La nation qui a fait la Révolution pourrait bien comme autrefois, terrasser l'Autriche avec ses seules forces ; elle verra accourir à elle, de toutes parts, au jour du combat, des amis et des défenseurs.
Si la guerre s'annonce comme heureuse, pourquoi la redouter à tel point, et sans cesse l'ajourner? Pourquoi adopter plus longtemps cette attitude timide, humble et résignée, qui est indigne d'un état fort, et qui aliénera à la France ses alliés naturels? Il faut que le gouvernement change de politique extérieure, que, par un ultimatum catégorique, il mette les cours étrangères en demeure d'opter sur-le-champ entre le renvoi des émigrés, une neutralité absolue d'une part, ou de l'autre la guerre immédiate.
Cette politique d'offensive et d'action amène par deux fois Condorcet à la tribune de la Législative. Le 21 décembre, il appuie Brissot qui, au nom des comités militaire, diplomatique et de l'ordinaire des finances réunis venait proposer la rédaction d'un ultimatum ; il demande à ses collègues d'approuver unanimement l'initiative royale. L'assemblée, à ses yeux, se doit à elle-même de témoigner son approbation des mesures ordonnées par le roi* : elle le doit pour montrer à l'étranger que la France est unie dans un même sentiment de réprobation et d'enthousiasme. Mais, en annonçant le dessein de la France de prendre les armes si elle y est contrainte, il faut rassurer les puissances