Ibid
CONDORCET ET NAftBO.NNE 317
publique serait assurée ; elle ne Tétait pas. L'indignation des citoyens doit se tourner, non pas contre elle, mais contre ceux qui Tout empêchée d'agir, qui ont trahi leur serment et mis la France en péril : les coupables, ce sont les ministres, et c^st aussi le roi.
• Gondorcet n'était point l'ennemi aveugle du pouvoir exécutif ; il n'eût pas hésité à soutenir et à défendre les ministres, même à leur accorder l'autorité et l'initiative que réclamaient les circonstances, s'ils avaient donné des gages suffisants de leur dévouement à la Révolution, de leur fidélité aux nouvelles institutions. Son attitude envers Narbonne est significative à cet égard. L'ami de M**"^ de Staël n'était pas républicain ; il reprochait même à la constitution de 1791 de ne point donner assez d'autorité au roi ' ; mais il avait l'esprit assez vif et assez clair pour comprendre que l'ancien régime était irrémédiablement condamné : la monarchie absolue avait vécu. Louis XVI ne pouvait espérer un accroissement de ses prérogatives que de la confiance et de l'amour de son peuple, et cette confiance n'existait plus. Le meilleur moyen de la regagner, de montrer que le transfuge de Varennes acceptait sincèrement le nouvel état de choses, était d'entreprendre une guerre. Le roi ne semblerait plus le. complice des émigrés ; on ne pourrait plus suspecter son patriotisme. Gondorcet, partant de principes différents, arrivait à la même conclusion belliqueuse. Le ministre, parce que ministre, devait-il être blâmé, quand ses intentions étaient droites et ses actes louables? Gondorcet ne le pense point. S'il ne loue pas Narbonne autant qu'on Ta cru, même de son temps ; si notamment l'article fameux du 6 février 1792, qui émut tant les Jacobins 2, n'émane point de sa plume, il prise
1. Sur les idées de Narbonne, nous renvoyons ^ Têtude de M. Giagau, Die franzôsische Lef/islativ. M. G. pense qu'entre Condorcel et Narbonne, il y a eu comme un pacte mystérieux, conclu sous les auspices de M"* de Staël. Le Tait n'est pas démontré et nous semble improbable. Le parallélisme des deux politiques suffit à expliquer les éloges donnés par Gondorcet & Narbonne. Tous deux Tréquentaient chez M"** de Staël, mais Tin. fluence de M** de Staël sur Gondorcet n'apparaît à aucun moment. Quant h Tallégation de Bertrand de Mollevillc, disant que le cabinet avait acheté la Chronique, nous n'en tenons pas compte : Bertrand est trop souvent pris en flagrant délit de mensonge pour qu'on n'accueille point ses dires sans exiger des preuves, et les faits ne concordent point avec ceux-ci.
2. Cet article commençait par ces mots : « Les journaux vraiment populaires sont étonnés de trouver dans quelques feuilles, qui portent ce nom,
fort ractivité, l'énergie du ministre ; il Tencourage à persévérer, et le défend contre les critiques injustes, d'où qu'elles viennent.
Mais Narbonne est un ministre exceptionnel ; les autres membres du cabinet, le roi lui-même n'ont ni les mêmes desseins, ni la même conduite. Tous trahissent les intérêts de la nation, et dès lors le salut public exige qu'on redouble de vigilance à leur égard, qu'on réduise aux strictes limites légales le pouvoir dont ils jouissent. Leurs fonctions se bornent à faire exécuter la loi^ à fournir au corps législatif les faits, les matériaux, les plans d'opération nécessaires à ses travaux. Un supplément d'autorité serait dangereux pour la liberté : ceux qui proposent de le leur octroyer sont des traîtres ou bien des insensés. La mesure la plus urgente, dans cet ordre d'idées, est de retirer au roi l'administration des finances. La Constituante ne l'a point fait, et Tcxpérience a montré la gravité de cette erreur: la Législative ne peut tolérer plus longtemps un abus aussi déplorable. A l'heure surtout où la déclaration de guerre obligera la nation à concentrer dans le Trésor d'importantes réserves, et à ordonner de nombreuses dépenses, il importe au salut de tous que les ministres ne puissent consacrer ces fonds à aider les ennemis de la France, à provoquer des révoltes intérieures, à désorganiser la défense nationale.
Le 3 février*, Condorcet revient à la charge ; il demande à l'Assemblée de retirer au roi, de remettre au peuple ou de garder pour elle la nomination et la destitution des commissaires de la Trésorerie et des membres du bureau de comptabilité. Les décrets que la Constituante a rendus sur ce sujet n'ont, à aucun degré.
(les sorlics contre M. de Narbonne. » Le 7, l'article est signalé aux Jacobins ; on demande l'exclusion de M. Millin, rédacteur de \a. Chronique Uéal défendit Millin en faisant observer que les lignes incriminées étaient anonymes et qu'il était juste, avant de prononcer, d'entendre la justification de l'accusé. Millin s'empressa de décliner toute responsabilité et Condorcet déclara qu'il l'avait reçu d'un ami de Narbonne, et envoyé de suite au journal. D'ailleurs Condorcet est, à ce moment, souvent malade, et se fait suppléer à la Chronique, par Lachëse, qui signe « Condorcet o.
1. Peut-être l'intervention de Condorcet fut-elle h&tée par ce fait que VAlmanach royal de 179i ne mentionnait pas 1' a Ktablissement formé sous le nom de Trésorerie nationale » et appelait commissaires du roi les commissaires de 1& Trésorerie. Condorcet jugea le fait significatif; il pensa que le roi voulait étendre son autorité en matière financière (Institut.^ Mss. N. S., dossier A, n" 12).