CONDORCET ET LES MINISTRES
le caractère constitutionnel ; la Législative a le droit de les réformer. Pourquoi hésiterait-elle à user de ce droit? La solution du problème est facile à imaginer. Les agents supérieurs de Tadministration fiscale doivent tenir leur autorité de la souveraineté nationale. Ils ne peuvent être choisis par Tensemble des citoyens : il faut confier à un petit nombre d'électeurs, pris sans distinction de classe, de fortune, de domicile, la mission de les désigner*. C'est àTAssemblée qu'il appartient d'autre part de contrôler leur gestion, et, par suite, s'ils manquent de talents ou de lumières, de les destituer. Le système que Condorcet préconisait en 1790 et en 1791, pour la nomination des ministres est susceptible de produire ici d'excellents résultats, et des votes périodiques maintiendraient en fonction les serviteurs zélés du pays, et écarteraient du Trésor les incapables ou les traîtres. L'importance de la réforme ne se peut exagérer ; il y va du « salut de la chose publique ^ ». Mais à quelques bornes étroites qu'on réduise l'étendue du pouvoir exécutif, ce pouvoir est encore dangereux pour la liberté, s'il n'est pas aux mains de patriotes éprouvés. Le peuple ne peut avoir confiance dans les ministres, Narbonne excepté ; et il est impossible de maintenir au gouvernement, en une crise aussi grave, des hommes douteux et perfides. Puisque le roi se refuse à les renvoyer, l'Assemblée ne doit reculer devant rien pour l'y contraindre : elle ne dispose que d'un moyen, accuser les ministres. Condorcet lui demande d'y avoir recours ; il réclame la mise en accusation de Bertrand de Molleville, et vote contre lui le 1" février 1792 ^ Son hostilité à l'égard de Delessart, de Duport- Dutertre* n'est pas moins évidente, et en mars 1792, dans la
1. Ces électeurs seront pris à raison de 1 ou 2 par département.
2. Le discours de Condorcet fui très applaudi ; mais les journaux contrerévolutionnaires redoublèrent leurs attaques contre Tauteur, qui d'après eux attaquait à la fois la Constitution et le roi. Cf. Chronique de Paris. 4 février i792, p. 137-i38; Patriote français, 4 février, p. iZl; Journal G*' île France (même date, p. 140); Annales patriotiques (même date, p. 152) ; Thermomètre^ 5 février, p. 301 ; Journal de Paris, 4 février, p. 142 ; Ami du Roi (Montjoye), 1792, I, 138-139; Ami du Roi (Royou), 5 février, p. 3 et enfin Œuvres, X, 105.
3. Cf. notamment Patriote français, supplément au n" 908, et Bertrand de Molleville, Mémoires, passim.
4. Il existe dans les papiers de VInstitut (Mss. N. S. 21, dos. A, n"* 34) un brouillon de réquisitoire, sans date, concluant à la mise en accusation de Duport.
Chronique du mois, il accusera de trahison le cabinet tout entier *. Toutefois, il serait vain de renvoyer les agents du monarque, si d'autres ennemis de la Révolution devaient leur succéder. L'homme qui est responsable en dernière analyse des mau\ présents, celui qui s'obstine dans une résistance criminelle aux vœux du peuple et de leurs représentants, qu'il faut terrifier, puisqu'on ne peut le convertir, c'est Louis XVI.
L'approche de la guerre a singulièrement accentué l'hostilité de Condorcet à Tégard du roi. En 1791, il s'attaquait aux ministres^ parfois à la reine ; il laissait le souverain en dehors du débat; il ne le mettait eu cause que d'une façon détournée. A partir de 1792, le ton devient plus acerbe, les reproches plus directs. Condorcet bientôt dévoile sa pensée et ne craint plus de menacer. « Que peut faire l'Assemblée nationale? écrit-il le 30 janvier. Rien. Tout dépend d'un seul homme, et cet homme n'a qu'un mot à dire pour en arracher 25 millions à toutes les horreurs de la guerre civile ^. » 11 se refuse à dire ce mot libérateur, mais qu'il prenne garde : « la nation veut être libre et le sera^.» 11 a fini par se rendre suspect aux patriotes, et tous ceux auxquels il accorde sa confiance doivent être tenus à l'écart et surveillés rigoureusement, car « le roi, en se déclarant pour eux, les a rendus suspects* ». Que signifient tous ces textes, quelle en est l'exacte portée? Condorcet a-t-il, dès le mois de février 1792, considéré qu'une seconde révolution était nécessaire pour sauver la France, et travaillé au prochain établissement de la République ?
L'hypothèse est fort admissible, et beaucoup ont cru à son exactitude. Des contemporains l'ont formulée dès le mois de mars 1792 ; Salamon parle d'un complot mystérieux, dont les chefs, Bcaumetz, Siéyès, Brissot, Condorcet, Clavière se réuniraient tantôt sur le chemin de Versailles, chez M"" llelvétius, et tantôt à Paris, chez une dame Dodun '. Au début de mars, Montjoye reproduit dans son journal une information identique et annonce