La Chalotais, Essai d'éducation nalionatey 3i
2. Journal d'Éducation: Le prospectus fut publié en 1768, à Paris, chez
ORIGINES Dlî PROBLÈME 325
I mbus presque tous des doctrines sensualistes les théoriciens de cette époque croient plus fortement que leurs devanciers à reffîcacité de Téducation ; ils ne doutent point que leurs principes n'aient une valeur absolue et générale, ne soient applicables à tous les hommes et à tous les cas. Holbach, en qui la doctrine atteint, avec son exagération la plus manifeste, son plus haut point de clarté, pense qu'un maître habile peut modeler souverainement rame et le caractère de son élève, et Helvétius pense à peu de chose près comme lui.
S ans doute l'éducation n'exerce toute sa vertu que si elle est particulière. L'action du précepteur sur un groupe d'enfants est, de toute évidence, limitée et restreinte. Elle ne laisse pas, selon plusieurs auteurs du xviir siècle, d'être considérable et digne d'intérêt. Le président Rolland estime notamment que l'éducation commune exerce un heureux effet sur l'esprit des jeunes gens, qu'elle les dépouille « des préjugés de leur naissance », et leur apprend « à rougi| des barrières qui les séparent* ». Dès lors l'Ëtat ne peut se désintéresser du problème ; il a le devoir de chercher à moraliser le peuple : il n'a pas le droit d'abandonner à des individus, à des sociétés indépendantes et ambitieuses, telles que les jésuites, le privilège de former la jeunesse. Non seulement il doit contrôler soigneusement l'éducation qu'on donne aux enfants, mais il doit instituer des établissements publics d'éducation : le problème scolaire est posé.
II se pose avec d'autant plus d'acuité, que les esprits avancés du siècle ne se contentent pas de parler de l'éducation proprement dite. Ils soulèvent une autre question, beaucoup plus importante au point de vue politique, celle de l'instruction. Le xviii* siècle a peut-être aimé la science plus que le xix" ; il a éprouvé pour elle ce culte fervent et passionné que les hommes de la Renaissance avaient voué à l'antiquité classique ; ils lui prêtent tous les mériies et toutes les vertus. Celui qui s'instruit n'augmente pas seulement ses connaissances; il s'élève et devient meilleur. L'homme est naturellement bon ; mais souvent il se trompe ou bien il est
d'Houry (Bib. Nat., R. 24443: in-8"). ï.e Journal parut à partir de 1768. La Bib, Nat, possède les n*' de juillet 1768 à février 1769 et de janvier 1776 à décembre 1778 (R. 23087 à 23095, in-8«). 1. Rolland, Plan d'éducation, p. 23.
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trompé. L'instruction qui Téclaire sur ses vrais devoirs et ses vrais intérêts lui rend la pratique du bien plus facile et plus sûre. Grâce à elle, Thomme s affranchit des préjugés, des superstitions; il ne dépend plus entièrement d'un autre individu, qui devient ainsi son maître : il acquiert la faculté de se décider par lui-même dans les actes essentiels de la vie ; et, devenu plus libre, il prend plus distinctement conscience de ce qu'exige de lui sa propre dignité : « Instruire une nation, écrit Diderot, c'est la civiliser... L'ignorance est le partage de l'esclave et du sauvage. L'instruction donne à l'homme de la dignité et l'esclave ne tarde pas à sentir qu'il n'est pas né pour la servitude... L'instruction adoucit les caractères, éclaire sur les devoirs, subtilise les vices, les étouffe ou les voile, inspire l'amour de Tordre, de la justice et des vertus, et accélère la naissance du bon goût dans toutes les choses de la vie «. »
Si donc l'instruction est un tel bienfait, comment ne pas plaindre ceux qui en sont dépourvus ? Comment ne pas désirer que tous les hommes puissent en jouir, qu'il y ait une fnslruction publique"! Les écrivains du xviii* siècle n'osent pas tout de suite tirer de leurs principes la conclusion logique que ceux-ci comportent. Richelieu avait déjà reproché aux études d'inspirer aux hommes le dégoût de leur état et de leur condition. L'argument trouve crédit pendant longtemps. L'abbé Fleury le développe avec complaisance : « Vous êtes né paysan, écrit-il, restez paysan ; labourez le champ de vos pères ; ou, s'ils ne vous en ont pas laissé, servez un maître, travaillez à la journée ; laissez les éludes à ceux qui sont riches... On ne saurait assez déplorer les extrémités où se jettent souvent les jeunes gens qui, s'étant embarqués témérairement dans les études, se trouvent hors d'état d'apprendre un autre métier, ou croient tout le reste indigne d'eux. Plusieurs, ne sachant (|ue devenir, se jettent sans vocation dans les communautés religieuses, ou deviennent musiciens, poètes, et tout ce que Ton peut imaginera » En 1703 encore, un magistrat, dont on eût attendu d'autres paroles, La Chalotais, reproduit la même idée: « Le bien de la société, dit-il, demande que les connais-
i. Diderot, Pian d'une Université. Œuvres, III, 429-430. 2. Fleury, Traité du choix des études, 146-148.
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sancesdu peuple ne s'étendent pas plus loin que ses occupations... Parmi les gens du peuple, il n'est presque nécessaire de savoir lire et écrire qu'à ceux qui vivent par ces arts, ou à ceux que ces arts aident à vivre*. »
Mais au moment où La Ghalotais réserve aux riches le privilège de l'instruction, il n'exprime plus que l'opinion d'une minorité. La thèse contraire est soutenue avec une force de plus en plus grande, et elle recrute de plus en plus d'adhérents. La plupart des philosophes du xviii® siècle sont des adeptes de l'utilitarisme : ils considèrent TËtat comme un propriétaire ; ils lui font un devoir d'être intelligent, économe, de ne laisser rien perdre de la force ou de la fortune publiques. Les talents humains qui sont assurément une force, ne se développent pas toujours spontanément ; ils ont souvent besoin, pour éclore, d'une initiation préalable. L'État est donc intéressé à répandre cette instruction qui empêchera les aptitudes spéciales des individus de rester à l'état de germe inutile. Il a le droit d'obliger ses sujets à s'instruire : l'instruction est un devoir du sujet envers l'État. C'est la thèse qui apparaît, bien que confuse encore, chez l'abbé de Saint- Pierre. Si Guyton de Morveau, comme la Ghalotais, exprime la crainte que Tinstruction ne fasse des enfants du peuple une foule dangereuse de déclassés, son objection porte uniquement, qu'on ne s'y trompe pas, sur un certain degré, relativement élevé, d'instruction, sur Futilité générale des études que nous appellerions aujourd'hui secondaires. En proposant de restreindre le nombre des'^collèges, il demande qu'on multiplie celui des écoles ; s'il craint que des esprits médiocres ne reçoivent une culture à laquelle ils ne sont pas aptes, il souhaite q\ît tous les esprits distingués acquièrent la possibilité de montrer leur valeur et de se révéler^. Le président Rolland est du même avis '. D'Alembert écrit : « Puisque tout cito^'en, tant qu'il reste dans le sein de sa patrie, lui doit l'usage de ses talents, il doit les employer pour elle de la manière la plus utile. Cette maxime peut servir à résoudre la question si agitée dans cjes derniers temps: jusqu'à quel point un citoyen peut se liver à Tétude des sciences et des arts, et si cette étude