‹ Condorcet et la révolution françaiseChapitre 357 sur 520 · CONDORCET ET ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

CONDORCET ET ROBESPIERRE

Coiidorcet et Robespierre avaient souvent, à l'époque de la Constituante, combattu pour la même cause ; tous deux avaient notamment défendu les intérêts de la ville de Paris, et jusqu'au printemps de 1792, il n'y eut point entre eux de désaccord politique fondamental. La tentative républicaine du Ghamp-de-Mars n'avait pas paru, dès le principe, de nature à les séparer pour toujours et à les rendre ennemis. Tous deux, au début de la Législative, voulurent maintenir provisoirement la constitution de 1791, encore qu'elle ne fiit point leur idéal ; tous deux se méfiaient du roi et voulaient soumettre Texécutif à un contrôle vigilant et sévère. 11 existait pourtant entre leurs caractères, entre leurs doctrines, un antagonisme profond, irréductible, qui devait tôt ou tard les mettre aux prises en une (luerelle sans merci. Condorcet était essentiellement amoureux de liberté, Robespien-e d'unité. Le premier, nourri de la pensée anglaise, rêvait d'une société idéale où, dégagés des traditions du passé et des croyances héréditaires, soumis à quelques lois générales et à un gouvernement peu puissant, les hommes penseraient librement, agiraient librement, sans nuire à autrui, cherchant par eux-mêmes la vérité et le bonheur. Loin de s'effrayer de la diversité des tendances naturelles, des instincts et des intelligences, il regardait cette diversité même comme un bien : l'humanité, comme toutes les espèces vivantes, compte une variété infinie d'êtres, et le premier devoir du législateur consiste à respecter l'œuvre de la nature. RobespieiTe, avocat pénétré des idées et des souvenirs antiques, admirateur fervent de Rousseau qu'il ne comprend pas toujours, professe une doctrine contraire. 11 imagine la société idéale comme un État néoantique, si Ton peut ainsi dire ; il veut un gouvernement omnipotent, qui, incarnant la souveraineté nationale, préoccupé uniquement des intérêts publics, soucieux d'assurer partout Tordre et la justice, puisse contraindre les individus à agir, même h. penser, contre leur volonté et selon la sienne. Le gouvernement de Robespierre, tout comme celui de Rousseau, a pour fin la liberté, cela est incontestable; mais, pour mieux la garantir, il l'abolit tout d'abord. La liberté n'est possible que si les passions et les intérêts des particuliers n'entrent point en conflit; il faut donc avant tout réaliser l'harmonie, l'unité sociales, et pour cela, établir au-dessus de tous une autorité publique inflexible et des-

potique, devant laquelle il n'existe plus de droits ni d'indépendance.

Cet antagonisme des deux doctrines apparaît surtout dans les questions religieuses. Condorcet a de plus en plus éprouvé d'aversion, au cours de la Révolution, pour les clergés et pour les dogmes. L'attitude des prêtres catholiques a confirmé ses déductions théoriques : jamais, à ses yeux, aucun clergé n'acceptera- Tavènement d'un régime de liberté, ne se résignera à abdiquer ses espoirs de domination théocratique. Les religions elles-mêmes lui paraissent, de plus en plus, une survivance du passé, dont il faut souhaiter la disparition. 1789 ouvre à la France, à l'humanité, la perspective radieuse d'un progrès rapide et d'une liberté prochaine : c'est désormais vers l'avenir, et non vers le passé, qu'il faut regarder. La foi est une servitude morale, il faut l'abolir, oomme toutes les autres servitudes. Les grands penseurs n'ont jamais été des croyants ^ : que tous les hommes imitent leur exemple et communient, non plus dans la ferveur d'un rite mensonger, mais dans l'amour ardent et la recherche libre de la vérité! Robespierre est d'un avis opposé. 11 estime que l'unité de la nation doit être symbolisée par un culte national, que le sentiment religieux est un sentiment inné dans le cœur humain, indestructible et fécond, que l'homme ne peut, sans être im ingrat, oublier son Créateur, et que l'idée de l'Être suprême est nécessaire pour donner une base rationnelle et une valeur absolue à la morale. Disciple de Rousseau, il rêve de fonder une religion nouvelle, à laquelle tous puissent adhérer, et qui soit dans la société contemporaine, l'équivalent du culte patriotique de la cité antique. Chrétien en même temps que philosophe, il conçoit cette religion comme un christianisme apuré, simplifié, à la fois mystique et vague. 11 aspire à être un législateur dans toute l'acception du terme, à donner à la F'rance des lois morales cl religieuses, en même temps que des lois politiques.

Ces profondes divergences doctrinales n'eussent peut-être points produit une querelle ouverte et violente, si Condorcet et Robes — pierre avaient éprouvé l'un pour l'autre quelque sympathie oi^^ même quelque estime; mais il n'en était rien. Robespierre a

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