Institut., Mss. N. S. 23, dosaier A, n» I
CONDORGET ET ROBESPIERRE 389
mettait difficilement qu'un ex-marquis put être un véritable démocrate ; pour être Tami du peuple, il fallait en sortir. 11 convenait surtout de se défier d'un noble qui avait été le disciple de Voltaire et de d'Alembert, dun de ces Encyclopédistes, qui avaient si méchamment persécuté le pur Jean- Jacques. Tout autant que sa naissance, que son éducation, le caractère et la conduite de Condorcet justifient les soupçons des patriotes. Esprit <Hroit et sectaire, Robespierre est incapable de comprendre et par suite d'apprécier le génie clair, large, réaliste du grand philosophe ; en le jugeant, il le rabaisse et le dénature. Condorcet s'était toujours défendu de tout exclusivisme ; il avait au contraire recommandé l'indulgence, la bonté, même l'oubli ; les circonstances variant, il avait, à plusieurs reprises, modifié sa ligne de conduite. Cette attitude semble à l'inflexible Robespierre le fait d'un homme dénué de convictions fortes et de principes solides : la vertu est rigide, et ne s'accommode ni de la facilité, ni des changements. Condorcet n'est pas incorruptible: ses amis ont bien été corromptis. Lafayette a passé d'abord pour un soutien zélé de la Révolution, il a fini par massacrer les citoyens de Paris. Condorcet a cherché à miner le crédit du club des Jacobins, en créant celui de 1789; il a défendu l'intrigant Narbonne: il se rapproche de la cour: que les patriotes se détournent de lui. Si Robespierre estime peu Condorcet, celui-ci n'est pas mieux disposé pour son détracteur. 11 abhorre en RobespieiTC, non seulement l'ami de Marat, mais l'esprit borné et fanatique qui ne peut se hausser à la notion de la complexité des choses, et qui prétend imposer à tous, en tout, sa volonté comme une loi, son opinion comme un dogme. Cet homme, qui faisait appel aux pires passions de Thumanité, et qui se défendait de les connaître, qui affectait une rigidité d'attitude, de convictions, de pensée contre nature, qui, pour mieux faire éclater sa vertu, calomniait celle des autres, et pour mieux servir le peuple, cherchait à discréditer les meilleurs défenseurs de la liberté, lui semblait un ambitieux hypocrite et perfide, un intrigant, afîolé de pouvoir, qui voulait profiter des troubles pour devenir un maître, et travaillait à perdre les honnêtes gens, pour rendre plus absolue sa dictature, ou plus rénumératrice sa trahison. Il suffisait donc du moindre incident pour les mettre aux prises : l'incident fut la question de la guerre.
Robespierre préconisait la paix ; il combattit énergiqiiement ceux qui voulaient une rupture ; selon son procédé ordinaire, il ne se contenta point de taxer ses adversaires d'erreur ou d'imprudence; il suspecta la pureté de leurs intentions, les taxa de mauvais patriotes. Brissot, atta(|ué, répondit en attaquant Robespierre, en réfutant ses arguments, et, ce qui devait être infiniment plus sensible à un bommc d'un tel orgueil, en tournant en ridicule sa personne et ses idées. La polémique devint tout de suite extrêmement vive; la Chronique dont Noél, ami de Brissot, était le rédacteur principal, soutint le Patriote français ; il n'en fallut pas davantage pour que Condorcct se trouvât mêlé à la querelle : la lutte était ouverte entre les deux hommes. Elle fut dès le principe très âpre et très violente: Robespierre y apporta son indignation méprisante pour tout ce qui n'était pas lui, Condorcet une résignation ironique et hautaine ; mais, ce qui frappe surtout, c'est qu'elle dépassa, pour ainsi dire, les deux personnes en présence, qu'elle prit Tallure d'un conflit de doctrines et d'écoles, qu'elle parut aux contemporains la continuation des grandes discussions philosophiques qui s'étaient déroulées à la fin du wui^ siècle. Robespierre se considère, et ses amis le considèrent comme le successeur de Rousseau; Condorcet est le représentant des Encyclopédistes. C'est le duel de Voltaire et de Rousseau qui reprend, après une accalmie, plus ardent et plus terrible*.
Le premier épisode éclatant se produit au\,lacobins, le 23 avril. La guerre est déclarée, Robespierre a été vaincu ; il lui tarde de [)rendrc sa revanche. Collot (rilerhois, Chabot, peut-être tiussi Tallien ^, dénoncent Brissot, Condorcet, et leurs amis Roederer, Fauchet, Vcrgniaud, comme de vils intrigants ; ils les accusent d'être des « Cromwellistes >», que la Société doit chasser de son sein. Merlin prend aussi la parole, il n'attacjue qu'un homme. Condorcet : il reproche amèrement au rédacteur de la Chronique d'avoir écrit que les partisans do la paix étaient soudoyés parles agents de la liste civile. T)c toutes les dénonciations, Robespierre