DÉSINTÉRESSEMENT DE CONDORCET
que lui oiïrait son ami ; il n'a pas craint, pour rester fidèle à ses conyictions, de renoncer à un poste qui le faisait vivre, ou de s'interdire Tespoir de faveurs ultérieures.
Innocent du premier reproche, Condorcet Test-il aussi du second ? Il a certainement eu beaucoup d'ennemis ; mais il n'a haï vraiment qu'un homme, Necker. Sans doute, en des lettres confidentielles, il s'est exprimé avec dureté, injustice, sur le compte de ses adversaires. Nature spontanée et passionnée, tout à l'impression du moment, il a laissé, en écrivant, libre cours à sa mauvaise humeur; il l'a même instinctivement dramatisée. Mais il n'a rien dit en public, ni fait qui pût nuire à ceux qu'il n'aimait pas ; sa grande préoccupation fut au contraire de se dégager de tout ressentiment personnel dans la rédaction de ses Éloges et d'émettre au nom de l'Académie comme un jugement serein et équitable sur celui qui disparaissait. Déplus, remarquons-le, ce ne fut point par rancune égoïste, par vanité froissée, que Condorcet en vint à n'aimer pas BufTon ou Bailly. Solidaire de ses amis, il en épousa les enthousiasmes et les antipathies; BufTon, Bailly, d'Arcy étaient hostiles aux Encyclopédistes, que Condorcet représentait à l'Académie. Les rivalités de personnes étaient le reflet des rivalités d'écoles ; la lutte était trop âpre et trop incessante, pour que Condorcet pût se reprendre et juger équitablement les détracteurs de ses idées et de ses maîtres : il fut leur ennemi par entraînement et par fidélité.
De même, s'il eut pour Necker un sentiment qui confine à la haine, ce n'est pas qu'il eût eu à se plaindre du banquier genevois. Mais Necker avait été l'antagoniste' et le successeur de Turgot: adversaire de la liberté des grains, il soutenait de sa popularité le système de Galiani et les attaques intéressées des courtisans; les économistes le rendaient responsable de l'émeute des farines, de la chute du réformateur, et c'est encore ici le représentant d'idées opposées aux siennes, le rival heureux d'un de ses amis, que Condorcet abhorre, ce n'est pas l'homme même.
Si pourtant Condorcet n'a vraiment haï personne, il a passionnément haï quelque chose, l'Ëglise. Voltaire et son émule exercent à l'envi leur verve contre elle ; pour « écraser l'infâme », ils ramassent toutes les pierres qui sont à portée de leur main. Railleries, invectives, insultes, tout leur est bon. Pourquoi cette vio-
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lence ? Condorcet a-t-il été un iconoclaste ? Nous sommes assez mal renseignés sur ses idées religieuses. Il semble bien pourtant à lire ses œuvres, qu'il ait cru à l'existence d'un Dieu créateur ; mais l'Être providentiel demeure inconnaissable aux hommes ; le mystère qui l'entoure est impénétrable ; l'histoire défend d'ajouter foi aux miracles, et la révélation de la parole divine est une fable. Mensongère dans son principe, toute religion exerce une action néfaste ; elle crée ou perpétue des préjugés dont la persistance nuit à la rapidité du progrès. Le philosophe peut considérer la disparition des anciens dogmes comme une heureuse éventualité, et s'y employer; mais, selon Condorcet, c'est un droit absolu de chacun de penser selon son esprit ; et, tant que les anciens cultes compteront des fidèles, ils seront légitimes, nul ne saurait en interdire ni troubler la célébration : l'erreur, •tout comme la vérité, a droit à la liberté '. Aussi Condorcet plaindra-t-il ceux qui croient, mais il n'a pour eux ni mépris, ni haine ; les pratiques religieuses n'ont rien en soi qui l'indignent; ce n'est pas la religion, c'est le clergé qu'il déteste.
Les prêtres, en effet, ne s'en sont jamais tenus à l'exercice de leurs fonctions liturgiques ; dominateurs, ils ont cherché à asservir les peuples à leur autorité ; réfractaires à tout progrès, ils ont travaillé à développer l'esprit de mensonge et la crédulité publique, coijiprimé l'essor de la pensée, déchaîné les passions sanguinaires. Le clergé n'est plus aux yeux de Condorcet le personnel chargé de satisfaire aux besoins religieux des croyants: c'est l'agent d'oppression et de tyrannie par excellence de l'humanité, c'est la source du fléau épouvantable, qui a pour nom fanatisme. Entre tous les clergés, celui de l'Église catholique s'est distingué par son ambition et ses crimes : l'histoire lui doit d'avoir eu à enregistrer dans ses Annales les horreurs de l'Inquisition, la Saint- Barthélémy, la révocation de l'Édit de Nantes. La raison^ la justice, l'intérêt primordial des nations exigent qu'il cesse désormais d'exercer une influence illégitime et fatale sur la politique ; il faut, pour éteindre le fanatisme qu'il a suscité, pour resserrer entre les hommes les liens de fraternité qu'il a brisés, montrer en pleine lumière ses forfaits. Si Condorcet use de toutes les