‹ Condorcet et la révolution françaiseChapitre 37 sur 520 · Cf. GutUois, La marquise de Condorcet j · texte numérisé non relu

Cf. GutUois, La marquise de Condorcet j

l/ ANTICLÉRICALISME DE CONDORCET 17

armes possibles contre lui, c'est que la destruction du joug romain lui paraît l'œuvre essentielle à tenter par le philosophe, la condition sine qua non du bonheur des nations :. que TËglise se renferme dans la poursuite du ciel, et nul ne l'inquiétera. Condorcet est donc beaucoup plutôt un anticlérical qu'un antireligieux ; ses attaques ne procèdent nullement d'un caractère haineux, mais au contraire d'une nature sensible, éprise de justice et d'amour ; la haine que Condorcet éprouve pour le clergé catholique n'est au fond que le ressentiment passionné d'avoir eu trop souvent à plaindre les victimes des persécutions religieuses, d'avoir trop so.ufTert pour elles.

La bonté, voilà, en effet, le trait caractéristique qui distingue Fàme de Condorcet. M"" de Lespinassc, qui connaissait son jeune ami mieux que personne, l'a bien compris ; elle l'appelait le « bon » Condorcet; et, dans le portrait qu'elle nous a laissé de Condorcet*, elle touche à plusieurs reprises la même note. « La ligure de M. de Condorcet annonce la qualité la plus distinctive et la plus absolue de son àme, c'est la bonté... Sa bonté est universelle... Il a tous les genres de bonté. » Turgot pensait comme elle, et il suffit de lire attentivement la correspondance de Condorcet pour ratifier leur jugement. Parmi tous les passages que l'on pourrait citer, nous en détachons un qui nous semble péremptoire. « Lorsque je suis sorti du collège, écrit Condorcet, je me suis mis à réfléchir sur les id^ées morales de la justice ^t de la vertu. J'ai cru observer que l'intérêt que nous avions à être justes et vertueux était fondé sur la peine que fait nécessairement éprouver à un être sensible l'idée du mal qiie souffre un autre être sensible. Depuis ce temps, de peur que d'autres intérêts me rendissent méchant, j'ai cherché à conserver ce sentiment dans toute son énergie naturelle. J'ai renoncé à la chafese, pour qui j'avais du goût, et ne me suis pas même permis de tuer les insectes, à moins qu'ils ne fassent beaucoup de maP. »

IIL — Cette bonté profonde, étant donnée la nature de Condorcet, prend chez lui le caractère d'une véritable passion. Elle ne

1. Ce portrait a été écrit par M"" de Lespinasse et retouché par d'Aiem bert. Cf. Uttres inid. (Henry), 83 et 133, 231-242.

2. Lettre à Turgot^ Œuvres, I, 220. Correspondance-, avec Turgot, 148.

Cauen. 2

18 l'homme: l'économiste

peut rester latente ; il faut qu'elle s'exerce et se dépense : aussi la vie de Condorcet est-elle toute de dévouement. Il fut un fils excellent*; il fit preuve, à l'égard de M''* de Lespinasse, d'une tendresse vraiment touchante ; non seulement il s'inquiète de la santé de son amie, quand il est loin d'elle ; non seulement il s'empresse autour d'elle, quand il est à Paris ; mais encore il cherche à alléger les angoisses que M''*' de Lespinasse éprouve au sujet de Guibert ; avec un tact qui vient du cœur, il sait la rassurer, la calmer, il devine ce qu'on ne lui dit pas, et tout autant ce qu'il faut dire. Très lié avec les Suard, qui lui refuseront plus tard l'hospitalité de leur toit, il multiplie les démarches pour leur faire rendre leur pension supprimée ; bien plus, il les installe dans son appartement de la Monnaie, se réduisant luimême à un modeste logement^. Les exemples abondent; force nous est de nous borner.

III. — Cette bonté si active ne s'exerce pas au seul profit des parents ou des amis. Condorcet aime l'humanité tout entière, et c'est à l'humanité qu'il brûle de se dévouer. « Employez, dit-il aux honnêtes gens, pour le bonheur public tout ce que la nature vous a donné de talents et d'énergie, et dussent les supplices ou môme le mépris être votre partage, soyez siirs encore que vous avez bien choisi, et qu'en évitant le remords ou le sentiment accablant d'avoir été faibles, vous avez évité de grands maux ^. » Préoccupé de venir en aide à l'humanité souffrante, Condorcet s'est constitué de bonne heure le champion des opprimés. Trop pauvre pour soulager la misère, estimant d'ailleurs que la charité est un remèd^ inefficace aux maux qui résultent de la mauvaise organisation sociale, il a plaidé, de son mieux, la cause du droit, combattu l'injustice. De 1774 à 1789, il n'est guère de scandale judiciaire qu'il n'ait dénoncé, d'innocent condamné qu'il n'ait défendu. Timide dans la vie privée, il cesse de craindre dès qu'il lutte pour autrui. Plus hardi que Voltaire, plus énergique que

1. 11 allait, tous les ans, passer de longs mois à Uibemont, bien qu'il y vécût très isolé; plus tard, quand sa mère devint malade, il la logea chez lui à la Monnaie. Pour les soins dont il l'entoura, cf. Lettres de Af"* de Lespinasse j passim.

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