Chronique de Paris, mai 1792, passim
produit encore qui fut de nature à incriminer sérieusement le n)inistre de la guerre : Condorcet juge indigne de lui d'abandonner un bon citoyen, qu'il a connu et qu'il estime, aux attaques injustes d'adversaires passionnés ; avec un courage peut-être imprudent et impolitique, il saisit toutes les occasions de défendre Narbonne et de louer ses talents. 11 s'attire ainsi les reproches d'hommes et de journaux qui, au début, n'avaient pas approuvé l'attitude de Robespierre, et notamment ceux de Prud'homme '. Peu lui importe. Il méprise toutes les attaques, encore qu'elles blessent vivement sa sensibilité ; il se sent incapable de lutter par la parole contre les orateurs populaires, de conquérir les Jacobins. Et puis il estime que réfuter des calomnies, c'est les prolonger; que s'attacher aux querelles de personnes, c'est perdre de vue les grandes questions politiques. Les calomnies qu'on répand ne trouvent créance qu'en raison du trouble des esprits, de la surexcitation générale. Que la guerre soit heureuse, que le calme renaisse, et l'opinion publique reviendra bientôt à une plus exacte intelligence et des choses et des hommes.
m. — L'Assemblée malheureusement, en dépit de toute sa bonne volonté, ne prend pas les mesures que commanderait la situation. Elle est la victime d'une sorte de fatalité (le mot est de Condorcet qui l'emploie à plusieurs reprises) qui l'aveugle ^. Elle écarte avec précipitation les débats les plus impérieux, se dérobe aux décisions les plus urgentes et réserve tout son temps à des discussions vaines et tumultueuses. Elle n'a 'encore voté aucun article du plan d'Instruction publique ; la loi sur l'état civil n'a pas encore été adoptée, et surtout la question financière n'est point réglée : l'émission des petits assignats, indéfiniment retardée a provoqué la multiplication de billets de confiance, qui favorisent l'agiotage ; les impôts nouveaux ne sont point encore assis; la dette exigible, malgré les travaux de Cajnbon, n'est pas encore arrêtée; l'Assemblée fait preuve à la fois d'inquiétudes excessives et d'incroyable optimisme ; par ses craintes, elle
1. Hévolutions de Paris, XII, p. i5i et 292-296 : « Nous disons que leur conduite n'est pas franclie, et nous les sommons, au nom du bien public, de se déclarer ouvertement. »
2. Pour tout ceci, cf. Chronique de Paris^ passim, mai-juin 1792.
excite la panique : par son imprévoyance, elle ruine de plus en plus le crédit national.
Quelques fautes toutefois qu'elle ait commises, quelque absence de méthode, de sang-froid et de clairvoyance qu'on puisse lui reprocher, ce n'est point à elle que doit incomber la responsabilité véritable de la situation critique où la France se trouve enlisée. Si elle a manqué de calme, c'est que les ennemis du dehors sont près d'envahir le territoire national, c'est que les rebelles multiplient leurs complots, et cjue, pour lutter contre les uns et contre les autres, elle ne peut se passer d'un concours qui lui fait défaut, celui du pouvoir exécutif. Ce n'est point par l'effet du hasard que les émigrés et les puissances étrangères sont informés de tout ce qui se passe en France, et que l'armée est désorganisée ; ce n'est point par la trahison des directoires départementaux que les factieux de l'intérieur jouissent de l'impunité, ou reçoivent des subsides pour poursuivre leurs manœuvres. La nation se trouve en face d'un ennemi mystérieux, plus redoutable que tous les autres, d'un chef secret de la conspiration ourdie contre elle. Cet ennemi, ce ne peut être le ministère. Condorcet hésite encore à dire que c'est le roi lui mcme, puisque Louis \VI a appelé autour de lui de fervents amis de la liberté ; mais si ce n'est le monarque lui-même, c'est l'entourage immédiat du trône, qui est le foyer de la trahison. Dénoncer, prouver Texistencc de ce « comité autrichien », voilà quelle est l'œuvre à laquelle Condorcet convie tous les bons citoyens, sans distinction d'opinions; lorsque les coupables auront été découverts et punis, le sort de la guerre changera, les émigrés et les prêtres perdront leur ancienne confiance, et l'Assemblée pourra, et signer la |)aix. et, dans le calme renaissant, résoudre toutes les difficultés intérieures (|ui restent en suspens*.
C'est donc, non pas à se disculper lui-même, mais à démasquer les intrigues du comité autrichien, que Condorcet consacre toute son énergie ; de Janvier à avril, il avait prêché l'union contre les ennemis du dehors ; depuis le mois de mai jusqu'au milieu de juin, il va prêcher l'union contre l'ennemi de la France et do la Révolution. Le comité autrichien n'est aux veux de Condorcet