‹ Condorcet et la révolution françaiseChapitre 464 sur 520 · AU COMITÉ DE DÉFENSE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

AU COMITÉ DE DÉFENSE GÉNÉRALE

justice, avec des intenlions pures. Voilà ce qu'il était possible, ce qu'il était utile de prouver à la France, à TEurope aussitôt après le jugement. Au lieu de cela, au lieu de tirer parti des opinions pour le sursis, pour la réclusion, pour Tappel au peuple, opinions qui toutes annonçaient la conviction du crime et la justice de la punition ; au lieu donc d'en tirer parti pour montrer combien nous étions loin d'être animés par la vengeance, combien nous avions réellement été unanimes, on a fait croire que ce sentiment seul nous avait conduit par la fureur avec laquelle on a poursuivi ceux qui avaient émis ces opinions plus modérées... Tout cela discrédite la Convention chez les étrangers, et embarrasse ceux qui, par leurs principes, s'intéressent à notre cause. »

Pour faire tomber ce discrédit, il suffirait « d'ouvrir une ou deux discussions par semaine à jour indiqué, sur des questions importantes, comme l'état des bâtards, le partage des successions, les testaments et donations, la taxe progressive, la diminution de la masse des assignats, et d'obtenir que ces discussions fussent paisibles ; alors on aurait sur chaque question deux ou trois opinions qui prouveraient à l'Europe qu'il y a autant de lumières au moins dans la Convention, autant de vrais talents que dans le Parlement d'Angleterre. »

Après avoir considéré la situation intérieure, Condorcet exa- ' mine la situation extérieure de la France. Celle-ci s'est d'abord concilié, puis aliéné la sympathie des nations européennes. Toutes souhaitent la destruction des abus, l'établissement d'un régime de liberté et de progrès ; mais toutes craignent « une Révolution, parce que la nôtre effraye. Il en résulte donc pour nous deux conséquences, la première, qu'il ne faut pas compter avoir en notre faveur aucun peuple, encore moins aucun gouvernement; la seconde, que nous aurons partout un parti plus ou moins influent, qui désire que nous ayons la paix au dehors et au dedans un ordre paisible. Ce parti se compose de deux classes d'hommes, la première, de ceux qui voient dans la guerre contre nous et dans notre état actuel un obstacle à leurs espérances de réforme, au progrès de la philanthropie, et au règne des droits de l'homme et des vrais principes de l'économie politique... ; le second parti, composé des politiques prévoyants, qui craignent toujours que notre Kévolution ne finisse par en entraîner une dans leur pays.

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Or si nous avons une conduite ferme, mais raisonnable, si Ton voit exister en France un pouvoir quelconque auquel les citoyens obéissent, ces deux partis nous aideront efficacement, nous feront faire une paix honorable et siire. » Sans doute les rois souhaitent le renversement de la R<>publique ; mais ils ne s'entendraient pas sur le choix d'un nouveau roi, et ils réfléchiront que la République sera forcément un État pacifique, dépourvu d'ambition. Ainsi la forme du gouvernement français rendra peut-être la conclusion de la paix plus difficile et tardive, elle ne saurait Tempêcher.

La France peut chercher des alliances ; mais le succès de ses efforts demeure plus aléatoire que jamais. La Suède et le Danemark auraient intérêt à se liguer avec elle contre la Russie ; mais la première n'ose prendre aucune initiative et le second craint pour sa capitale Copenhague l'hostilité de TAngleterre. La Pologne est morte: elle peut gêner ses oppresseurs, elle ne peut plus agir directement sur la politi(|ue européenne. <♦ Les Turcs voient le partage de la Pologne comme un préliminaire de leur destruction et peuvent nous servir par une diversion très utile. Mais le succès de cette diversion dépend de notre supériorité dans la Méditerranée, à moins de la possibilité d'attaquer les Russes en Asie. » Reste la Suisse. Ses habitants « ne peuvent voir qu'avec jalousie l'union et les progrès des grandes monarchies du Nord; ils savent très bien que ni la maison d'Autriche, ni l'empereur des Romains n'ont renoncé à leurs vieilles prétentions. Ils nous seront favorables (juand ils croiront que nous ne voulons plus faire chez eux de révolutions. Ils voudraient d'ailleurs avoir le Rhin pour barrière ; quelques petits passages des Alpes conservés par la maison d'Autriche lui déplaisent. Nous pouvons faire avec eux des arrangements économiques de commerce qui leur seraient très agréables. Knfin ils sont dans ce moment la seule frontière neutre de la France, et on peut profiter de celte circonstance pour tirer d'eux des bœufs et des chevaux dont nous avons besoin. Ce serait un moyen de leur plaire et de les brouiller avec nos ennemis. »

Kn dehors de ces petits États, toutes les puissances européennes sont coalisées contre la République. Il n'y a rien à espérer de l'Autriche : c'est elle qui est l'auteur de la guerre. Le roi de Prusse

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a rompu avec Tattitude ordinaire de sa maison ; il avait voulu d'abord se lier avec la Suède contre TAutriche et la Russie ; il croyait s'être assuré de Tappui de TAngleterre et projetait de révolutionner la Pologne. Abandonné de ses complices, il s'est trouvé exposé à la vengeance de deux grandes monarchies; l'empereur a gagné ses favoris ; par dépit, par crainte et par enthousiasme mystique, il s'est laissé entraîner dans la croisade des rois. L'Angleterre a détesté la Révolution, bien avant le moment où elle s'est déclarée contre elle : « Elle s'est contentée d'intriguer tant qu'elle a cru que les trahisons de Louis et les armées de Prusse et d'Autriche suffiraient contre nous. Ensuite, lorsque la conquête de la Belgique lui a montré le péril de sa domination sur la Hollande, lorsque la mort de Louis lui a fait espérer de détruire l'alliance de la France et de l'Espagne, elle a voulu être comptée parmi nos ennemis. »

Toutefois la coalition n'est pas aussi solide qu'elle le paraît tout d'abord. Le ministère anglais a fait la guerre : 1° pour « céder à la fureur royale de Georges 111 qui, ayant eu des accès de folie, doit être gouverné avec plus de ménagement qu'un imbécile ordinaire » ; 2** pour « retarder la réforme parlementaire » ; 3° pour « conserver sur la Hollande l'empire dont l'Angleterre a besoin pour achever d'en détruire le commerce » ; 4° pour « s'emparer de celui de l'Espagne »>. Ces 4 objets sont remplis. « Georges a eu le plaisir de se mettre en guerre avec la France, d'exercer sur les Français d'absurdes violences, de leur dire des injures du haut de son trône cl de leur en faire dire par ses pensionnaires : il signera la paix quand ses ministres le voudront. La Hollande est rentrée sous le joug, puisque nous avons évacué la Belgique ; l'Espagne, gouvernée par un Bourbon, ne reprendra point ses liaisons avec la F'rance, et son commerce, de gré ou de force, va passer entre Tes mains des Anglais ; notre parti n'ose plus se montrer en Angleterre. »

Le roi de Prusse, d'autre part, peut d'un moment à l'autre changer de politique, a Un joueur de gobelets plus adroit que celui qui est à ses ordres, une fille qui saurait quelques tours d'ilUiminés peut produire ce miracle ; il se ferait le protecteur des Belges, des Liégeois, des Mayencais ou des Polonais tout comme il l'était, il y a dix-huit mois ; il garderait Thorn et Danzig ; »

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