‹ Condorcet et la révolution françaiseChapitre 486 sur 520 · Sarret, Op. cit., IV-VII · texte numérisé non relu

Sarret, Op. cit., IV-VII

CHAGRINS DE CONDORGET 533

ardente sympathie ; leur condamnation l'accabla. Il pleura la disparition de collègues innocents qu'il aimait ; il put pleurer aussi sur lui-même. L'exécution des Girondins, c'était le triomphe de Robespierre : Condorcet ne pouvait plus douter du sort qui Tattendait, si sa retraite était découverte.

A ce premier chagrin, en succédèrent bientôt d'autres, aussi poignants et plus intimes. M"* de Condorcet, à court d'argent, était obligée de vendre ses bijoux ; et, comme elle n'avait point une très riche corbeille, elle cherchait à utiliser ses talents artistiques, et à gagner sa vie comme miniaturiste. « Je tâche, écritelle, chaque jour, de vaincre le malheur par une occupation continue... Depuis quinze jours, j'ai vendu pour 100 livres de camées à moitié, je vivrais à moins*. » Condorcet, du fonds de sa retraite, assista, impuissant et désarmé, à cette lutte de sa femme contre la misère ; avec son imagination surexcitée et fébrile, il prévit les pires catastrophes. Au début de 1794, une lettre lui apporta un nouveau sujet de tristesse : M"* de Condorcet se résolut à demander le divorce. « Si tu pouvais être distrait de tes malheurs par les douleurs qu'ils me causent, écrivait-elle, je parlerais des larmes dans lesquelles je passe les jours et qui me seraient moins déchirantes pour moi-même. L'inquiétude de chaque instant et pour toi tient mon cœur dans une anxiété sans relâche, dont je ne pourrais être distraite que par les soins que j'envie sans cesse à ta seconde mère. Puissai-je être assez heureuse aujourd'hui pour ne pas t'affliger en te parlant du nouveau malheur où les intérêts de notre enfant me condamnent probablement, démarche dont ma main n'écrira pas le nom, mon cœur n'en partagera point le sens. Les lois ne me permettent pas de jouir, ni de disposer même de ce que ma mère me laisse ; et, six mois d'absence allant te ranger pour toute propriété dans la classe des émigrés, pour que notre enfant ne perde pas le peu (qu'elle a), il est nécessaire que je fasse des réclamations pour lesquelles j'ai besoin de l'appui d'une nouvelle loi, soit pour conserver quelques propriétés, soit pour échapper à la rigueur des décrets contre les femmes des absents. Cette séparation apparente, tandis que mon atta-

1. Lettre de hf" de C..., sans date, communiquée par M. Bord. Voir Appendice, n" 5.

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chcment pour toi, les liens qui nous unissent sont indissolubles, est pour moi le comble du malheur; surtout si tu Tenvisages autrement que comme une formalité de fortune, et si tu ne te rappelles sans cesse le commun et cher intérêt qui me l'ordonne. .rose croire que tu n'as pas besoin de ma parole pour être certain (|ue le reste de ma vie en expliquera les motifs, que, rapprochés, rien ne chanjjjera dans notre existence réciproque, et que Je porterai encore un nom toujours plus cher, et plus honorable à mes veux (|ue jamais. J'ose croire que tu connais assez mon cœur pour sentir que les liens qui unissent ta vie à la mienne sont notre mutuel attachement et tant de vertus entraînantes par lesquelles tu as chaque jour augmenté ma tendresse ; il m*est impossible de t'exprimer ce (|ue me coûtera ce sacrifice auquel notre ami d'ici attache la plus grande importance pour notre enfant et pour lui conserver sa mère ; il va laisser dans mon cœur une amertume qui ne pourra être adoucie que par la juslice que le tien lui rendra, et dont il est bien presse de jouir. Notre ancienne amie est en état d'arrestation, et m'a refusé de disposer de ses meubles pour notre enfant. »

Hien ne pouvait être plus pénible et plus douloureux au cœur de Condorcet que ce projet de divorce. En dépit de toutes les calomnies répandues sur elle, il adorait sa femme : VEpilre d'un Polonais^, les Conseils h (sii) fille '^^ ne laissent aucun doute à cet égard. Quand il parle de « Sophie », c'est sur le ton d'une profonde tendresse, et d'une ardente gratitude. Plus encore que sa femme, il aimait l^liza, son enfant,

Dont le naïf amour et le souris touchant De nés veux abattus ranimaient la faiblesse.

Il demandait à M'"'' de Condorcet :

(Irois-tu que notre enfant puisse encore retenir De sou père proscrit im faible souvenir? Que son cœur de mes trail> ait gardé quelque image? Dis lui (]ue je Taimais ; qu'au milieu de Torage,

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