Tableau historique^ p. ni-iv
L^IDÈAL : DiMOr.R\tm Et FRATERNITÉ S4â
Depuis 4793 jusqu'à nos jours, la gloire de Condorcet n'a fait que grandir ; on a donné son nom à une rue de Paris, à une rue de Saint-Quentin, à une rue de Ribemont, à un lycée ; on lui a élevé une statue devant cette Monnaie où il a si longtemps habité, à côté de cet Institut dont il a été Tune des gloires. On lui a consacré beaucoup de livres ; mais avec la célébrité, la passion et Tenvie sont revenues ; et si Condorcet est pour certains l'objet d'une profonde admiration, d'autres, emportés par leurs rancunes politiques le considèrent comme un utopiste, un démagogue, un timide, un ambitieux, même un intrigant. Quel est-il en réalité d'après nos recherches ?
Condorcet a été essentiellement un philanthrope: il a aimé l'humanité, il a voulu la rendre heureuse. Dès sa jeunesse, il a conçu un magnifique idéal de justice sociale et de fraternité universelle. 11 a pensé que les souffrances des individus et des peuples étaient toujours, que leurs haines étaient le plus souvent le produit des mauvaises lois, des préjugés et de l'ignorance. 11 s'est donc, de très bonne heure, attaché à dénoncer et à ruiner les abus ; il s'est constitué le défenseur des faibles et des opprimés ; il a été le patron de la Barre et des roués, des esclaves et des protestants ou des juifs; il a été l'ami de la grande victime de l'époque : le peuple ; dans toute l'acception du terme, il a été un démocrate ; il a voiïlu travailler à l'avènement d'une société nouvelle, où les hommes, maîtres de leur destinée, tranquilles possesseurs de leurs droits, éclairés sur leurs devoirs et leurs intérêts, vivraient et travailleraient en paix, fraternellement, côte à côte, sous la protection de lois libérales et peu nombreuses.
Survient la Révolution : elle lui apporte la réalisation partielle de ses idées et de ses espoirs ; il la salue comme l'aurore d'un siècle plus heureux, comme une sorte de miracle du génie de l'humanité. Étonné et ravi d'avoir vu suhitementses concitoyens secouer virilement l'oppression atavique, il croit que la nation française est pénétrée des idées philosophiques, que les Rousseau, les Diderot, les Voltaire ont professées ; qu'elle est mure pour la liberté. Il abjure alors ses derniers préjugés : il devient le partisan du suffrage universel. Kn juillet 1791, il réclame l'établissement de la République; en 1792, il se montre l'ennemi d'abord du roi, puis de la royauté ; il organise le gouvernement provi-
soire, et fait dans ses proclamations Tapologie du 10 août qui a renversé le trône, abattu le tyran. Membre de la Convention, il préconise enfin les solutions les plus démocratiques ; il se déclare en faveur du référendum ; il remet au peuple le droit et d'élire les membres du Corps législatif, ceux du Conseil exécutif, des administrations départementales, les juges, et de réclamer quand il lui plait ou l'abolition d'une loi ou la revision de ja constitution.
Démocrate, il reste épris des idées de fraternité universelle. Il cherche à répandre par toute la France Tinstruction élémentaire, et il donne au maître mission de détruire chez Tenfant tout ferment de haine, d intolérance et de servitude. Il a sans doute été obligé par les circonstances de modifier son attitude sur un point: disciple de Tabbé de Saint- Pierre, il rêvait, avant 1789, d arbitrage mondial et de paix internationale: en 1792, il a réclamé la guerre. On se tromperait cependant à un point étrange, si Ton croyait qu'il a renoncé à ses idées anciennes, et soit devenu un l)elli<|ucux. Il a estimé, au début de 1792, qu'une ruptureétait inévitable : il s'est refusé à prolonger la paix de quelques jours, parce (|ue cette prolongation n'avait point d'importance politique et adaiblissait la France ; mais il a souhaité ardemment la cessation des hostilités. La Révolution lui a montré qu'il ne pouvait exister d'amitié sérieuse entre un peuple libre et un roi, et il a espéré du temps la pacification générale par Tuniverselle liberté.
Ce programme humanitaire si noble, Condorcet n'a jamais prétendu le réaliser intégralement ni tout d'un coup: loin de là. Respectueux delà souveraineté nationale, il a jugé qu'il n'était ni juste, ni sage d'imposer à un peuple une forme politique trop supérieure à sa mentalité. Le gouvernement est comme un \étement : il faut l'établir d'après l'âge et le développement de la nation, à la(|uelle il est destiné. D'ailleurs l'homme mesure les choses du passé, non point à leur valeur propre, mais à leurs effets, au succès (lu'elles ont obtenu ; et il serait souverainement imprudent de discréditer par un usage précipité et téméraire une institution délicate et complexe qui peut dans l'avenir rendre de plus grands services.
La temporisation de Condorcet ne provient pas seulement de son respect pour les droits du peuple: elle est la conséquence d'un sentiment pUis profond encore, du culte (pie le philosophe éprouve