‹ Condorcet et la révolution françaiseChapitre 78 sur 520 · LES ABUS EN EUROPE · texte numérisé non relu

LES ABUS EN EUROPE

n'a point éprouvé un semblable destin. L'évolution historique y a, de bonne heure, détruit toutes les libertés politiques, ruiné l'égalité naturelle, et la royauté, au lieu de jouer son rôle d'arbitre et de justicière, a consacré par sa faiblesse, aggravé par ses fautes tous les abuî».

Au cours de son histoire, en effet, la nation française n'a pas seulement abdiqué sa souveraineté entre les mains d'une dynastie; elle a vu s'édifier sur son territoire, un régime d'injustice et d'inégalité. Peu à peu,. de la masse populaire, est sortie une quadruple aristocratie — clergé, noblesse d'épée, noblesse de robe, finance — qui vit à ses dépens et l'écrase. Le clergé, chargé d'un service public, a d'abord été rémunéré par l'État, qui lui a délégué la faculté de lever certains impôts. Enrichi par les largesses des particuliers, il garde ses anciens privilèges ; ce n'est pas seulement à ses fonctions, mais aussi à sa fortune qu'il doit l'importance de son action politique et sociale*. Soumis à l'autorité d'un monarque étranger, animé d'un esprit de corps farouche, épris de domination, hostile au progrès, il forme une caste qui n'a rien de commun avec la nation, sauf les sacrifices pécuniaires qu'elle lui coûte ^.

L'histoire de la noblesse est, à peu de chose près, celle du clergé. En récompense de certains devoirs qu'ils avaient assumés, les nobles ont reçu pour salaire, en un temps où l'argent était presque inconnu, des fiefs, des droits honorifiques ou utiles, qu'ils ont étendus par la violence. Leur fonction est devenue une sinécure ; ils n'en continuent pas moins héréditairement à percevoir les mêmes redevances, à jouir des mêmes prérogatives, ils se sont regardés comme hors du commun ; leurs titres, leurs noms, leurs insignes et leurs prétentions, tout les distingue en effet: ils ont fait bàtonner Voltaire ; ils eussent dérogé, en traitant en égal un homme de génie roturier ^ Pourtant il est indéniable qu'ils ont jadis rendu des services, que le peuple a pour eux un certain respect, qui vient d'une lointaine reconnaissance ; aussi leur orgueil, quelque insolent et injustifié qu'il soit, est moins insup-

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