MISÈRE DES AGRICULTEURS
mais le mal est plus grave encore que les observations précédentes ne sembleraient l'indiquer. La plupart des édits, qui ne sont pas injustes, sont néfastes, parce qu'ils sont inutiles ou contraires à l'intérêt public. Il est facile de s'en convaincre.
L'idéal, pour un pays, est de nourrir le plus grand nombre possible, non pas d'hommes, mais d'hommes heureux. Le bonheur de l'individu consistant dans la satisfaction de ses besoins, la prospérité d'une nation dépend de la facilité, de la sûreté, avec lesquelles ses membres contenteront lears désirs, c'est-à-dire, en dernière analyse, du progrès de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. Or la condition des paysans est déplorable. Les taxes féodales que les seigneurs lèvent sur eux sont multiples et entraînent des frais de perception qui en aggravent singulièrement le poids. Les cultivateurs acquittent, en outre, la plus grande partie des impositions publiques: ils vivent mal, et se trouvent hors d'état de faire les avances nécessaires à l'amélioration de leurs domaines, avances que le propriétaire éminent, résidant à la cour et pressé d'argent, refuse en général de consentir : la terre ne s'enrichit pas ; c'est tout au plus si elle ne s'épuise pas. Enfin les seigneurs ou l'État prennent aux agriculteurs, outre une part de leur revenu, une part de leur temps : la corvée oblige le paysan à quitter son champ, quand sa présence y serait indispensable, pour coopérer à un travail qui lui est le plus souvent inutile, et pour lequel il n'est point fait'.
Ainsi la classe rurale est pauvre; le sol ne produit pas toute la récolte dont il est susceptible; par suite de la faiblesse du rendement, les denrées atteignent constamment un prix relativement élevé ; le peuple mène une existence précaire et difficile, et le progrès des naissances s'en trouve ralenti. Il serait possible, il est vrai, d'éviter les variations désastreuses des cours et d'assurer à la nation des approvisionnements suffisants, en favorisant l'établissement de greniers d'abondance où l'excédent des années généreuses irait s'emmagasiner pour combler le déficit des années moins propices*. Mais, loin d'encourager ces entreprises, le gou-
1. Vie de Turgol, Œuvre?, V, 33-34; Réflexions sur les corvées, Œuvres, XI, 61-86; Correspondance avec Turgoty 186.