‹ Condorcet et la révolution françaiseChapitre 83 sur 520 · Correxpondance avec Turf/ot · texte numérisé non relu

Correxpondance avec Turf/ot

l'évolutionnisme de condoucet 65

demander à Tétranger les objets que l'industrie nationale n'a pas Tautorisation de fabriquer, ou que le pays produit en trop petite quantité^ ne peut se les procurer qu'avec peine et à grands frais.

les REFORMES

I. — Les droits de Thomme méconnus, les intérêts les plus légitimes sacrifiés aux théories les plus erronées, tel est donc le bilan de l'organisation politique et économique de la France. Un siècle qui a vu l'esprit humain réaliser de tels progrès dans l'ordre des sciences, ne saurait tolérer plus longtemps le maintien d'abus aussi criants : une réforme complète s'impose. Est-ce à dire qu'elle soit réalisable tout entière, à bref délai? Évidemment non. Un changement aussi radical ne s'opère pas d'un seul coup, et fût-il au pouvoir d'un homme de l'imposer brusquement, dans son intégralité, qu'il serait mauvais de tenter l'aventure. Le passage d'un état de choses à un autre crée fatalement une période plus ou moins longue de malaise et de trouble; si la rupture de l'équilibre social est trop soudaine et trop forte, le sentiment de gène qu'elle provoquera sera assez violent pour faire oublier les souffrances et les malheurs d'antan, et l'efTort réformateur sera suivi d'une prompte réaction. Que le philosophe s'apprenne donc à être patient ; qu'il attende le bonheur des nations d'une évohition continue de l'humanité, et non d'une suite de crises redoutables; qu'il s'applique à découvrir tous les abus; qu'il en étudie les remèdes; mais qu'il agisse toujours avec prudence et méthode, sériant les questions, s'attaquant aux maux les plus graves, et cherchant à éclairer l'opinion plus qu'à la devancer*.

Il suit de là que Condorcet n'a jamais, avant 1789, nourri l'espoir utopique de réaliser, même approximativement, son système idéal de gouvernement ; s'il croit au triomphe final de ses idées, il n'espère guère y assister. II n'est point le révolutionnaire

1. Justification, Œuvres, I, 575. Cf. Appendice n* 1 ; et Institut, Mss. N. S. i9, dossier E, n" 9.

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forcené, le théoricien intransigeant qu'on a dit trop souvent ; il possède, au contraire, à un degré éminent, le sens du possible; il hait les mouvements brusques qui, par leur nature, échappent au calcul ; ce qu'il veut, c'est la réalisation des réformes particulièrement urgentes, acceptées, commandées par Topinion publique, c'est l'extinction graduelle des abus contre lesquels la conscience nationale ne s'est pas encore révoltée, et dont les préjugés ne permettent pas la suppression pure et simple.

II. — Dès lors il est aisé de prévoir que notre philosophe ne fera pas figurer dans son programme de réformes immédiates et nécessaires le bouleversement de la constitution. Républicain de cœur, il ne réclame pas, comme condition des autres réformes, l'établissement du régime républicain. Le succès d'une pareille révolution lui apparaît, et pour longtemps encore, comme impossible*. La royauté ne dispose pas seulement d'une force matérielle invincible ; elle a, pour la défendre plus efficacement encore, la fidélité reconnaissante du peuple. Seule, une explosion de fanatisme pourrait précipiter du trône la dynastie des Bourbons, et le remède vaudrait pis que le mal.

D'autre part, la République exige, pour durer et manifester sa vertu, certaines mœurs politiques, une certaine culture morale. On ne passe pas impunément de la servitude à la souveraineté, et l'exercice du droit de suffrage suppose une éducation préalable; la nation française en est totalement dépourvue. Dans ces conditions, le gouvernement démocratique, quelque parfaite que fut son organisation, tournerait vite à la démagogie ^

Enfin la monarchie permet peut-être plus aisément que la République une refonte profonde du système social. Son action est plus rapide, plus énergique, plus universelle ; habituée à être obéie aveuglément, à ne pas souffrir de résistance, la royauté décide, sans s'inquiéter des protestations particulières et des mécontentements individuels. Ainsi l'arbitraire peut aider au triomphe de la raison^.

Ce qu'il faut donner de suite au peuple, ce n'est donc pas une autorité chimérique, dont il n'est pas encore digne, mais bien les

1. Cf. Conseils d'un zélé répub/icain, Révolution, t. XLII, p. 114.

2. Inslilut, Mss. N. S. 19, dossier B, n*» 7 ; Vie de Turf/ot, (Euvres, V, 211.

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