Ass. provinciales, Œuvres, VIII, 187 el s
68 LES lŒFOHMES
Montesquieu envisage comme un bien? Il commet alors une erreur évidente. Le souverain a toujours intérêt à connaître les désirs de son peuple, soit pour y satisfaire, soit au moins pour ne pas prendre des décisions contraires. D'autre part, on voudrait perpétuer dans les nouveaux conseils la distinction des trois ordres. Pourquoi? Les privilèges de la noblesse sont relativement peu considérables ; ou ils sont justes et légitimes, et Ton ne doit pas craindre que la nation les abolisse ; ou ils sont injustes et néfastes, et comment prétendrait-on les conserver? La noblesse n'a pas besoin d'être une caste fermée pour jouer un grand rôle politique. Les électeurs choisiront volontiers une partie de leurs représentants dans son sein, si elle n'adopte pas vis-à-vis d'eux une attitude hostile et intransigeante, et de cette investiture nationale, elle retirera une popularité plus solide et un crédit plus durable ^ Si Condorcet accepte, bien plus préconise certaines concessions, c'est qu'elles lui semblent faibles, quelque graves qu'elles soient en elles-mêmes, par rapport aux avantages que la France retirera de l'institution. Dans les réunions électorales, les paysans, groupés en assez grand nombre, échapperont à la tyrannie du seigneur de village, ou du curé de la paroisse ; amenés à causer entre eux du gouvernement de l'État, ils prendront conscience, en échangeant leurs idées, en s'acquittant de leur fonction d'électeurs, de leurs intérêts véritables, et de leurs droits imprescriptibles ; ils apprendront à faire de bons choix, et ils reconnaîtront qu'ils sont maîtres de choisir qui leur plaît; ils se sentiront plus étroitement solidaires ; le bouleversement des anciennes circonscriptions sera pour les esprits un stimulant énergique, parce qu'il les alfranchira d'anciennes habitudes, et leur promettra de plus grandes et plus heureuses nouveautés. La création des Assemblées provinciales produira un effet analogue. Elle développera l'esprit d'égalité : en voyant, confondus et siégeant au même titre, des représentants appartenant aux trois ordres, le peuple ne pourra plus douter que tous les hommes se valent et sont frères, et qu'il ne doit rien rester, ni des anciennes barrières, ni des vieilles jalousies. De plus les députés recevront, dans le projet de Condorcet, des attribu-
1. Ass. provinciales, Œuvres, VIII, 171 et sq. Condorcet admet seulement que, si les préjugés sont trop vivaces, le président de l'assemblée soit de droit un privilégié (ibid., VJO).