CHAPITRE II
1. Histoire des morales du sentiment avant Condorcet (Rousseau, Shaftesbury, Hutcheson, Hume, Ad. Smith) et de la morale utilitaire (Helvétius, Prieslley, d'Holbach). — II. Lettres sur la sympathie de M™® Condorcet ; analyse psychologique de la sympathie; critique des morales religieuses et du « sens moral » ; fondement positif de la morale ; ses principales règles. — III. Morale de Condorcet : critique de la morale théologique ; — IV. de la morale métaphysique ; — V. des morales fondées sur le droit positif et le « sens moral ». — VI. La morale positive et indépendante : nature de l'homme; la bienveillance et la sympathie; le plaisir de la sympathie ; caractères des idées morales ; méthode cartésienne et géométrique; origine et développement des idées morales; morale de la bienveillance et de la sympathie ; l'harmonie des intérêts ; l'altruisme ; patrie, humanité, philanthropie, avenir de la moralité. Caractères généraux de cette morale individualiste. — Vil. Evolution de la morale du sentiment après Condorcet : l'utilitarisme et l'altruisme chez Saint-Simon ; l'altruisme pur chez A. Comte ; négation de l'individu. — VIII Evoluliou de la morale altruiste ; la morale sociale ou solidariste : M.M. Espinas, Durckheim, L. Bourgeois. Transformation récente du solidarisme ; l'individualisme et le socialisme conciliés dans le mutualisme, avec un retour aux conceptions de Condorcet.
I. — Comme philosophe, on le verra dans le chapitre suivant, Condorcet se rattache à l'école anglaise (Locke el Hume) et aux Encyclopédistes. Comme moraliste, nous allons le montrer, il présente quelques affinités avec Rousseau ; il subit l'influence directe et très caractérisée des moralistes écossais : Hume, Hutcheson, Ad. Smith, auxquels il faut joindre
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comme précurseur Shaflesbury. Nous savons aussi qu'il a lu d'Holbach et Melvélius (1).
Ces différents moralistes ont vulgarisé ce qu'on appelle communément la morale du sentiment. Il n'est pas rare de trouver dans Y Emile des formules de ce genre : tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal. Les actes de la conscience, dit encore Rousseau, ne sont pas des jugements, mais des sentiments... Exister, pour nous, c'est sentir ; notre sensibilité est antérieure à notre intelligence, et nous avons des sentiments avant d'avoir des idées. On connaît enfin la fameuse prosopopée : conscience! conscience ! instinct divin... immortelle et céleste voix, juge infaillible du bien et du mal... etc. (^).
Ce qui n'est chez Rousseau qu'ébauche incertaine et encore indéterminée, se précise chez les philosophes écossais Shaflesbury et surtout Hulcheson lequel a subi la double influence de Rousseau et de Shaftesbury.
Ce dernier déclare que le bien et le mai sont im objet de perception immédiate. La valeur morale des actions, leur mérite et leur démérite sont révélés aux hommes par un sens spécial, \e sens moral . Il ne faut pas le confondre avec l'appétit personnel ou égoïsme, il est plutôt le sens du désintéressement. Le sens moral agit comme les autres sens, par des perceptions simples et primitives. C'est lui qui décide que la vertu est agréable, le vice douloureux, exactement comme l'organe
(1) J.I. RonssEAu 1712-1778 ; ses deux discours à l'Académie de Dijon sont de 1749 et 1753 ; sou arlicle sur « l'Ecouornie Politique » dans \'Ë7icyclopé'He est de 1755. Emile Ri Contrat social {1162}. — Shaftesbury (1671-1713), élève de Locke qui fut son précepteur (1632-1704) ; Enquête concernant la vertu 1699; Le Soliloque 1710. — Hume (1711-1776), Essais moraux el politiques 1741-42 ; Enquête sur les principes de la morale, (1751). — Hutcheson (1(394-1747), Système de philosophie morale, 1755. — Ad. Sjiith (1723-1790), Théorie des sentiments moraux, 1759, ouvrage traduit par M^e Condorcet. — Priestley : Essai sur les ^werniers principes du Gouvernement, 1768. — Helvétuîs (17151771), De l'Esprit, 1758 ; De l'homme, 1772. — D'Holbach (1723 1789;, Le système social, ou principes naturels de la morale et de la politique, 1773, La Morale xmiverseîle, ou les devoirs de l'homme fondés sur la nature, 1776.
(2) Emile, t. 111 (édit. origin.) p. 97-100 et 112.
du goût (langue et palais) décide à l'e'gard de ce qui est doux ou amer.
Disciple de Locke et de Shatesburj', lecteur assidu de Rousseau, Hutcheson déclare lui aussi que la morale est fondée sur un instinct naiurel. Grâce à cet instinct, aucune action ne nous est indifférente, mais toutes nous causent joie ou approbation, peine ou remords. Ce que commande le sens moral, c'est avant tout la bienveillance ; il commande ensuite le courage, la droiture, la véracité. Le principe de la vertu, dit-il, est « une certaine détermination naturelle à procurer le bonheur d'autrui, ou un instinct, antérieur à tout motif intéressé, qui nous porte à aimer nos semblables ». Il dit aussi : « le mal moral ou vice (d'une action donnée) est comme le degré de misère et le nombre de ceux qui souffrent: de sorte que la meilleure action est celle qui procure le plus grand bonheur des plua grands nombres ». Ce sens moral est une « sorte de flair ou de tact spirituel sui generh, analogue aux vertus, aux qualités occultes des physiciens scolastiques » {{).
Tout en étant un précurseur de la morale ulilitaire, Hume a néanmoins fondé la morale sur le sentiment. Une action, pour lui, est morrilement louable, dans la mesurft où elle est conforme à l'intérêt social. Le jugement moral se fonde non sur une idée, mais sur un « sentiment » ; analyser ce sentiment, dégager les éléments du sentiment moral, en cela consiste Fœuvre du moraliste. Le plaisir est la fin des actions humaines. « Demandez à un homme, dit Hume dans V Enquête, pourquoi il prend de l'exercice, il répondra, [)arce qu'il désire conserver sa sauté ; si vous demandez alors, pourquoi il désire la santé, il répondra sans hésiter, parce que la maladie est pénible ». L'analyse ne descend pas plus bas, elle s'arrête à ce fait premier, irréductible : recherche du plaisir, fuite de la douleur.
Comment, dès lors, rattacher ce fait à cet autre, savoir qu'une action est moralement louable dans la mesure où elle
(1) A. E3Pi\AS, La ■philosophie en Ecosse, Revue philosophique, 1S81, l*"" semestre, p. 129.
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est conforme à l'intérêt social ? Car ce qui est agréable pour moi n'est pas nécessairement agréable pour un autre. Si l'objet naturel de mes désirs et de mes aversions, c'est mon plaisir, ma douleur, comment expliquer que le sens moral qui me pousse à rechercher l'utilité générale et non mon intérêt privé, fasse réellement partie de ma nature?
Hume surmonte cette difficulté par une solution qui le rapproche et de Shaftesbury et de Smith et en même temps de Beulham : pour lui l'intérêt privé et l'intérêt général s'identifient spontanément à Tintérieur de chaque conscience individuelle, grâce au sentiment de sympathie qui nous intéresse directement au bonlieur de notre prochain. Il n'y a pas de contradiction entre les sentiments égoïstes et sociaux. C'est par sympathie que le bonheur d'un étranger nous affecte (i).
Ad. Smith fonde, lui aussi, la morale sur un sentiment celui de la sympathie : « celui qui vit le premier meurtre barbare, dit-il, celui qui entendit les soupirs et les plaintes du mourant, n'eut pas besoin, pour concevoir toute l'atrocité d'une pareille action, de faire la rétlexion qu'il y avait une règle sacrée qui défendait d'ôter la vie à un innocent». Nous nous mettons spontanément, sans y réfléchir et sans le vouloir, à la place de la personne qui souffre ou se réjouit, et nous éprouvons les mêmes émotions.
On appelle bonnes ou mauvaises, celles de nos actions qui provoquent la sympathie ou l'antipathie des autres; et nous mêmes, nous appelons bonnes ou mauvaises les actions des autres, les nôtres mêmes quand elles provoquent notre sympathie ou notre antipathie.
Smith ne méconnaît pas que la sympathie est, comme tous les sentiments, variable et changeante, et surtout partiale. Afin d'éviter ces inconvénients, il nous invite à nous dédoubler en quelque sorte, à nous regarder agir sans faiblesse, comme sans passion ; cette autre partie de nous- même devient une sorte de «spectateur impartial» (analogue à la raison) qui juge exactement les actions: « nous nous considérons comme agissant en présence d'une personne remplie de candeur et
(1) Cf. i'jid., une appréciatioa originale de celte morale, surtout p. 137, 2e semestre.
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d'équité... qui est simplement un homme en général, un spectateur impartial qui voit nos actions avec la même indifférence que nous voyons celles d'un autre » (1).
Helvétius, à l'exemple de Hume, veut «traiter la morale comme toutes les autres sciences et faire une morale comme une physique expérimentale » (2). Mais il n'admet pas les mêmes principes; sa morale est utilitaire: elle a pour principe « Tintérêt public, c'est-à-dire celui du plus grand nombre». La justice est « la pratique des actions utiles au plus grand nombre» (3). Si l^univers physique est soumis aux lois du mouvement, l'univers moral ne l'est pas moins à celles de l'intérêt » (4).
Priestley, loué par Gondorcet en plusieurs circonstances (5), a formulé, après Helvétius, la fameuse maxime : « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre » qui sera reprise bientôt par Bentham.
Enfin, dans le Système delà nature, d'Holbach propose une morale essentiellement utilitaire, sans aucune intervention des sentiments innés de bienveillance ou de sympathie. Et il semble bien que c'est à d'Holbach que pense (Jondorcet quand il recommande d'éviter « la personnalité » ou égoïsme.
Quoique très rapides, ces indications suffisent à montrer à quelle lignée de moralistes appartient Gondorcet et quels sont leurs deux traits caractéristiques : d'un côté l'indépendance de leur doctrine morale par rapport à toute religion et à toute métaphysique; de l'autre, la recherche d'un principe d';iction dans la nature même de l'homme. Nous allons retrouver ces deux idées dans la morale de Gondorcet et dans
(1) Cf. îbid., un exposé intéressant et une appréciation suggestive de la morale de Smith, p. 24-31, 2^ semestre.
(2) De l'Esprit, préface.
(3) ibid., discours II, chap. xxiii-xxiv.
(4) Ibid., cliap. ii.
(5) II a eu sur Gondorcet une grande iullueuce en matière pédagogique.
loi LIVRE m. — LA SCIENCE SOCIALE
celle des penseurs qui ont hérité de sa pensée : A. Comte et les modernes solidaristes.
II. — Nous devons auparavant nous arrêter un instant sur la Théorie des sentiments moraux (1) écrite par une femme de grand cœur et de haute intelligence, qui avait traduit l'ouvrage d'Ad. Smith et qui fut la compagne douce et tendre, et plus tard courageuse et héroïque, du philosophe proscrit, nous voulons parler de M"" de Condorcet.
Elle a écrit huit lettres à Cabanis, son futur beau-frère. Quand les a-t-elle rédigées? M. Guillois (loc. cit. 1-21) présume qu'elle les a rédigées en 17'J3, pendant la retraite tragique de son mari rue des Fossoyeurs (Servandoni). Et il est certain que les dernières pages de la huitième lettre, voilées de mélancolie et empreintes d'une certaine amertume, semblent indiquer la date de 1793. Toutefois, puisque M""*" de Condorcet avait traduit la théorie des sentiments moraux de Smilh bien avant cette date, et que, d'autre part, Cundorcet lui-même en parie dans son Testament (1, 624) comme d'un ouvrage qu'il connaît et apprécie depuis longtemps (il s'en est inspiré visiblement dans les Conseils à sa fille et dans Y Esquisse; voir ci-dessous), nous conjecturons que ces lettres ont été rédigées, pendant l'avant-veuvage de M™* Condorcet à Auleuil ; mais il nous paraît certain que leurs dispositions essentielles avaient été arrêtées auparavant et en commun par M"° Condorcet et son illustre époux (2).
Ces lettres mériteraient d'être plus connues. (3j A peine
(1) Théorie (/es a-ntimentf: moraux, etc., par Ad. Smith, « traduit de l'anglais sur la septième édition, par M™e s. de Grouchy, marquise de Condorcet : elle y a joint huit lettres sur la sympathie. Seconde édition revue et corrigée. » 2 vol. Paris, chez Barrois l'aïué, libraire, rue des Beaux-arts, n» 15, 1830. La première édition lut annoncée par le Moniteur, (cf. réimpr. XXIX, 257) en 1798.
(2) Nous nous écartons en partie de M™e O'Connor, cf. Robinet, 370,
(3) .Mme de Staël, la rivale de M^e Condorcet en beauté et en influence, et fille de Necker si souvent attaqué par Condorcet, écrivit à M">c Coadorcet une longue lettre (restée inédite ; publiée récemment par Guillois, loc. cit. 181) où elle exprime son admiration pour sou élude, sur la sympathie où elle trouve « une autorité de raison, une sensibilité vraie mais dominée, qui fait (de M^e Condorcet) une femme à part. »
CHAP. 11. LA MORALE iO,)
y fait-on, incidemment, quelque légère alUision, et cependant elles peuvent être placées à côté des meilleures pages de Hume et d'Ad. Smith. Les quatre premières lettres analysent la sympathie avec une acuité et une pénétration d'analyse dont Hume seul nous a donné l'exemple. Les quatre autres recherchent l'origine des idées morales avec une finesse et une connaissance du cœur humain qui ont rarement été égalées. Dans toutes, le style est précis, gracieux et délicat. Nous devons analyser rapideaient cet ouvrage, car il est à peine besoin de faire remarquer l'influence qu'une femme, supérieure par l'intelligence, douée d'une beauté physique et morale incomparable, a dû exercer sur un époux fortement épris d'elle. On verra également qu'elle sépare la morale de toute religion et qu'elle la fonde sur une analyse positive et critique des sentiments naturels, inhérents à la conslitutiou psychologique et morale de l'homme.
Si elle a traduit fidèlement Ad. Smith, elle n'est pourtant pas son disciple docile : « au lieu de suivre les idées du philosophe d'Edimbourg, je me suis laissé aller aux miennes (!) ». Smith s'est borné à « remarquer l'existence )^ de la sympathie, « à en exposer les principaux ellels ». J'ai regretté, ajoute-t-elle, qu'il n'eût pas osé remonter plus haut, pénétrer jusqu'à sa première cause, montrer enfin comment elle doit appartenir à tout être sensible et susceptible de réflexion. Vous verrez, conclut-elle, comment j'ai eu la témérité de su|)pléer à ces omissions C^).
Elle déclare adopter la méthode de Locke, car « cette manière d'observer les faits à leur origine (dont Locke nous a donné rexemi)le), est la plus sûre pour découvrir les lois générales auxquelles ils sont soumis (3) ».
Elle définit la sympathie « la disposition que nous avons à sentir d'une manière semblable à celle d'autrui (4) ». Avec une finesse d'analyse, qui n'a d'égale que celle de Hume, elle
(1) Loc. cit., tome II, 312.
(2) Ibid., 312-313.
Çoi lOid., 365; cf. 375, où elle accepte l'explicatioa de l'idée de coDstauce et de régularité par l'habitude, comme l'a fait Hume. (4; 313.
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cherche les causes de la sympathie que nous éprouvons à l'occasion des maux physiques, puis les causes de celle que nous éprouvons à l'occasion d'un mal moral. Voir souffrir quelqu'un, c'est souffrir soi-même, c'est se rappeler les effets de la douleur et les éprouver. Car, pour employer, des expressions modernes, l'image provoque les mêmes effets physiques et psychologiques que la perception. Elle montre la complexité des perceptions et le rôle comhiné de la sensibilité et de l'imagination (I). Ces causes, naturelles parce qu'elles dérivent de la constitution même de notre nature physique et morale, sont faciles à observer chez l'enfant. Aussi l'éducateur doit-il veiller à leur jeu spontané et libre : « Pères, mères, instituteurs, s'écrie-t-elle (2), vous avez presque entre vos mains la destinée de la génération qui vous suivra ! Ah ! que vous êtes coupables, si vous laissez avorter, dans vos enfants, ces précieux germes de sensibilité qui n'attendent, pour se développer, que la vue de la douleur, que l'exemple de la compassion, que les larmes de la reconnaissance, qu'une main éclairée qui les échauffe et les remue !... Que la douce habitude de faire le bien leur apprenne que c'est par leur cœur qu'ils peuvent être heureux et non par leurs titres, parleur luxe, par leurs dignités, par leurs richesses!... Le vrai bien de la vie sociale... m'a paru dans le bonheur d'aimer les hommes et de les servir (3) ».
Ainsi donc, voir souffrir c'est souffrir soi-même. Voir quelqu'un heureux, c'est être heureux soi-même. « Cette sympathie, que notre sensibilité commence, se complète parla réflexion (4). »
« La réflexion prolonge les idées que nous ont apportées nos sens, elle étend et conserve en nous l'effet de la vue de la douleur, et l'on peut dire que c'est elle qui nous rend véritablement humains (5) » ; elle nous rend compatissants aux malheurs d'autrui, elle nous fait participer à ses joies.
Le sentiment de l'humanité vient de la réflexion ou de !a raison : l'homme « est humain à proportion qu'il est sensible
(1) 313-320 et sq.
(2) Condorcet le redira après elle.
et réfléchi (l) ». Les ignorants sont insensibles et souvent durs.
Grâce à la réflexion, ce n'est plus seulement la vue ou la perception immédiate de ia douleur ou du plaisir qui provoquent en nous une douleur ou un plaisir correspondants, c'est encore la seule idée, abstraite et générale, d'un plaisir ou d'une douleur (2).
La morale a donc une base positive (nous prenons ce mot dans le sens que lui a donné Aug. Comte) et psychologique : la tendance innée et naturelle à souffrir des douleurs d'autrui, à jouir de ses joies. La sensibilité et la réflexion, la perception immédiate et l'idée, interviennent simultanément (3) : « le spectacle et le souvenir (perception et idée ou image) des peines et des plaisirs naoraux ou physiques des autres sont accompagnés en nous de peine ou de plaisir... cette sensibilité une fois éveillée et excitée dans notre âme, se renouvelle à la seule idée abstraite du bien ou du mal. Il en résulte pour nous un motif intérieur et personnel de faire du bien et d'éviter de faire du mal, motif qui est une suite de notre qualité d'êtres sensi/jles et capables de raisonnemenl, et qui peut, dans les âmes délicates, servir à la fois de moniteur à la conscience, et de moteur à la vertu (4) ».
11 ne faut pas donner pour fondement à la morale, soit la crainte des châtiments soit des croyances surnaturelles. Il ne faut pas « substituer des roues et des échafauds aux bases véritables de la morale » ; on ne peut pas « gouverner les hommes par ces moyens barbares (5) ».
Quant aux croyances surnaturelles, elles sont manifestement insuffisantes pour guider et diriger la conduite (G) : il n'est
(2) 327 et sq.
(3) Nous arrêtons ici l'analyse des quatre premières lettres que nous regrellous de ne pouvoir étudier plus longuement dans ce chapitre. Nous invitons le lecteur à lej lire ; il y trouvera plaisir et profil.
(6) « Ma mère (écrit M"" O'Connor, lille de Condorcpf m'a souvent raconté qu'elle ne put jamais croire à ia religion chrétienne ; iiu'i-lie ne put jamais réconcilier le grand nombre des damnés et le très
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« pas nécessaire d'aller chercher liors de la nature, et toujours loin d'elle, des motifs d'être bon aussi incompréhensibles, qu'indépendants de notre intérêt direct et prochain ; l'homme n'est... par sa constitution morale, ni un être méchant et corrompu, ni même un être indifîérent au bien, puisqu''il porte en lui-même un motif général d'être bon, et qu'il n'en a aucun d'être méchant (1) ». « Les motifs surnaturels et factices de faire le bien, sur lesquels on veut appuyer la morale, manquent presque toujours leur but». Ils ne peuvent agir (( avec force, avec constance ». Ils ne sont pas « sensibles à tous les hommes ». Us nous demandent « le sacrifice ou le silence » de notre raison et de notre esprit critique ; ils « dégradent » la nature humaine « en avilissant ce qu'elle a de plus grand et de plus noble : la raison et la conscience (5) ; » ils entravent notre perfection intellectuelle et par suite notre perfection morale (3j. L'histoire enfin prouve leur impuissance (4).
Ces motifs d'action sont vains et impuissants, mais ils existent. « Que leurs défenseurs se contentent donc de les offrir comme une grande espérance {^) et une consolation quelquefois utile et douce à l'homme malheureux, auquel le sentiment de son courage et de sa vertu ne peut suffire ; mais qu'ils cessent de se vanter d'élever la nature humaine au moment même où ils la dégradent, en lui ofiVant une grandeur imaginaire el factice, en avilissant ce qu'elle a de plus grand et de plus noble, la raison et la conscience ; qu'ils cessent encore d'accuser la conscience d'être insuffisante, lorsqu'ils la rendent telle eux-mêmes en établissant sur les
petit nombre des élus avec l'existence d'un Dieu bon; que, pour plaire à sa mère, elle fit régulièrement pendant six mois des prières pour demander la foi, qu'elle n'obtint point. (Robinet, loc. cit., 369). Etant jeune iille elle passa quelques mois au chapitre de Neuville, près Mâcon, pour être reçue chanoiaesse. Mais les distractions mondaines, bals, fêtes, réceptions, étaient presque l'unique occupation de ce chapitre. Cf. GuiLLOis, loc. cit., 27 et .<=q.
(5) Ce mot rappelle celui de Platon sur l'immortalité : /.a)>d; -/.'vSuvo;.
CHAP. 11. LA MORALK 739
débris de la raison un pouvoir étranger qui ne peut régner qu'au milieu de leur désunion (1). »
Ad. Smith a eu le mérite de laïciser la morale, et de l'arracher à toute dépendance à Vé^ard des métaphysiques et des religions. Il « prétend que notre connaissance du juste et de l'injuste, de la vertu et du vice, dérive en partie de leur convenance ou de leur disconvenance avec une espèce de sens intime ».
Mais ce sens il l'a « supposé sans le définir », et il revient ainsi à la métaphysique et à la philosophie paresseuse du Moyen Age ; il restaure « ces causes premières dont on ne peut que reconnaître et jamais expliquer l'existence (2) ». « Détionsnous, mon cher Cabanis, ajoute-t-elle, de ce dangereux penchant à supposer un sens intime, une faculté, un principe, toutes les fois que nous rencontrons un fait dont l'explication nous échappe; de celte philosophie qui, trop facile sur l'évidence, ne sait ni ignorer ni douter ; qui imagine quand il ne faut qu'observer, invente des causes où elle n'en peut découvrir, et qui non-seulement éloigne du vrai, mais en affaiblit le discernement ; c'est par elle seule qu'ont été créés ces systèmes si insuffisants ou si faux dans leurs principes, qui, voulant expliquer à l'homme au-delà de ce qu'il peut connaître, ou ce que le cours des sièoles peut seul lui révéler, ont défiguré ou affaibli l'empire des vérités morales les plus
(2) 406. Il est superflu d'insister longuement sur l'originalité et la profondeur de cette remarque. On y trouve l'influence de Hume et le g<^rme complet des théories de Comte. Cabanis écrira plus tard cette critique des « entités » : « Si l'on commence à ne plus prendre des abstractions pour des êtres réels, à bannir les vaines subtilités de toutes les discussions, à discerner les objets susceptibles d'être soumis à nos recherches, de ceux qui ne le sont pas ; si en déterminant avec plus d'exactitude le sens de tant de mots vagues, tels que le temps, l'éternité, l'infini, la substance, l'espace, etc., nous paraissons enfin débarrassés pour toujours des interminables et ténébreuses disputes, dont ils étaient le sujet depuis plus de deux mille ans, à qui donc en est-on redevable? N'est-ce point à ces mêmes hommes (Locke, Helvétius, Condillac) qu'on accuse de se nourrir d'idées creuses, de subtilités, d'abstractions? » l.di Décade philosophique (t. XXI, n" 21, 30 germinal, an Vil, p. 152).
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utiles et les plus sacrées, en les mêlant à des fables monstrueuses (1) ».
11 faut donc remplacer les « motifs surnaturels » par des motifs naturels; il faut écarter les « bases imaginaires » et chercher des « appuis naturels (2) ».
Le point de départ, c'eçt la constitution morale de l'homme qui est naturellement bon ; qui sympathise avec les plaisirs et les peines d'autrui ; qui éprouve du plaisir à faire le bien et de la peine à faire le mal (3). « La satisfaction attachée aux bonnes actions et la terreur du souvenir des mauvaises, sont deux motifs efficaces pour déterminer toutes nos actions. Ces deux sentiments sont universels ; ils composent les principes et le fondement de la morale du genre humain (4) ».
Au sentiment il faut joindre la réflexion. Elle nous conduit « à l'idée du bien ou du mal moral, de celte règle éternelle et première qui juge les hommes avant les lois (5) >>.
Après avoir fait le bien par instinct, on le fait par réflexion. « Dès lors nos actions qui n'étaient que bienfaisantes et humaines, acquièrent une bonté et une beauté morales : de là naît ridée de la vertu, c'est-à-dire des actions qui font aux autres un plaisir approuvé par la raison (6). »
Aussi est-il très important, en matière d'éducation, de conduire les enfants aux « idées générales », aux « sentiment? abstraits et généraux (!) » afin de pouvoir discerner « les lois éternelles et générales qui décident du bien ou du mal » et de pouvoir a écouter les sentiments qui récompensent l'un et punissent l'autre (8) ».
L'imion du sentiment et de la réflexion nous fait passer du plaisir du bien à l'idée abstraite du bien, du remords du mal à l'idée abstraite du mal moral.
Cette idée elle-même fait naître celle du^ws/e et de ri?i/î<s^e.
(1) 40tJ-407. CoQdorcet a critiqué également le « sens moral » VI,
Mais l'approbation donnée par la raison à une action juste doit être fondée sur l'idée de droit. M"" de Condorcet entend par droit « une préférence commandée par la raison elle même, en faveur d'un... individu (1) ». Un droit pour moi, le droit que j'ai aux fruits de mon travail, est une préférence commandée par la raison ; la raison veut que ces fruits m'appartiennent de préférence, à l'exclusion de tout autre.
Cette préférence est fondée sur la raison ; et par raison il faut entendre « la nécessité d'une loi générale qui serve de règle aux actions, qui soit commune à tous les hommes, qui dispense, à chaque action particulière, d'en examiner les motifs et les conséquences », Mais cette préférence est aussi fondée sur le sentiment : car, « l'effet de l'injustice étant plus nuisible, à celui qui en est l'objet, que les etl'ets d'un simple mal, elle doit nous inspirer une plus grande répugnance (:2) ».
On pourrait croire que la préférence est contraire à l'égalité naturelle. C'est une erreur. Car, «lorsque l'égalité est blessée, la préférence que l'on doit donner alors à l'intérêt de celui qui souffre par là, n'est qu'une préférence accordée au recouvrement de l'égalité sur une supériorité qui n'est pas avouée par la raison (3) ».
Il faut donc subordonner le sentiment de la sympathie à la raison, et faire, malgié l'avis contraire de Smith, à la raison sa part en morale : (( dans l'idée du bien ou du mal moral, nous soumettons le sentiment naturel de la sympathie, à la raison qui le dirige vers l'intérêt le plus pressant. Dans celle du juste et de l'injuste, nous le soumettons à la raison, dirigée ellemême par des règles générales, par celles d'une préférence fondée sur des motifs généraux et raisonnes, qui vont au plus grand bien, c'est-à-dire par celle de droit (4) ».
Nos actions sont donc soumises aux règles suivantes : recherche du plaisir dans l'accomplissement des actions bonnes, subordination du sentiment à la raison et à la justice, mais cette dernière « n'est autre chose que la raison réduite à une
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règle absolue (1) ». Le plaisir esta lu. racine de la moralité': le plaisir que nous éprouvons à accomplir des actions justes et bonnes, dérive lui-même d'un certain sentiment de « sécurité » ; on a '< la douceur de se sentir à l'abri du ressentiment, de la vengeance, de la haine » ; on a la satisfaction vis-à-vis de soi-même « d'avoir évité le regret qui nous aurait poursuivis »; on a « l'espérance de n'éprouver jamais de remords, espérance délicieuse (2) »,
Que conclure ? il paraît établi que nous avons des motifs, « non seulement de faire du bien à autrui, mais de préférer les actions bonnes aux actions mauvaises, et même celles qui sont justes à celles qui sont injustes; motifs fondés sur notre sympathie naturelle, qui est elle-même une suite de notre sensibilité ». 11 n'est donc pas nécessaire, pour asseoir la moralité et diriger la conduite, de faire appel à des idées surnaturelles : « la moralité de nos actions, l'idée delà justice, le désir de la suivre, sont l'ouvrage nécessaire de la sensibilité et de la raison (3) ».
Le fondement de la morale n'est donc pas seulement le sentiment, comme l'a cru Ad. Smith, mais encore la raison : « on ne peut pas dire... que la morale soit fondée sur le sentiment seul, puisque c'est la raison qui nous montre ce qui est « juste ou injuste; maison peut encore moins soutenir qu'elle est fondée uniquement sur la raison, puisque le jugement de la raison est presque toujours précédé et suivi d'un sentiment qui l'annonce et t^ui le confirme, et que c'est même originairement, d'après le sentiment, que la raison acquiert les idées morales et qu'elle en forme les principes (4) ».
111. — Condorcet a fait, lui aussi, une critique très vive, souvent violente et acerbe, des morales religieuses et philoso-
(4) 405. Dans la deruière lettre M"e de Condorcet, partageant l'optimisme de son mari et de son siècle, croit que de bonnes institutions et de bonnes lois feraient naître la nioralilé. Elle écrit ce mot délicieux ; « les lois... devraient être le sup[dément de la conscience du citoyen. » Elle pen.sait sans doute à la cité l'ulure bàlie par la généreuse imagination de son grand époux.
CFIAP. 11.
phiques. Il est un des fondateurs de la morale positive et indépendante (1) ; il a montré tous les inconvénients et les dangers que présentait, à ses yeux, l'alliance de la morale avec une forme de religion ou avec un système de philosophie.
11 reproche à la religion, non seulement son incertitude, mais surtout son intolérance, ses calculs intéressés et ses tentatives de domination, 11 ne veut [)as d'une morale «qui fonde tous les devoirs des hommes sur un amas de contes aussi ridicules que dégoûtants [sic); qui, faisant les prêtres juges de la morale générale et des actions de chaque particulier, n'admet réellement d'autre vertu que ce qui est utile aux prêtres et d'autres crimes que ce qui leur nuit (2) », En beaucoup d'endroits il critique les prêtres auxquels il refuse le droit d"enseigner la morale (3). Pour lui « la morale dirigée par les prêtres est nécessairement abjecte et cruelle (4) ». On y trouve des« maximes fausses, exagérées, tantôt propres à avilir les hommes, tantôt capables de faire des enthousiastes inutiles ou dangereux à la société, tantôt destinées à saper même les fondements de la société, à détruire les vertus utiles et actives.» Elles sont infiniment inférieures à celles «de Platon, d'Epiclète, de Marc-Aurèle, de Gicéron, de Sénéque» (5).
Condorcet justifie son opinion : « on ébranle la certitude des principes de la morale, en les liant avec des opinions qui, partout, sont ouvertement combattues, ou rejetées en secret
(1) Nous ne devrons pas négliger ici l'influence des idées maçonniques qui, s'unissant aux siennes propres, l'ont conduit à la morale indépendante. Voici en effet un passage de la « Déclaration de principes de morale» admise dans la Loge des Neiifs sœurs, dont nous avons déjà parlé \supra, 19) : « la morale est la règle des rapports qui existent entre les hommes : ainsi c'est de la nature même de l'homme qu'il faut déduire les lois qui fixent ces rapports. La morale est donc indépendante -les religions, qui changent suivant les lieux et les temps. >. Louis Amiable, loc. cit., p. 399 en appendice.
(3) I, 32-33 ; VI, 52, 113, 117, 125, 151 ; contre les religions : cf. ibid.-, 57,98 et 400.
(5) V, 367; cf. 206 : « leur influence directe sur la morale du peuple est incompatible avec le bon ordre des sociétés » ; cf. X, 103.
74 i LIVRE 111. — LA SCIENCE SOCIALE
par un grand nombre d'hommes, el surtout par ceux qui ont le plus d'influence sur le sort des autres. On mêle aux devoirs réels des devoirs factices, qui so^ivent leur sont opposés, auxquels cependant ceux-ci sont toujours sacrifiés ; en sorte que, par ce mélange, l'ordre des devoirs est interverti, et ces devoirs eux-mêmes éludés ou violés sous le prétexte de s'élever à des vertus imaginaires (1) ». Les fondements de la morale sont solides par eux-mêmes ; c'est en compromettre la solidité que les associer à ceux de la religion qui sont essentiellement instables et fragiles.
La morale théologique lui paraît dangereuse non seulement parce qu'elle va puiser dans la religion des motifs de conduite, mais encore parce que les prêtres, qui ne sont que des hommes en réalité, se sont arrogé le droit de dicter les devoirs, de les juger et de les enseigner. Cela lui paraît « incompatible avec la raison, avec l'intérêt général des hommes». « Il est également absurde, dit-il, et dangereux qu'une classe d'hommes se croie en droit de décider de la morale (2) ».
H critique cette morale dans un curieux fragment inédit : « une action juste, dit l'un, est une action qui plaît à la divinité... (Or) tous les peuples ont été religieux, mais tous n'ont pas fondé leur morale sur la religion. Chez les Grecs et chez les Romains par exemple, on croyait bien que les dieux récompensaient les actions justes et punissaient les mauvaises ; mais la raison et la conscience (3) décidaient seules
(1) V, 145 ; cf. IV, 175 ; << l'influence des religions a corrompu la morale, et jamais elle ne l'a perfectionnée » ; 292 : « toutes les fois que la morale est dépendante d'un système religieux, et que dos prêtres s'en sont rendus les interprètes et les juges, elle devient nécessairement exagérée et relâchée, fausse et corrompue. « Cf. V, 11-12 un passage très vif; cf. VII, 204; 253-254.
(3) M. Berthelot, répondant à M. Brunelière qui avait annoncé la faillite de Ja science comme guide de la conduite, a écrit dans la Revue de Paris (15 janvier 1895) une belle étude sur la scie?ice et la morale, où l'on voit l'evivre le meilleur des idées de Gondorcet, d'A. Comte et de Renan : « les religions se sont approprié la morale, elle ne l'ont pas créée... (449j... La morale n'a point d'autres bases que celles que lui fournit la science. Les progrès passés et futurs de la morale... ont été et seront toujours corrélatifs avec les progrès de la science ... (461)... La morale humaine, pas plus que la science, ne reconnaît une origine divine : elle ne procède pas des religions.
CHAP. II. LA MORALE i Ï-O
de ce qui e'tait juste et injuste. Chez nous au contraire le juste est ce qui plaît à Dieu, ce qui lui déplaît est injuste, et comme les prêtres sont les interprètes naturels de la volonté de Dieu, il s'ensuit que ce qui est juste ou injuste n'est que ce que l'intérêt des prêtres demande qu'ils déclarent tels. En un mot, si c'est par la raison que nous devons juger de ce qui plaît ou déplaît à Dieu, cette première opinion de ce qui constitue le juste ou l'injuste n'est plus qu'une opinion purement spéculative et il s'agit de savoir ensuite ce qu'on apppellera plaire ou déplaire à Dieu : si c'est d'après une révélation qu'on se décide, alors on rend les prêtres juges de la morale (t) ».
IV. — Condorcet réfute aussi les morales Fondées sur un système général des choses, sur une métaphysique: «la vérité de ces principes de morale, dit-il, est donc à la fois et réelle et indépendante de toute opinion spéculative (2) ».
Dans le fragmentinédit, cité ci-dessus, la critique des morales métaphysiques est plus accentuée: «selon un autre, une action juste est une action conforme à l'idée éternelle de l'honnête... » Faisant une allusion évidente à Malebranche, il poursuit : « la seconde opinion qui fonde l'idée du juste et de l'injuste sur des rapports nécessaires d'ordre, me paraît ne rien signifier; en elTet, ces rapports ne sont autre chose que des idées abstraites (acquises) ; ainsi, il serait plus court de définir exactement ce que nous entendons par juste et injuste d'après la manière dont nous acquérons ces idées. Ces idées
L'établissement de ses règles a été tiré du domaioe iuterne de la conscieûce et du doma'ue externe de l'observation. Ce sont au contraire les religions... qui ont cherché à prendre leur point d'appui sur le fondement solide d'une morale qu'elles n'avaient pas créée... Les religions ont déduit de la morale certains symboles, certaines idoles divines, auquelles elles ont attribué ensuite la vertu «l'avoir créé les notions mêmes qui avaient au contraire servi à les imaginer » (462j.
(1) Biblioth. de Vlnstitut, manuscrits inédits, R G9/GS, chemise 3 ; fragment original et copié par M™» O'Gonnor. Sur le problème soulevé à la fin de ce texte, cf. notre thèse latine, De jure apiid Leibnilium, 'es textes relatifs à cet important problème qui a divisé Descartes et Leibniz, p. 68-69 ; surtout 84 et note 3.
(2) V, 174. Cf. IV, 220 sur l'inutilité de la métaphysique. Cf. VI, 87 un § sur la morale de Platon assise sur des idées métaphysiques.
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d'une justice et d'un ordre iibsoUi ont l'inconvénient d'introduire dans la morale les vaines subtilités de la scolastique. Il est d'ailleurs trop aisé de prouver que ces idées ne sont que des abstractions, et comme ceux qui les défendent leur donnent une sorte de réalité, cela fait dépendre les fondements de la morale d'une dispute de mots (1) ».
V. — Qondorcet n'adopte pas l'opinion de ceux qui confondent la morale avec le droit positif : « selon un troisième, une aclionjuste est une action qui ne blesse point les lois du pays où l'on vit...» Celte dernière opinion se fonde « sur ce que la morale n'est pas la même dans tous les lieux, mais il resterait à prouver pourquoi il est juste de suivre les lois de son pays. Si toute loi établie est nécessairement juste, il s'ensuivrait qu'il n'y a point de morale commune entre deux hommes de pays difl'érents(:2). )>
Ceci est très remarquable de la part d'un moraliste qui répudie à la fois les principes théologiques et les principes métaphysiques ; il semblerait qu'il soit voué à l'empirisme et à la « morale locale », variable et changeante. Il n'en est rien.
11 s'efforce, de donner à la morale un fondement uniforme, invariable; il le découvre dans la nature même de l'homme qui est partout, invariablement, un être sensible, spontanément porté à la bienveillance, à la sympathie, (ou à l'altruisme comme dira Aug. Comte). C'est ainsi que, après avoir critiqué les différentes morales, Condorcet prend pied sur le même terrain que les Ecossais et que M'"'' Condorcet elle-même.
Il découvre les principes de la morale dans la nature sociable, bienveillante et sympathique, de l'homme, sans taire aucun appel à la divinité ou à la philosophie. Après avoir laïcisé le droit naturel (3), il laïcise aussi la morale. Mais il n'admet pas pour cela un sens moral, un «sens particulier» comme l'ont fait les Ecossais. 11 critique cette théorie dans les mêmes
(1) Manuscrits inédits, loc. cit. Dans le même carton, G 8, chemise 4, nous avons trouvé des textes sur la morale, écrits de la main de Condorcet et empruntés à Plutarque, Strabon, Stobée, Diogène Laërce, Tertullien; Apulée, Athénée, Arrien, Juvénal, Lactance, Sextus Empiricus, etc.
(2) Idid.
(3) Cf. supya, liv. II, p. 378.
termes que sa femme (voir ci-dessus) : pour lui le sens moral (( est une suite nécessaire de la sensibilité' physique réunie à la mémoire » (1).
YI. — Comme tous les hommes du xvm' siècle, sauf Rousseau, Gondorcet pense que les progrès des lumières et ceux de la moralité vont ensemble (2). Il met donc de côté les motifs théologiques et métaphysiques d'action, « les motifs surnaturels » (3), pour ne considérer que des motifs positifs, (au sens que donnera A. Comte à ce mot). Avec les Ecossais et sa femme il dira : « les hommes n'ont d'autre motif de leurs actions, que d'éviter la souffrance et de chercher le bonheur (4). » Il veut édifier « une morale fondée sur la nature de l'homme et sur la raison », une morale « fondée sur la bienveillance naturelle de l'homme pour son semblable, sur l'égalité primitive de tous les hommes » (5). Elle (( a pour règle l'utilité générale des sociétés, et |)our motifs l'intérêt que les hommes ont d'être bons, et l'aversion naturelle de l'homme pour causer de la douleur à son semblable » (6). Il cherche donc des motifs d'action que l'on retrouve au fond de toutes les religions et de toutes les sectes philosophiques et qui, par conséquent, en sont indépendants; c'est dans la constitution morale de l'iiomme qu'il découvre « la base de ses devoirs, l'origine de ses idées de justice et de vertu » (7). Et comme nous l'avons dit, en exposant le droit naturel chez Condorcel, pour lui, « régalité naturelle des hommes, première base de leurs droits, est le fondement de toute vraie morale » (S).
(i) VI, 186; VII. 328 et note.
(2) Voir notamment VllI, 30 : « que les hommes soient éclairés, et bientôt vous verrez le bien naître, sans effort, de la volonté commune y. ; cf. V, 203 : « connaître la vérité pour y conformer l'ordre de la société, telle est l'unique source du bonheur public. Il est donc utile, nécessaire même, d'étendre les lumières et surtout de les répandre.. » etc.