‹ CondorcetChapitre 135 sur 165 · II. LES POLITIQUES · texte numérisé non relu

II. LES POLITIQUES

qu'un seul homme d'un véritable mérite, Montesquieu. » (I, 112). Et en 1786 il cite son nom parmi les génies qui ont illustré la France et l'Humanité. (VII, 153. — Cf. la lettre à Tai-get Supra 701 , note 1).

Nous conjecturons que les répugnances de Condorcet pour la méthode de Montesquieu ne venaient pas d'un amour exagéré pour la méthode abstraite, car Condorcet unit, comme nous l'avons fait remarquer, l'expérience et la raison, l'observation des faits et les idées directrices, dans ses différentes recherches (1) ; elle vient plutôt de sa répugnance, très marquée, [)Our les recueils des lois et tout ce qui touche au Droit. Nous avons déjà cité ce passage (Livre II, p. 613) qui eut tant d'influence sur Saint Simon et Auguste Comte: « les lois primitives de tous les peuples étaient simples, étaient écrites dans un idiome que tout le monde entendait et cependant c'est de ces lois simples qu'avec du temps et des subtilités, les légistes sont parvenus à former des codes compliqués, obscurs, écrits dans un style inintelligible pour tout autre que pour eux » (VU, 44". Cf. Jbid, 411, 412). Or, la grande originalité, l'incomparable mérite de Montesquieu a consisté à faire « sortir la lumière de ce fatras de lois barbares», suivant le mot d'Helvélius à Saurin (prédécesseur de Condorcet à l'Académie Française) (2). Montesquieu a créé le Droit comparé et il a tracé à la Sociologie une voie oij ne se sont engagés ni Condorcet, ni Saint-Simon, ni Auguste Comte, une voie cependunt où elle aurait beaucoup à moissonner, car le Droit et l'histoire du Droit [leuvent être appelés une sociologie pétrifiée, exactement comme on a dit de l'élude comparée des langues qu'elle était une « psychologie pétrifiée ». L'histoire

(l)(>f. ci-dessous le § 6 où nous essayons de prouvei" que Condorcet a été un observateur. Du reste, le texte de Condorcet sur Montesquieu et l'influence des climats a pour pendant celui-ci, qui est moins connu, mais qui prouve que Condorcet, entraîné par la nécessité, a su rendre justice à la méthode de Montesquieu : la mathématique sociale, dit-il « considère l'homme comme individu, quand elle fait connaître avec précision, et^ar les l'aies, l'influence que le climat, les habitudes, les professions ont sur la durée de la vie... » I, 544. Ce n'est pas là les paroles d'un homme qui méprise l'expérience. Cf. des textes analogues : VI, 636; VII, 184-185.

(2) cr. notre Essai historique et critique, etc., p. 389 et note.

comparée du Droit est pour la Sociologie ce qu'est la paléontologie pour l'histoire naturelle (I).

11 est certain néanmoins que L'Esprit des lois, le premier ouvrage de philosophie conslilutionnelle fondée sur le droit comparé, sur l'observation, l'histoire et le raisonnement, a exercé surCondorcet une profonde influence, ne serait-ce que celle de la probité de la pensée, de la précision de la méthode et l'idée même de considérer les et choses » sociales et politiques comme des faits réguliers, constants, susceptibles d'une étude rigoureuse, scientifique.

L'influence de Rousseau sur Condorcet a été plus directe, plus immédiate que celle de Montesquieu. Si, dans la théorie du gouvernement représentatif, Condorcet oscille entre Montesquieu et Rousseau, on sent bien que le gouvernement direct a ses préférences ; et tous les éléments de gouvernement non-représentatif qu'il introduit (censure populaire, référendum, etc.) le placent plus près de Rousseau que de Montesquieu. Il suit également Rousseau dans les nombreux passages de ses œuvres où il parle de l'état de nature et du pacte social.

Toutefois, nous avons établi (.Çjv^îi^'a, 795-796) que Rousseau et Condorcet étaient orientés en sens contraire. Sous l'identité apparente des théories sur le droit naturel, sur l'égalité fondamentale des individus et la souveraineté nationale, malgré un indiviilualisme ombrageux qui s'efTraie des longs pouvoirs et de tout pouvoir personnel, — il est aisé de découvrir que Condorcet a ses regards tournés vers l'avenir, Rousseau vers le passé. Rousseau pleure le paradis perdu, l'état d'innocence de l'humanité naissante, non corrompue par la vie sociale ou {)ar les prétendus progrès des sciences et des arts. Condorcet, au contraire, dénigre, souvent avec injustice, le passé (-2) ; en outre, il voit, dans l'état social, l'état naturel et normal de l'homme ; c'est à la société et aux institutions sociales bien combinées qu'il appartient de perfectionner l'individu ; l'espèce humaine est naturellement bonne, indéfiniment perfec-

(1) Ibid , 398.

(2) Cf. notre Essai historique et critique, etc., p. 36, 211, 415; cf. Supra, p. 798, note 2.

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