‹ CondorcetChapitre 137 sur 165 · LE MILIEU · texte numérisé non relu

LE MILIEU

Paine et Williams étaient richement pourvus, eux aussi, d'idées politiques et constitutionnelles, fondées, comme celles de Condorcet, sur le Droit naturel, l'égalité fondamentale de tous les hommes, la souveraineté nationale, le suffrage universel, inspirées par une aversion profonde pour le gouvernement parlementaire et une préférence marquée pour le régime représentatif mitigé de gouvernement direct. (Jue devail-il se produire ? sinon, ces combinaisons d'idées dont nous avons parlé plus haut. Oui, Condorcet a beaucoup appris dans les conversations de Paine et de Williams ; mais il a pu leur apprendre beaucoup, lui aussi.

Nous avons analysé, dans le détail, les idées des uns et des autres et nous avons constaté de profondes analogies. Qu'estce à dire ? ces trois penseurs ont rélléchi les mêmes événements ; ils ont lu les mêmes écrits. A la suite d'oscillations |)lus ou moins étendues et de discussions suivies, ils sont arrivés à une position commune d'équilibre qui a été déterminée, avec un talent incomparable, par Condorcet dans le Rapport et la Girondine.

Qui donc a été « le modeleur en chef » (suivant le mot de King) (i) de la (iirondine ? est-ce t*aine ? est-ce Williams ? est-ce Condorcet ? Tout notre livre répond ; c'est Condorcet. Condorcet est doublement original, et par les idées propres qu'il a ap[»ortées, et |>ar les idées extérieures, inoor[)orées et systématisées qu'il a exprimées d'une fnçon nouvelle et précise. Ses amis ne s'y étaient pas trompés quand ils le chargèrent de «rapporter » la Girondine ; ils savaient bien que ce penseur, timide, renfermé, au front penché et phssé par l'efl'ort d'une réflexion continue, portait en lui cette Constitution dont il avait disséminé les parties essentielles dans les ouvrages qu'il n'avait cessé de publier depuis plus de 30 ans ! (2).

(1) CoNWAY, loc. cit., 233. Ce mot est de King qui l'applique à Paine. Il est visible que Gonway l'accepte. C'est faire la part trop belle à Paine.

(2) Voir tout le livre I, et cette déclaration du l^i' février 1790 déjà citée : « Depuis environ trente ans, j'ai rarement passé un seul jour sans réfléchir sur les sciences politiques » (IX, 489). Voir supra p. 227 et p. 293 et 306, où l'originalité de Condorcet est déduite de deux comparaisons importantes. Cf. 678-683.

824 LivRii IV. — originalité; de condorcet

jll. — Est-il nécessaire, maintenant, d'insister sur l'influence dumiliea6tdesévénemenls?John Morley remarqueavecraison que Voltaire exerça une « véritable fascination» sur Condorcet. Condorcet, dit-il, « était un Voltairien dans l'intensité de ses antipathies envers l'Eglise et la profondeur et l'énergie de son amour pour rHumanilé (1) ». L'amitié de Voltaire et celle de Turgot, les discussions de la Loge des Neuf sœurs et du salon de M'"^ Helvéliiis à Auteuil, tous les événements qui vont se succéder et parfois se précipiter de 1789 à 1793 nous sont connus. Nous avons vu que Condorcet, observateur attentif des réalités sociales, sensible aux moindres courants de la vie politique, éducateur politique de la nation avant la Hévolulion, son guide pendant la Révolution, journaliste, député, réfléchissait tous les événements. A chaque oscillation de la vie politique des Assemblées ou de la nation, il est toujours là, présent, qui écrit un livre, un opuscule, un article, qui prononce un discours, lit une Adresse, toujours applaudie, toujours imprimée et distribuée par ordre de l'Assemblée. L'influence du milieu et des événements sur lui a été telle que nous avons dû « localiser » dans un livre spécial (le livre 1 de cet ouvrage), l'histoire externe de ses idées et de ses ouvrages dans leurs rapports avec le milieu historique.

IV. — A-t-il subi passivement l'influence du milieu, passivement celle des politiques et des philosophes ? Nous en avons déjà assez dit pour ne pas nous attarder ici à prouver que si Condorcet a été un miroir et parfois une résultante, il a été, plus souvent encore, un foyer d'action, un éducateur politique, un guide des esprits et souvent des événements.

Robinet déplore que Condorcet se soit lancé dans l'action avant d'avoir édifié la science sociale (on reconnaît ici le grief d'Auguste Comte contre Saint-Simon, cet essayiste de génie) ; John Morley, d'autre part, déclare, après M"'° Roland, que Condorcet ne fut pas et ne pouvait pas être un homme d'ac-

(1) Loc. cit., January, p. 25. Sui' les origines maçonniques du programme social et humanitau-e de Voltaire, consulter L. Amiable, lac. cit. Sur l'influence de Voltaire histoi'ien, Cf. Supra, 198.

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