IV. GONDORCET HOMME d'aCTION
lion. «Il appartient, dit-il, à une catégorie de natures que l'on peut appeler non dirigeantes (1) ».
Comment concilier ces deux jugements opposés et tous les deux avec la de'monslration que nous nous proposons de faire, savoir que Gondorcet a réagi sur le milieu et les événements, qu'il a été parfois le guide efleclif et toujours le guide théorique des idées et des décisions ?
Nous ne pouvons y parvenir qu'en établissant deux catégories principales d'hommes d'action : ceux qui pensent peu mais agissent beaucoup ; ceux qui, pensant beaucoup, agissent peu par eux-mêmes (parce qu'ils voient trop de conclusions, trop de partis à prendre), mais beaucoup sur les hommes de la première catégorie.
Expliquons-nous. Mobespierre, Danton, Marat et plusieurs autres personnifient les hommesd'action de la première espèce: ils ont quelques idées générales, aux reliefs fortement marqués, et il les dévelop|tent dans toutes les circonstances, dans tous les milieux, en présence de n'importe quel événement. De là, avec des dons physiques d'assurance, d'audace et de vigueur, vient leur forcp. Ils entraînent une Assemblée et la foule ellemême. Suivant la poétique et forte expression de John Morlny : « dans ces moments (de crise violente) c'est l'homme doué de qualités physiques mystérieuses, Marat, Danton, qui peuvent chevaucher sur le tourbillon et diriger la tempête (2) »
Condoroet n'eut aucune de ces qualités. Sans aller jusqu'à dire avec M"'* Roland qu'il ne fut qu'« une liqueur fineimbibée dans du colon », nous avons dû constater (.S' <//3ra, 134) et faire remarquer qu'il n'avait aucun des dons physiques de l'orateur : timide, de complexion délicate, à la voix faible, il avait une répugnance invincible pour la tribune où il lisait^et souvent fort mal, d'admirables discours ; on l'écoulait avec déférence, mais on l'entendait à peine. Quant à ses idées, nous le répétons, elles étaient prodigieusementvariées, bien que rattachées à des principes nets et fortement arrêtés. Avec ces qualités et ce tempérament Gondorcet semblait voué à l'inaction. 11 faut
(1) Loc. cit., January, p. 17.
(2) Ibid., 32. Voir l'appréciation contraire dans Edme Chamimon, Esp>-il de la Rcv. Franc., p. 259, citée ci-dessus, page 167, note 2.
laisser écrire de tels hommes, dit M™«^ Roland qui n'aimait pas Condorcet, et ne jamais les emploj'er.
M"" Roland se trompe. Il faut employer de tels hommes car, s'ils n'agissent pas eux-mêmes par leurs éclats de voix ou par leur intervention personnelle dans les mouvements d'une Assemblée ou dans les agitations populaires comme Danton, Pétion ou Camille Desmoulins, — au moins agissent-ils par leurs idées, et ce sont les idées qui gouvernent le monde.
Cette action de Condorcet n'était-elle pas reconnue par Dumont, un contemporain, quand il disait dans ses Souvenirs que le salon de M™" Condorcet était « le foyer de la République ? » N'est-ce pas là que l'élite intellectuelle de la France et de l'Europe elle-même se donnait rendez-vous? [Supra, p. 111, début de la lettre citée.) N'est-ce pas dans cet hôtel que le bataillon des Marseillais, à peine débarqué à Paris, alla abriter son enthousiasme anti-royaliste et ses exubérances patriotiques ?
N'est-ce pas Condorcet qui a rédigé le programme électoral des élections de 1789? qui, soit à laCommune de Pari?, soit dans la presse, soit clans ses ouvrages, a tracé le programme politique et social, constitutionnel et financier, de la Révolution avant et pendant la Constituante ? qui a [trononcé un des premiers discours républicains et rédigé le premier journal ouvertement et complètement anti-royaliste? N'est-ce pas lui que le Président de la Constituante salua comme l'inspirateur philosophique et politique des décisions de l'Assemblée ? (ci dessus, page 69), lui que les députés et la province elle-même avaient désigné pour être le précepteur du Dauphin? (ci-dessus, p. 1 H -lia.) N'est-ce pas lui qui a canalisé la Révolution du 10 août en poussant Danton au pouvoir? en rédigeant toutes les Adresses de la Législative (1) ? en réorganisant la justice, les finances, l'instruction publique(2^ ? les finances surtout, problème capital à l'époque et dont Condorcet trouva et fit accepterla eîoIution. N'est-ce pas lui enfin que cinq départements envoyèrent à la Convention où sa qualité d'homme d'action, de guide des esprits et des décisions, fût solennellement reconnue dans
(1' Cf. ci-dessus, 134 et sq. ; 1.59 et sq.
(2j Cf. ci-dessus, liv. Il, cliap. viii et ix ; cf. 141 et 144.
le Comité de Constitution (cf. ci-dessus 227, 293— 306) ? Et quelle unité, quelle persévérance, dans cette vie si bien remplie! Combien était juste le mot du correspondant anonyme du Journal de la Haute-Garonne qaa.n<i il disait : «(Gondorcet est) toujours plus occupé à foinner Vopinion qu^à la suivre (cidessus p. 111. Cf. 165-168; 355-358; cf. 678.)
Etienne Dumont l'a vu à la tribune et dans les Assemblées. Il prétend que « ce n'était point un chef; son nom mettait un grand poids dans le parti ; mais il ne m'a jamais paru, dit-il, que l'approbateur ou le détenseur de leurs mesures (1)... »
Cependant nous avons lu dans le Moniteur toutes les séances où Condorcetaprislaparole.il nous a paru, au contraire, qu'on l'accueillait à la tribune par des applaudissements, souvent même avant qu'il eût prononcé un mot. N'est-ce pas ainsi qu'on accueille un « chef » ou tout au moins un « guide », un « leader? » Ce n'est pas seulement son (i nom » qui mettait un « grand ()oids » dans la balance, c'était sa personne, son passé, son intelligence, sa moralité, son rare désintéressement (nous rappelons qu'il refusa le préceptorat du Dauphin, p. 110, et le pouvoir après la Révolution du 10 août, p. 159), son action du moment, son discours, son intervention présente ; ce qui le prouve c'est que tous ou presque tous ses discours ont été imprimés par ordre. Tous ces éléments agissaient simultanément, et il serait arbitraire de les séparer. Enfin Condorcet n'a jamais voté contre ses principes, et, en bien des circonstances, il s'est séparé de ses amis : il suffira de rappeler la politique anti-fédéraliste et le procès de Louis XVI. Il eut toujours le courage de ses opinions et il ne se mit à la remorque d'aucun parti. Loin de là! tous les partis se le disputaient, les Girondins aussi bien que les Montagnards (ci-dessus 191). Fût-il Girondin? fût-il Jacobin et Montagnard ? il fut surtout lui-même. Tout au plus pourrait-on dire, en prenant le contre-pied d'une jolie expression de J. Morley, qu'il eût une àme de Jacobin et de Montagnard striée défibres girondines (2).
(1) Souvenirs, 390.
(2; Loc. cit., January, 32. Le mot complet de Morleyest exactement celui-ci : « La Révolution française n'était pas une Révolution qui pouvait èti-e menée par la raison, même une raison comme celle de
En ce sens, et dans ces limites, Condorcet a été un homme d'action. Que son tempérament l'ait plutôt destiné à la méditation et à la vie de cabinet, nous ne le nions pas. Mais il est oiseux de déplorer avec Robinet qu'il ait quitté la pensée pour l'action ; c'est oiseux et injuste quand on songe au rôle bienfaisant, utile, salutaire, qu'il a joué en guidant les esprits, en ramenant toutes les questions aux principes, en prêchant la raison, en toutes circonstances, dans les assemblées législatives et hors d'elles; oiseux et injuste surtout si l'on se rappelle que Condorcet considérait comme un devoir pour tout homme qui a beaucoup réfléchi, étudié et qui aime son pays, de se lancer dans l'action et de se dévouer à la chose publique (ci-dessus, p. 116 et 348 note 3 fin, le mot de Guinguené). L'action guidée par l'idée n'en est que plus sûre, plus active. Elle est, par moments, moins bruyante, elle paraît moins agissante ; c'est ce qui a pu tromper M'"^ Roland, Etienne Dumont et John Morley ; mais elle n'est pas moins réelle, car l'idée a pour elle la force invincible du travail invisible de la pensée ; ce travail, on ne le voit pas tout d'abord, mais il fait sentir ses efiets dans les moments décisifs : c'est ainsi que chaque fois qu'il s'est agi de parler à la France au nom de la Législative et à l'Europe au nom de la France, c'est à Condorcet, le moins bruyant des députés et le plus effacé, qu'on a confié la mission, si honorable, de rédiger les «Adresses» (1); c'est vers lui que la Convention s'est tournée avec confiance quand, fidèle au programme sur lequel elle avait été élue, elle voulut donner à la France une Constitution républicaine et démocratique.
Brissot prononça aux Jacobins l'apologie de Condorcet que Chabot venait d'attaquer d'une façon odieuse et répugnante.
Condorcet striée de fibres jacobines » (streaked with Jacobinical librej.
(1) Appréciant ces « Adresses » John Morley dit : Condorcet avait des principes trop rigides et pas assez d'imagination... Il eut seulement la raison « dure enclume d'où il ne faisait jaillir que des sons et des étincelles isolées ». Loc. cit., January, 35. Le mot est (rès joli, mais un peu sévère, car les « Adresses » de Condorcet, quoique rédigées i)ar un matliématicien, ont une certaine chaleur communicative à laquelle la Législative ne fat pas insensible puisqu'elle en ordonna invariablement l'impression.
Brissot parla en termes tels que personne ne duts'y me'prendre, i". parla de Condorcet comme de l'homme indispensable, de l'homme qui avait consacré à la République son temps, ses veilles, sa santé, du grand citoyen enlin qui l'avait faite ce qu'elle était : « Pouvez-vous citer, comme lui, tant d'assauts livrés pendant trente ans, avec Yo' taire et d'Alembert, au trône, à la superstition, au fanatisme parlementaire (1) et ministériel? Croyez-vous que si les génies brûlants de ces grands hommes n'eussent embrasé petit à petit les âmes et ne leur eussent fait découvrir le secret de leur grandeur et de leur force, croyez-vous qu'aujourd'hui la tribune retentirait de vos discours sur la liberté I Ce sont vos maîtreset vous les calomniez lorsqu'ils servent le peuple ! » (:2).
Nous avons dit les maladresses des Girondins et les eflorts clairvoyants de Condorcet pour réconcilier, par ses discours et ses écrits, par le Rapport et la Girondine elle-même (3), Paris et les déparlements. Nous avons dit aussi que Condorcet fut respecté dans celte tourmente, jusqu'au jour où, précisément parce qu'il n'avait pas toutes les qualités de l'homme d'action : la sou|)lesse, une certaine inditl'érence sceptique devant les bourrasques et les sautes de l'opinion, — il crut devoir, emporté par son amour de la sincérité et de la probité de la pensée, protester contre la Constitution du i24 juiiii4). Ce jour-là il signa son arrêt de mort, préférant les maladresses d'un cœur généreux et chevaleresque aux habiletés calculées et égoïstes des temporisateurs politiques.
V. — Quoique diversifiée et revêtue de formes multiples, l'action de Condorcet, on peut le dire, s'est concentrée dans
(1) Des Parlements.
(2) Cité ci-dessus p. 145.
(3i Cf. surtout la censure populaire et le référendum destinés à donner aux départements le dernier mot en matière de politique générale.
(4/ Ce jour-là il eut, suivant le mot de J. Morley parlant de Condorcet en général, « une intrépidité plutôt logique que physique », mais il n'eut pas, quoi qu'en dise Morley, la « fermeté et le sangfroid d'un Gaton romain >, an moins dans celte circonstance, loccit., January, 33. Il ne montra ces vertus que dans les loisirs tragiques de la proscription rue des Fos^^oyeurs (Servandoni), et dans la geôle lugubre où il se donna la mort.
la substitution de la république à la monarchie. Nous n'avons pas à le prouver ici. La preuve est faite dans le livre I si l'on envisage les événements, dans le livre II si l'on considère les idées. Mais nous voudrions établir que si Condorcet a été l'initiateur des idées républicaines et démocratiques, un des fondateurs de la Première République et Fancêtre authentique de la démocratie contemporaine, il a été, quant à lui, d'une sincérité et d'une loyauté parfaites dans sa propre évolution républicaine.
Car, il ne faut pas l'oublier, Condorcet était marquis et jusqu'au 20 juin 1791 il fut, pour ainsi dire, l'enfant gâté de « la Société de 1789 », im des plus beaux ornements des milieux politiques et mondains qui avaient pour centre le duc de La Rochefoucauld.
La sincérité de l'évolution républicaine de Condorcet a été, comme il fallait s'y attendre, suspectée et même niée par ses ennemis. Voici en effet des vers publiés pendant la période électorale de juillet-août 1791 :
Jadis mathématicien, Marquis, académiciea.
Sous d'Alemt)ert, panégyriste, Sous Pancliouke, encyclo('édiste, Puis, sous Turgot, économiste.
Puis, sous Brissot, républiciste ; Puis du trésor public, gardien, Puis citoyen, soldat , puis Rie7i.
(28 juillet 1791) (1).
Aujourd'hui encore, on pourrait suspecter l'unité et la sincérité de son évolution. On pourrait alléguer ses déclarations de 1789 : « La France restera une monarchie, parce que cette forme de gouvernement est la seule peut-être qui convienne à sa richesse, à sa population, à son étendue et au système politique de l'Europe » (ci-dessus, p. 38). On pourrait citer ces mots, écrits en 1794, mais relatifs à l'état de son esprit et à celui de la France à la fin de l'année 1790 : « Tant qu'il n'a pas existé de preuves palpables de la trahison de Louis, je n'ai pu regarder comme possible l'établissement d'une république, vu la force des préjugés monarchiques et
(1) Cité dans Robinet, loc. cit., p. 137.
l'espèce de popularité que Louis avait conservée. Dans les départements on n'eût pu le tenter sans exposer la liberté » (ci-dessus, p. S7). On pourrait surtout rappeler que, après son retentissant discours du 9 juillet 1791 , Condorcet se rallia à la monarchie (ci-dessus, p. 119).
Que penser de ces trois objections? — Au moment même où Cordorcet e'crivait que la France resterait une monarchie, Condorcet était, comme tous ses contemporains, sans distinction de rang et de naissance, sincèrement et loyalement monarchiste. Mais il avait déjà formulé un grand nombre de théories républicaines (cf. livre I, chap. i, 1-38). Et, à l'endroit même où il fait cette déclaration monarchiste, il énonce des théories républicaines : le prince, dit-il, est créé pour riitat et non l'Etat pour le prince ; le prince en est le chef ou le premier fonctionnaire et non !e propriétaire. La loi fait le prince et le pouvoir exécutif (ci-dessus, 38, 39 et sq.).
Quand il écrit que, en 1790, la France n'est pas mûre pour devenir une république, Condorcet déclare implicitement qu'elle le sera bientôt, ce qui est une façon de désirer ou au moins dattendre avec sagesse le moment favorable, tout en faisant des efforts sincères pour en hâter la venue. Ne dit-il pas en effet, après le passage cité : a Je me bornais donc à chercher les moyens les plus suis de diminuer les dangers de la puissance royale, et je puis dire, sans amour-propre, que personne en ce genre n'a été plus heureux que moi ». Ces paroles sont d^un républicain, surtout si on les rapproche des ouvrages antérieurs de Condorcet et des mesures républicaines qu'il a préconisées : affaiblissement de l'Exécutif, sa subordination au législatif, etc., etc. (ci-dessus, 87, 88 et sq.)
Mais que penser de son ralliement à la monarchie constitutionnelle après le discours du 9 juillet 1791, après la publication du « Républicain » ? — Il faut d'abord tenir compte de l'état des esprits à cette époque : une réaction monarchique avait suivi la triste journée du 17juillet au Champ deMars (1). « L'idée de la République n'existe plus, le reflux actuel est
(1) Contre les conséquences de laquelle Condorcet protesta avec une énergie toute républicaine (ci-dessus, p. 106-108).
tout entier en faveur de la monarchie ; l'Assemblée même semble travailler à la contre-révolution ; le seul soupçon de républicanisme, conclut Etienne Dumont, est une tache odieuse » (ci dessus, p. 109). Il faut ensuite considérer que Condorcet, Paine, Duchastellet et quelques autres étaient une infime minorité et qu'il eût été téméraire de leur part d'ess-ayer d'endiguer le mouvement de « contre-révolulion » qui s'accentuait avec force. On peut même se demander si cela eut été « patriotique » et « opportun » au sens élevé de ces mdls, surtout après le nouveau serment de Louis XVI qui semblait devoir clore l'ère îles difficultés et des soubresauts. Comment ne pas comprendre, et même approuver Condorcet, quand il parle de « la crainte qu'on cherchait à inspirer de prétendus projets d'établir une république et de (téiruire la Cunslitulion par une révolution nouvelle. » N'est-ce pas par patriotisme, par un sens exact des contingences politiques, par un amour clairvoyant de la chose publique, qu'il se rallia à la monarchie ? «Je jurai de maintenir cette Constitution de tout mon pouvoir, et j'ai été fidèle à mon serment » (cidt'ssus, H9). Si l'on pense à l'eilet qu'avait produit son discours républicain du 9 juillet, [un discours anti-monarchiste prononcé |tar un marquis et un académicien !] quelle ne dut pas être également rinfluènce du serment de Condorcet et de son ralliement officiel à la monarchie constitutionnelle? N'y eut-il pas, dans ces deux circonstances si dillérentes, si opiiorées, le même sens des nécessités du moment ? la même sincérité, la même loyauté et, disons-le, la même logique?
La même logique I Kt, en effet, quelle était la portée du serment de Condorcet ? « C'était la Constitution telle que je l'entendais et non la (Constitution interprétée suivant le système des ministres que j'avais juré de maintenir » (ci-dessus, p. 119) Le système des ministres, c'était le retour à la monarchie absolue, c'était la prépondérance de l'exécufir, c'était le mépris des droits de l'Assemblée et de la Nation. Le système de Condorcet, c'était au contraire l'afTaibli-seinent de l'exécutif, sa subordination au législatif et le respect absolu de la Souveraineté nationale.
Mais celte Constitution était équivoque, elle était « à double principe », elle organisait « le royali^niH limité » {Supra 119, note 3) ; il y avait trop de république pour