V. — CONDORGET REPUBLICAIN
une monarchie et trop de monarchie pour une république, suivant le mot d'Etienne Dumont (ci-dessus, 113). En outre, Louis XVI, mal conseillé, aigri, oublieux de ses serments, noua des intelligences avec les émigrés et s'avilit dans la trahison.
Le 10 août dissipa ces équivoques, balaya tous les principes contradictoires et lit la situation nette : « ce grand acte de justice autant que de prudence, a éié justifié par les machinations secrètes qu'il a dévoilées, comme ill'était d'avance par les faits publics qui l'avaient rendu nécessaire » (cidessus, p. 163).
Dès lors, qui oserait douter de la sincérité de ces paroles : « J'ai toujours pensé qu'une Constitution républicaine, ayant l'égalité pour base, était la seule qui fût conforme à la nature, à la raison et à la justice ; la seule qui pût conserver la liberté des citoyens et la dignité de l'espèce humaine » (XII, 567). Après la fuite du roi il a « cru le moment venu d'établir une Constitution républicaine ». Par palridlisme il a accepté une Constitution mi-républicaine, mi-monarchiste. Mais cet essai malheureux {ibid., liO) a abouti au 10 août. Cet essai « qui pouvait n^ètie, il y a quelques années, qu'une opinion fausse, serait aujourd'hui une véritable trahison » {ibid., 567).
C'est donc par patriotisme que Condorcel accepte en septembre 1791 (sans renoncer à ses idées républicaines ) la monarchie constitutionnelle. Le caractère équivoque de celte Constitution, les trahisons de Louis XVI, la colère popul.iire, ayant abouti au 10 août, Gondorcet abandonne cette monirchie à laquelle il ne s'était rallié que procisoireinent et conditio7inellemenl : Je n'avais pas juré, dit-il, de maintenir la Constitution dans le cas où les événements indépendants de ma volonté rendraient cette Constitution incompatible avec la liberté et le salut de l'empire. Je n'avais promis d'être fidèle au roi qu'autant que lui-même garderait ses serments et que cette fidélité au premier viagistrat ne serait pas en (^pi osvinn avec celle que je devais à la vation. Autrement le serrwnit eut éié contradictoire. Quel était donc ce serment ? C'était d'abord celui de ne proposer aucune loi, aucune mesure contraire à la Constitution, prise dans le sens le plus favorable à la liberté (la Constitution étant équivoque, « à double principe», Condorcet -ji^
Louis XVI et son entourage l'interprétaient dans le sens le plus contraire à la liberté, et Gondorcet dans le sens le plus favorable). C'e'tait ensuite de faire tous mes efforts pour prévenir les événements qui forceraient à s'en écarter ; d'en conserver au moins l'esprit lorsque l'observation littérale en serait devenue impossible.
a Tel a été constamment le principe de ma conduite. Quel était le vice radical, essentiel de la Constitution ? C'était la nécessité de la sanction royale pour les décrets du corps législatif qui prononçaient sur les mesures nécessaires de salut public... Quelle était la cause réelle de cette inquiétude générale, de ces troubles ou existant déjà, ou prêts à éclater dans un grand nombre de déparlements? C'était la conviction intime que le roi était secrètement d'accord avec la noblesse émigrée ou intrigante, ou avec les prêtres fanatiques dont il s'obstinait à suivre la religion. Voilà ce que je voyais à l'ouverture de l'Assemblée législative (sept. 1791), et je ne devais pas le dissimuler. C'est alors que je dis ce mot tant répété depuis : La France sera tranquille quand le roi et les ministres le voudront o (l, o8o-dS6),
Une fois l'équivoque dissipée, Condorcet, au 10 août, fait plus que se rallier à la République, il la consolide en faisant élire Danton et Monge, et en contribuant ainsi, d'une façon directe et décisive, à la fondation de la République (ci-dessus, p. 139-161). Cette République de fait fut organisée d'après les principes mêmes de Condorcet (ci-dessus, p. 158). Enfin, quand fut venu le moment fie transformer cette République de fait en République de droit, c'est lui qui rédigea la Grirondine en y plaçant les mêmes principes.
Il ne change donc pas d'idée. Il n'y a, ni dans ses idées ni dans ses actes, aucune trace d'hésitation, d'oscillation, encore moins de recul. Sa ligne est droite. Il a toujours été un ré()ublicain : un ennemi des pouvoirs héréditaires et personnels, un ami de la souveraineté du peuple, un apôtre de l'égalité et delà liberté; il l'a été avant 1789, même quand il dit que la France sera une monarchie; il l'a été en 1790. même quand il déclare que le moment n'est pas venu de fonder la République ; il l'est enfin même en septembre 1791, quand il se rallie à la monarchie constitutionnelle ; il l'est surtout