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VII. SOUVERAINETÉ DE LA RAISON COLLECTIVE

Révohilion ? il y voit « la guerre de la raison contre les préjugés » (X, 436). Quel est le véritable but de Condorcet ? c'est de supprimer la force et de lui substituer la raison, car « c'est par la raison seule qu'on gouverne les peuples vraiment libres » (X, 386).

Mais pourquoi veui-il gouverner les hommes par la seule raison ? D'abord parce que Descartes nous a appris à n'accepter pour vrai que ce qui est évident ou ce que la raison de chacun de nous juge être lel (1) ; ensuite parce que « c'est dans la volonté ferme du peuple d'obéir à la loi (c'està-dire à la raison commune) que doit résider la force d'une autorité légitime » (XII, 337) ; « dans un pays libre il n'existe de force réelle que celle de la nation même ; les pouvoirs établis par elle et pour elle ne peuvent avoir que la force qui naît de la contiance du peuple et de son respect pour la loi » [ibid., 23:2) (2) ; enfin parce que, suivant l'idée de Descartes, la raison est tout entière en chacun de nous ; nous sommes tous égaux par cela seul que nous sommes tous « des êtres sensibles, susceptibles d'acquérir des idées morales et de raisonner sur ces idées » (X, 122) (3). Des êtres égaux ne peuvent et ne doivent obéir qu'à la raison qui les fait égaux.

Nous avons déjà l'égalité. La Révolution a fait triompher cette idée (déjà ancienne dans notre conscisnce nationale) qu'un homme en vaut un autre. Mais avons-nous la liberté ? Condorcet ne le pense pas [Supra 303 . Et sans liberté, il ne peut y avoir d'égalité ; car si la liberté n'existe pas, les uns sont libres, les autres : non ; les uns sont gouvernants, les autres : gouvernés, ce qui est la négation de l'égalité. Cette négation est une survivance du passé. Nous supportons encore le poids séculaire de l'autorité royale et de l'obéissance à une autorité. Nous ne concevons pas une société sans un gouver-

(\) « Autrefois on ne croyait, on n'agissait que d'après des autorirités ; maintenant on ne veut admettre pour guide que fa propre raison » (VII, 4). Cr. ci-dessus les différents textes où Condorcet donne son adhésion à la méthode cartésienne, (p. 784, 814 et sq.)

(2) VA. Ibid. « Quand l'éualilé rèiine il faut bien peu de force pour forcer les individus à l'obéissance, et l'intérêt de toutes les parties de l'empire est qu'aucune d'elles ne puisse se soustraire à l'exécution des lois que les autres ont reconnues. »

[3; Cf. Supra p. 377. v

nement, sans des pouvoirs. Mais dans la cité des hommes raisonnables et égaux, il ne doit y avoir ni aulorilé, ni gouvernement au sens vulgaire du mot, ni pouvoir. Les hommes devraient pouvoir se guider, se diriger directement euxmêmes, en n'obéissant qu'à la loi, c'est-à-dire à la raison colleclive (1).

« Les hommes, dit Condorcet, ont tellement pris l'habitude d'obéir à d'autres hommes, que la liberté est, pour la plupart d'entre eux, le droit de n'être soumis qu'à des maîtres choisis par eux-mêmes. Leurs idées ne vont pas plus loin, et c'est là que s'arrête le faible sentiment de leur indépendance. Le nom même de poiwob^ donné à toutes les fonctions publiques, atteste cette vérité... (Or) la raison, d'accord avec la nature, ne met qu'une seule borne à l'indépendance individuelle, n'ajoute qu'une seule obligation sociale à celles de morale particulière : c'est la nécessité et l'obligation d'obéir dans les actions qui doivent suivre une règle commune, non à sa propre raison, mais à la raison colleclive du plus grand nombre ; je dis à sa raison et non à sa volonté » (Oe la nature des pouvoirs politirjues dans une nation libre (X, 589-590).

De ce point de vue, Condorcet efTace l'idée et le mot même de pouvoir ; il les remplace par la raison ou par des règles communes « conformes à la raison et à l'intérêt de tous )>.

Ce qu'on appelle pommir législatif n^ est pas un « pouvoir » : s'il est exercé immédiatement par les citoyens, il consiste à déclarer quelles règles communes paraissent, à la pluralité, les plus conformes à la raison, « il en résulte pour la minorité, la nécessité et l'obligation morale de s'y soumettre », mais « il n'en résulte pour la majorité, ni autorité, ni pouvoir »

(1) Inutile d'insister sur les analogies de cette conception avec celle de Kant connue sous le nom de République idéale des fiïis (c'est-àdire des agents moraux autonomes). L'analogie est indiscutable. (>ette idée, qui est l'idée maîtresse de l'individualisme, résume la philoso- ])liie du XVIII* siècle : l'absolu de ia personne humaine, son caractère respectable et inviolable. — Voici la définition d'une nation libre par Condoi'cet : « Une nation est libre, quand elle n'obéit qu'à des lois conformes aux principes du droit naturel reconnus par elle, faites par ses représentants suivant une forme consacrée par une loi antécédente et que, de plus, la constitution lui assure un moyen de réformer celles qui paraissent contraires à la justice ou dangereuses

pour la liberté. » (X, 177).

vil. SOUVERAINETE DE LA RAISON COLLECTIVE 847

iloc. cit. 591-592). Si le pouvoir législatif est exercé par représentants, il devient « fonction publique de quelques hommes», mais il ne change pas de nature pour cela (59:2) : « les fonctions législatives se bornent à déclarer quelles règles communes... sont le plus d'accord avec la raison. Alors, comme les lois ne sont, ne peuvent être que des conséquences, des applications du droit naturel, la majorité n'aura rien abandonné que les formes, les combinaisons des principes reconnus par elle-même, et les aura abandonnées seulement par l'impossihilité de discuter elle-même ces formes, d'analyser ces com- Idnaisons. Ainsi, un corps législatif n'exerce pas un véritable pouvoir ; il n'est, pour les lois soun)ises à l'acceptation 'du peuple) qu'un législateur collectif : c'est Solon ou Lycurgue, remplacés par une assemblée » (595).

L'autorité des lois ne vient pas de la force mais de l'opinion de la majorité qui a reconnu la nécessité d'obéir à des règles communes conformes à la raison et à l'intérêt de tous (1).

Le pouvoir exécutif lui-même n'est pas un « pouvoir » : « entre la loi et la chose qui doit être faite d'après elle ou l'individu qui doit s'y soumettre, se trouve la fonction de déclarer que telle est, dans telle circonstance, l'application de la loi ». Cette fonction est celle du pouvoir exécutif; il se borne à « faire un syllogisme dont la loi est la majeure ; un fait plus ou moins général : la mineure ; et la conclusion : l'application de la loi » (595). (Cf. Supra 55o) (2).

Le pouvoir judiciaire \m-mémQ n'est pas un pouvoir, car « on peut regarder tout jugement comme un syllogisme dont la loi est la msjeure; le fait établi sin- des preuves comparé à la loi : la mineure ; et l'ordre d'exécuter la loi : la conclusion )) (XI, 624-623). {Supra 627).

Cependant Gondorcet reconnaît qu'il faut organiser « une

(1) « Au moment où les hommes ont senti le besoin de vivre sous des règles communes, et en ont eu la volonté, ils ont vu que ces règles ne pouvaient être l'expression d'une volonté unanime. 11 fallait donc que tous consentissent à céder au vœu de la pluralité, et la convention d'adopter ce vœu comme s'il était conforme à la volonté, aux lumières de chacun, a dû être la première des lo:s sociales, a pu seule donner à toutes les autres le sceau de l'unanimité. » (X, 193).

(2) Voir Supra, p. 563, la définition du « lonctionnaire » qui n'a pas de « pouvoir » au sens rigoureux du mot.

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force qui agit sur les actions des individus, indépendamment de leur volonté, de leur raison ». Les passions et l'intérêt poussent l'homme à la de'sobéissance et à la révolte. En attendant que les hommes, par les progrès de l'instruction, des mœurs et de la civilisation, deviennent des « Socrate », il faudra bien organiser un véritable pouvoir pour assurer l'exécution des lois : « sans doute, lorsque l'exécution de la loi est contraire aux passions, aux intérêts d'un citoyen, il devrait encore; s'il a une raison forte, s'il est vraiment vertueux, s'y soumettre par un acte de sa volonté et de sa raison. C'est aiusi que Socrate consentit volontairement à l'exécution de la sentence injuste portée contre lui; mais on ne peut attendre de tous les liommes ce degré de raison et de rectitude morale. Il faut donc, pour assurer l'exécution des lois, déléguer un véritable pouvoir, et ce pouvoir s'exerce, ou sur des choses, ou sur des agents secondaires du même pouvoir, ou sur les citoyens eux-mêmes, comme tels. Des lois déterminent l'obéissance de ces agents, et par conséquent c'est, en dernière analyse, à faire exécuter la loi que le pouvoir consiste essentiellement. C'est contre la résistance à la loi que la force doit êlre employée » (X, 597) (1).

La paix intérieure suppose et même exige que le nombre de ceux qr.i défendent et respectent la loi l'emporie sur le nombre de ceux qui y résistent; (597-598) et comme la soumission des uns et la révolte des autres, n'est en somme qu'une soumission à la raison collective ou une révolte contre elle, il en résulte que l'emploi de la force pul)lique elle-même se réfère, comme tous les pouvoirs, à la raison et c'est bien elle qui est ou doit être la souveraine; la souveraineté du peuple, substituée à la force héréditaire et dynastique, se ramène à la souveraineté de la raison collective, c'est elle qui doit gouvprner les peuples vraiment libres. Condorcet ne sup[)rime pas la souveraineté ; il la déplace. {Supra 493, 501- .')()4). Condorcet ne parle pas de la souveraineté de la raison, in abslracto, révélée par une aristocratie dirigeante, par une élite intellectuelle. Pour lui, la souveraineté nationale réside dans la raison collective ; celle-ci se manifeste par les votes

M) Pour roi\i;anisation de la force qui est « celle de la nation entièi'e » nous renvoyons au livre II, cliap. x, § i,p. 069 et sq.

vil. SUPPRESSION DES POUVOIRS 849

libres, issus du suffrage universel, c'esi-n-dire « de la raison collective du plus grand nombre. » (X, 590). La loi ou raison collective, tel est, en réalité, l'unique pouvoir.

La suppression de tout pouvoir, au sens étroit du mot, ne conduit-elle pas à l'an-archie? donner à un peuple << qui veut être libre et paisible, des lois, des institutions qui réduisent à la moindre quantité possible l'action du gouvernement (1) )) (X, 607) n'est-ce pas désorganiser l'association politique, en relâcher et peut-être en détruire les liens? Condorcet ne le croit pas. Les anarchistes, dit-il, ont détruit le gouvernement « par un sentiment vague de défiance et d'une licencieuse indépendance... par le désordre, les soupçons, les combats entre les pouvoirs... » I! veut, au contraire, quant à lui, arriver à « cette presque nullité » du gouvernement et des pouvoirs publics, par « un système de lois profondément combiné « (X, 607).

Ce système a son centre philosophique dans une sorte de panthéisme sociologique (2) qui voit une seule et même rai-

(i) « L'action du gouvernement réduite à une grande simplicité » doit se borner « à quelques soins économiques très peu étendus » (I, 574 575); cf. ci-dessus le texte de Paine, p. 210, note 2 et p. 478 ; ceux de Hume, Saint-Simon, etc., sur le gouvernement ibid. et 479; cf. la nouvelle théorie du gouvernement dans Auguste Comte (dans notre livre Essai historique et critique, etc., p. 75 et sq. ; 241, 265, 268, 269, 295 et sq.

(2) Ce n'est pas ici le lieu de traiter en détail cette curieuse question. Mais il est intéressant de remarquer queCondorcet, parti, comme Descartes, de l'individualisme et de l'autonomie de la raison individuelle et collective, aboutit à une sorte de « vision dans la raison commune » qui rappelle l'illumination des raisons individuelles par la raison divine immanente dont parle parfois Uescartes et qui aboutira dans Malebranclie au panthéisme intellectualiste de « la vision en Dieu ». — Le panthéisme sociologique deCondorcet s'est transformé et est devenu dans Auguste Comte, l'unité de l'être personnifiée dans l'unité des méthodes (et non celle des pro'-édés particuliers, car les différentes portions de la réalité sont irréductibles), dans l'unité des esprits, et finalement dans l'absorption de toutes les individualités dans l'être un, éternel, immense, l'Humanité, le Grand Etre qui a remplacé le Grand Tout (tô TTav) des anciens panthéistes. iCf. notre Essai histor. et crit. etc. p. 302, 312). — Cette curieuse transformation des anciens problèmes philosophiques prouverait-elle que l'Humanité est éternellement enfermée dans les mêmes catégories, et que 'es problèmes les plus nouveaux

Condorcet o4

S.'iO LlVRl!; IV. — INFLUENCE DE CONDORGET

son, juste, bonne, infaillible, immanente dans tous les citoyens égaux (1).

Ce système inspire Condorcet quand il se délie de l'éloquence qui s'adresse aux passions plutôt qu'à la raison (I, 542, 543; VII, 474; Supra ^iS, noie 2) ; quand il déclare qu'il juge les hommes avec sa raison (2) et non avec ses passions {supra 187) ; quand il veut affranchir les esprits et les volontés par l'instruction et la culture de la raison {supra 386), quand il dénigre, souvent avec injustice, le passé où il ne voit que ténèbres et barbarie {supra 798 note 2) ; quand il veut soumettre les votes au calcul, c'est-à-dire découvrir en eux une régularité rationnelle {supra 424); quand il supprime tout « pouvoir » (voir ci- dessus) et oppose l'autorité impersonnelle delà loi à l'autorité personnelle et usurpée d'un homme (supra 538).

Ce système l'inspire dans toutes ses théories où la loi, symbole visible de la raison collective, manifestée dans les Assemblées primaires par le sufï'rage universel direct, est substituée aux anciens pouvoirs fondés sur la force : droit naturel identique chez tous, d'où dérivent tous les droits individuels : égalité, souveraineté, liberté, avec leurs conséquences constitutionnelles : suppression de l'hérédité (swpra 402, note!) et des pouvoirs personnels (3); sufï'rage universel, suprématie du législatif, c'est-à-dire de la souveraineté nationale ou raison collective; gouvernement semi-direct fondé sur le référendum, la censure et l'initiative populaire ; revision et acceptation des constitutions « par la raison et non par l'enthousiasme » (X, 200).

Ce système se réalise enfin par une conception nouvelle de la loi. Cette dernière n'est plus, comme l'avait enseigné Rous-

ne sont qu'un rajeunissement, une adaptation des anciens problèmes? On serait tenté de le croire (Voir livre III, cliap. ii, les problèmes soulevés par la morale solidariste),

(1) Voir ci-dessus p.. 376, 381.

(2) Voltaire appelait Condorcet : « orateur de la raison et de la patine..-, secrétaire de la raison et de l'éloquence... » Condorcet, Œuvres I, 80, 81.

(3) Tous les pouvoirs sans exception sont issus de l'élection, de courte duri'e, et, tous engagent la responsabilité personnelle des titulaires considérés comme des gérants et tenus, à ce titre, de répondre de leur çrestion.

Vil. — SUPPRESSION DES POUVOIRS 831

seau à tous les hommes de son siècle (et comme tant de re'formateurs impatients le croient encore aujourd'hui), l'expression libre et solennelle de la volonté générale. Légiférer n'est pas œuvre de volition. Le législateur exprime la loi ; la loi formule la manière d'être de la société à un moment donné. Elle n'a de valeur qu'en tant qu'elle en est l'expression. « Je pensais, dit Condoicet, que toutes les lois devaient être des conséquences évidentes du droit naturel, de manière qu'il ne restât à l'opinion ou à la volonté du rédacteur qu'à déterminer des dispositions de pure combinaison ou de forme, dans lesquelles même ce qu'elles présentent d'arbitraire devait successivement disparaître » (1. 575). « Dans les actions qui doivent suivre une règle commune, la raison ordonne d'obéir non à sa propre raison, mais à la raison collective du plus grand nombre ; Je dis à sa raison et non à sa volonté » (X, 390. Cf. Supra 388 note 2, et 504 et note). (1)

La société n'est pas le résultat des lois positives. An contraire, les lois positives sont le produit du milieu social. L'évolution juridique accompagne l'évolution sociale. Gondorcel a eu l'intuition de celte conception qui se fait jour actuellement tlans la sociologie contemporaine. La loi, pour lui, est la raison imiverselle, éclairée par l'expérience et le sentiment de l'utilité commime ; elle est la raison même déclarée et révélée par le vole d'une majorité. Condorcet rejoint Montesquieu qui a dit: « La loi, en général, est la raison humaine, en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre. »

On comprendra mieux désormais les différents textes de Condorcet que nous avons déjà cités, mais qu'il importe de grouper dans un ensemble uni(|ue, éclairé par la théorie que nous venons de dégager : il veut donner, di*-il au début du Rapport, « une Constitution qui, fondée uniquement sur les principes de la raison et de la justice, assure aux citoyens

(i) Cf. Aug. Comte dans Dotre livre Essai hist. et criliq. etc. p. 477 479, Puisqu'il y a des lois nécessaires qui régissent les sociétés, puis que les lois positives ou humaines ne sont pas des actes de volition et d'arbitraire, le pouvoir du législateur est singulièrement réiiuit. Et ce n'est pas par des lois ou des institutions humaines seules qu'on pourra transformer les sociétés. Les lois positives promulguées par la Révotion elle même ont été préparées par une lente évolution, une élaboration latente, plusieurs fois séculaire d'après Auguste Comte.

la jouissance la plus entière de leurs droits; combiner les parties de cette Constitution, de manière que la npcessité de l'obéissance aux lois, de la soumission des volontés individuelles à la volonté générale, laisse subsister dans toute leur étendue, et la souveiaineté du peuple, et régalité entre les citoyens, et l'exercice de la liberté naturelle » (XII, 335). A la fin de ce même Rapport il conclut en ces termes : « La souveraineté du peuple, l'égalité entre les hommes, l'unité de la République, tels sont les principe-^ qui, toujours présents à notre pensée, nous ont guidés dans le choix des combinaisons que nous avons adoptées » (ibid., 413). Le 10 avril 1793, deux mois après le Rapport, au milieu de la fièvre du moment, il résume sa pensée dnns ce texte décisif qui est en exergue au début de notre ouvrage : « J'ai toujours pensé qu'une Constitution républicaine, ayant l'égalité pour base, était la seule qui fût conforme à la nature, à la raison et à la justice; la seule qui put conserver la liberté des citoyens et la dignité de l'espèce humaine » (if/id. 367).

Condorcet aboutit peu à peu à une conception, aussi neuve que hardie, d'une cité rationnelle établie sur la vérité et la justice : il veut « fonder sur la raison, sur les maximes de la justice universelle, l'édifice d'une société d'hommes égaux et libres...», une cité « où le soleil n''éolairera plus... que des hommes libres, ne reconnaissant d'autre maître que leur raison.. » Il veut que l'élat habituel de l'homme dans un peuple entier soit d'être conduit par la vérité... » ;VI, 7i, :244, 3V)o). Avec une intrépidité toute platonicienne et toute cartésienne il écrit ces mots : « toute société qui n'est pas éclairée par des philosophes est tron)pée par des charlatans » (Xll,6l2) (I).

(1) Voici quelques textes utiles à connaître : « former la morale et la raison d'un peuple 'entier... le règne serein de la vérité... accoutumer l'homme à n'a2;ir que d'après sa raison... rendre universel l'usage de la raison...» (VI, 515, 517, 519). Cf. Supj-a p. 658 le règne de la raison dans les rapports internationaux. — C'est ce que Sainte Beuve appelle le « dernier rêve, le plus fastidieux de la pure raison entêtée d'ellemême. C'est l'idéal encyclopédique dans toute sa beauté opaque .. Jamais il ne s'est vu de délire plus raisonneur ! » Et pour se « guérir » de ces conceptions, de ces « orgies de rationalisme », le gi-and critique s'empresse d' « ouvrir les Mémoires du Cardinal de Hetz et Gil Blas ! » Cf. infra la conclusion générale où nnus expliquerons cette trange appréciation. — N'est-ce pas ici qu'il iuut voir l'origine du mou-

vu. — l'utopie de condûrcet 853

Notre analyse est arrivée au cœur même de la philosophie ou de la métaphysique politique de Condorcet ; elle doit s'arrêter. Le moment est venu de nous demander si ce n'est pas ici que gît, cachée, la véritable utopie de Condorcet.

On est tente' de le croire quand on songe à l'organisation de la censure du peuple. Condorcet a imaginé une véritable mobilisation électorale qui part d'un seul individu comme centre, pour se propager, par ondes concentriques, jusqu'aux dernières extrémités du pays (I).

Sans aller jusqu'à dire avec Maral que les auteurs de celte organisation devraient être enfermés « aux. Petites-Maisons», (5M//ra 24U) nous reconnaissons qu'elle est irréalisable. Ce serait l'organisation permanente du désordre. On a déjà assez de peine, datis notre système actuel, soit à maintenir l'ordre dans certaines élections, soit à éviter les abstentions quand les élections se renouvellent à intervalles rapprochés, pour qu'il nesoit pas permis de redouter l'éventualité de ces mobilisalions quasi-journalières du corps électoral. Nous ne sommes plus au temps où le « peuple » passait sa journée sur l'agora. Nous n'avons plus d'ilotes et de métèques pour pourvoir aux besoins économiques de la Société. Nous sommes tous des citoyens et des agents économiques ; l'activité de chacun est utile et indispensable au groupe ; il faut éviter le gaspillage. El, dans son rêve de rationaliste, Condorcet fait un gaspillage énorme de ces activités {-2).

Il serait pourtant injuste de railler cette conception ; elle s'explique d'abord par une réaction bien naturelle contre le passé, où le peuple n'intervenait en rien dans la gestion de la chose publique ; ensuite par l'observation directe de la réalité, à Paris surtout, où le peuple, soit dans les clubs et sections, soit dans les tribunes des Assemblées révoluliou-

vement qui aboutira au Culte de la Raison de Robespieri'e, et, plus tard, à la Religion de V Hu^nanité d'Auguste Comte ?

(1) Cr. ci-dessus... 578 et sq.

(2) Cf. Supra, p. 273, 276, 343, les critiques très justifiées de Robert, Petit et Boissy-d'Angias. Tous sont unanimes sur ce Ipoint. Condorcet a atténué, mais imparfaitement, le caractère irréalisable de son système en enlevant les décrets à la censure et à l'initiative populaires. Car l'examen seul des lois exigerait encore la présence continuelle du peU' pie dans les Assemblées primaires.

naires, soit même dans la rue, s'était précipité avec une frénésie impétueuse, en véritable glouton, sur l'exercice rf/ree^ et presque continu de sa souveraineté enfin dérobée aux usurpateurs traditionnels et rendue désormais à ses véritables titulaires. Condorcet était d'une intelligence trop supérieure pour ne pas prévoir et déplorer les excès de cet exercice direct de la souveraineté. Ne pouvant l'empêcher, il a essayé de le réglementer, en s'inspirant des habitudes prises par le peuple, si dangereuses fussent-elles. Ainsi s'explique cette organisation des Assemblées primaires qui nous choque tant aujourd'hui, et où l'on voit la nécessité, pour les citoyens inscrits sur le tableau civique, d'être constamment présents, ne serait-ce que pour les élections continuelles : députés, ministres, juges, jurés, Haute-Cour, censeurs judiciaires, etc., sans compter la censure de toutes les lois et l'initiative législative !

Instruits aujourd'hui par l'expérience de plus d'un siècle de vie politique, nous pouvons, mieux que Condorcet, apprécier les dangers de cette organisation et son caractère irréalisable.

Ce point établi, nous déclarons qu'il n'y a pas d'utopie dans les autres parties du système politique de Condorcet. Appellera-t-on « utopie » les droits naturels ? utopie : l'égalité, la liberté, la souveraineté? utopie : le suffrage universel, la suprématie du législatif? utopie enfin : le référendum? Mais ces diflérents systèmes d'organisation politique sont aujourd'hui réalisés dans les Etats contemporains. On peut les critiquer, en désirer de meilleurs, mais on ne peut les qualifier d'utopigues puisqu'ils sont réels.

Utopie, dira-t-on, la théorie métaphysique qui place une même raison dans tous les citoyens ? mais .celte théorie est l'hypothèse fondamentale sur laquelle repose la philosophie de la connaissance. 11 y a tout avantage à donner à la philosophie de l'action, la même base. Sans cela on ne comprendrait pas que la pensée puisse diriger l'action, et l'action : instruire la pensée. Les pouvoirs et les fonctions de l'être sont différents ou différenciés ; mais ils se rattachent à une racine commune : la raison (1).

(1) Cf. ci-de.ssus, p. 802 804 la conception du bonheur dans Condorcet nous avons montré qu'elle n'avait rien d'utopique.

vil. — AVENIR DE LA DÉMOCRATIE 835

Utopie enfin, dira-t-on, l'espérance magnifique mais illusoire qui fait entrevoir à Condorcet le règne de la raison dans la vie sociale et politique !

Il serait banal d'insister sur ce fait d'observation que l'utopie de la veille est devenue la réalité du lendemain. Considérons les différentes dispositions constitutionnelles adoptées par Condorcet, sauf la censure du peuple; ne devaient-elles pas paraître, et n'ont-elles pas été jugées utopiques, au moment où il les a présentées? El cependant Hérault de Séchelles les a introduites dans la Conslitulion montagnarde de 1703, Boissy d'Anglas et Daunou dans celle de l'an III, et peu à peu, dans le courant du xix'' siècle, elles sont entrées, après des alternatives de succès ou d'éclipsé, dans nos Constitutions successives et dans celles des autres Etats.

Considérons aussi les différentes lois, arrêts et règlements, successivement introduits dans le Droit administratif et pénal ; est-il ulopique <le déclarer qu'un progrès incessant a amélioré les rapports de l'individu et de la puissance publique, les principes de la répression sociale et l'application des peines 1)?

Or, quel est le principe commun de lous ces progrès? c'est la substitution de la raison à la force. Donc il est vrai de dire que, de plus en plus, c'est la raison qui gouverne les peuples vraiment libres.

Est-ce à dire que tout soit fait ? Le prétendre serait verser dans l'utopie. Mais reconnaître que la démocratie contemporaine, surtout en France, de plus en plus éprise de vérité et de justice, c'est-à-dire de science, s'est engagée dans la voie ouverte par Condorcet, et em[jloie les moyens qu'il a jM'éconisés : instruction laïque universelle, éducation politique des masses, sufirage universel, souveraineté nationale, suprématie du pouvoir civil, amélioration dans le sens de la justice des rapports sociaux, (2) égalisation des droits, poli-

(1) Cf. notre Précis de Droit Usuel, etc., p. 182 et sq. ; cf. 245 et sq., 276.

(2) Il serait injuste de reprocher à Condorcet de n'avoir pas énoncé le problème social dans les termes mêmes où il se pose aujourd'hui. Car l'œuvre de la Révolution a été si vaste, si complexe, et si nécessairement indiindualiste, qu'elle ne pouvait embrasser aussi le problème

8a(i LIVRE IV. INFLUENCE DE CONUORCET

lique fondée sur la science, — c'est reconnaître que Tutopie deCondorcet est un idéal ! Rt, plus encore que les individus, les nations ne feraient rien sans un idéal ! Un idéal de vérité et de justice oriente les efl'orls d'une nation, les élève et les ennoblit. Cet idéal est un puissant agent d'union et de solidarité entre les ouvriers successifs ou simultanés de l'œuvre commune. Or c'est l'idéal deCondorcet qui guide aujourd'hui nos efforts vers la raison, la justice et la solidarité.

Notre jeune Démocratie, symbolisée par la «Semeuse » de Koty, fcMile, d'un pas gracieux et ferme, la terre du passé, éclairée par l'aurore nouvelle qui se lève à l'horizon. Dans les sillons fraîchement remués elle jette, d'un geste large, les fécondes espéranc^-s du prochain avenir. Qui a labouré ce champ ? Qui a fourni à la semeuse l'abondante et féconde semence de justice, de raison et de solidarité ? Qui a enfin fait se lever ce soleil brillant? N'est-ce pas le penseur qui a dit : « C'est par la raison seule qu'on gouverne les peuples vraiment libres... Toute société qui n'est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans... Si Ion me demande quelle est la première règle de la politique? C'est d'être juste. Quelle est la seconde ? C'est d'être juste. Et la troisième? C'est encore d'être juste... Il est plus doux de vivre pour autrui; c'est alors seulement que l'on vit véritablement pour soimême » (1)... »

Les anciennes dynasties mettaient leur gloire et leur orgueil à descendre de quelque conquérant lointain, grossier et brutal. La démocratie française n'a rien à leur envier : elle est la fille légitime d'un penseur et d'un philosophe. (^M/)ra 358).

Dans son rêve généreux Condorcet a entrevu une cité

des « classes » et tous ses dérivés : organisation du prolétariat, mutualité, etc. Cependant il faut bien reconnaître que, malgré son individualiste, Condorcet a préparé la voie aux rétormateurs sociaux : a) par sa théorie de l'impût dégressif en faveur des prolétaires; b) par sa conception des caisses d'accumulation ou de prévoyance {Supra 767 et note 3j ; c) par sa morale de la bienveillance et de la sympathie d'où est sortie, par une évolution normale, la morale de la solidarité et de la mutualité; d) enfinpar sa pédagogie positive et démocratique, fondée sur la raison et la science et réclamant déjà l'affranchissement populaire par l'instruction universelle et laïque. (Il Cf. X, 386 ; XII, 612 ; I, 347-348 ; 623, Cf. ci-dessus p. 356 et note 1.

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