VII. AVENIR DE LA DEMOCRATIE
idéale fondée sur l'égalité et gouvernée par la raison. Il a tracé le plan de cette cité, il a apporté et rassemblé quelques matériaux. Depuis, l'édifice monte lentement. Tous ceux qui y ont travaillé dans le passé, ceux qui y travaillent aujourd'hui, ceux enfin qui y travailleront demain, doivent savoir qu'ils sont les fils légitimes du grand piiilosophe de la Révolution française, dont les rêves prophétiques n'étaient que la vision anticipée et philosophique de la vie contemporaine.
CONCLUSION GÉNÉRALE Place de Gondorcet dans 1 Histoire
a Les places que la postérité donne sont sujettes, comme les autres, aux caprices de la tortune. Mallieur à la réputation de tout prince qui est opprimée par un parti qui devient le dominant ou qui a tenté de détruire un préjugé qui lui survit. x> (Montesquieu).
Quoique vieilles Je plus d'un siècle, les idées sociales et politiques de Gondorcet sont loin d'être pleinement re'alisées. Elles paraissent même, aujourd'hui encore, suivant un mot répandu : « très avancées ». Toujours vivantes et agissantes, elles guident ceux qui sont à l'avanl-garde du progrès social et politique, et provoquent de la part de leurs adversaires, de vives critiques. Gomment donc se fait-il que, tour à tour loué et dénigré, Gondorcet se trouve si ignoré (t), par ceux-là mômes qui rabaissent son œuvre ou qui en font l'apologie? Voilà un fait historique qui demande une explication.
Que Gondorcet soit peu connu, cela ressort de la Préface de notre livre, de la Bibliographie, et de tout notre ouvrago lui-même. Par tout ce que nous en avons dit et par le peu qui en a été dit jusqu'ici, dans les rares études fragmentaires qui lui ont été consacrées, on peut juger de l'oubli dans lequel ce grand nom était tombé.
(1) Ce n'est pas seulement, pav la masse, que Gondorcet est quasiignoré aujourd'hui, c'est encore par les historiens du Droit constitutionnel, de la Législation financière, du Droit international, de l'Economie politique, de la Morale et de la Sociologie, qui l'oublient ou lui consacrent une simple mention. Puisse notre ouvrage les pousser à étudier Gondorcet à ces différents points de vue et à lui faire, dans l'histoire de ces sciences et de ces questions, la place qu'il mérite.
CONCLUSION GÉNÉRALE 8o9
Qu'il ail été tour à tour vilipendé et célébré, on a pu le voir dans tout le livre T, du chapitre I au chapitre VII pour la période de son existence, et dans le chapitre VIII pour la période qui a suivi sa mort jusqu'à nos jours. Nous avons surtout montré, dans ce dernier chapitre, l'intluence posthume deCondorcet et par suite les éloges qui accompagnent sa mémoire. Nous dirons surtout ici les critiques et nous en rechercherons les causes.
Condorcet a subi le sort qui attend tous ceu.K qui se sont dévoués à la chose publique, qui ont suivi une ligne de conduite allant droit au but, qui enfin ont livré la guerre aux préjugés de toute sorte. Heurtant de front des habitudes collectives, contrariant des intérêts et des ambitions, ils ameutent contre eux la coalition des appétits déçus ou contrarié-^, et parfois, ce qui est plus rare, celle des convictions sincères froissées.
Jusqu'au 9 juillet 1791, Condorcet est entouré de l'estime et de la vénération des moiiérés, de ceux que l'on a appelés les « Feuillants » (1). Mais après son discours anti-royaliste du 9 juillet, il est obligé de rompre avec eux. Le duc de La Rochefoucauld lui tourne le dos. André Ghénier l'insulte. Le grave de Malesherbes voudrait même « l'assassiner ! » (ci-dessus p. 99).
Condorcet abandonne « la société de 1789 » et va aux Jacobins où on lui fait fête (ci-dessus 99, note 3). Il en devient même le Président de quinzaine.
Cependant Marat attaque Condorcet (ci-dessus p. 1 64, note 2). Robespierre domine les Jacobins, y prépare sa dictature et devient l'ennemi impitoyable de Condorcet qui a dit de lui « qu'il ne sera jamais qu'un prêtre » {Supra 144). Condorcet quitte les .hicobins. C'est le signal de nouvelles attaques (ci-dessus p. 145 et 169, note 2 ; cf. 100, note 1).
Viennent les élections à la Convention. Condorcet échoue à Paris, où il n'obtient qu'une seule voix (ci-dessus p. 170). En revanche, cinq déparlements le choisissent pour député. Paris le trouvait trop tiède ; aux yeux de la Province au con-
(1) AuLARD dans Hi^t. génér., Lavisse et Rainbaud, A'JII, 103.
traire, il personnifiait le républicain d'avant-garde qu'il avait toujours été.
Jacobin et montagnard plutôt que girondin (ci-dessus 99, note 3 et 191), il se lie de préférence avec les Girondins, car les audaces du parti populaire Teffraient. La Révolution, qu'il voulait pacifique et légale, s'était faite au milieu d'une explosion de colère. Pour endiguer le courant populaire, pour réconcilier Paris et les déparlements, il rédige une Constitution et il adjure ses collègues de la voter? il est emporté dans la tourmente qui balaye les Girondins,
Tour à tour loué et injurié, mais toujours estimé et respecté, il a suivi les fluctuations de cette époque fiévreuse et agitée. On peut dire néanmoins que le courant des éloges, de l'estime et de l'admiration a été soit à Paris, soit en province, beaucoup plus fort que le courant des injures. Condorcet a été, de son vivant, plus loué qu'injurié.
Un an a|)rès sa mort, la Convention, par l'organe de M. J. Chénier, déplore sa fin tragique et le met au rang des bienfaiteurs de la patrie, des martyrs de la liberté. Les Cinq-Cents, les Anciens, ne prononcent jamais son nom sans une émotion grave et recueillie (ci-dessus p. 341 et sq. ; 347-348).
Surviennent les époques de réaction, l'étoile de Condorcet pâlit: LaHarpe (1), nous l'avons dit (ci-dessus p. 339), déclare « souverainement ridicule » l'application du calcul aux sciences morales. Il en raille « l'extravagance». Il voit dans Condorcet a un sophiste entraîné par la vanité» et un mathématicien pris de « délire » (2).
Or, La Harpe avait dit les années précédentes: « le marquis de Condorcet est une des espérances de la philosophie » (3). Le marquis royaliste, ou paraissant tel, était digne de tous les éloges. Le républicain ne pouvait être qu'un fou 1
(1) Cf. une lettre de Condorcet à La Harpe, I, 288 : « Recevez, Monsieur, tous mes i-emerciements des choses flatteuses que votre amitié pour moi vous a inspirées... Adieu, Monsieur ; aimez-moi toujours. Je compte avoir bientôt le plaisir de vous embrasser, en attendant celui de pleurer aux Barmècides, qui, malgré mes critiques dans lesquelles je persiste, sont un chef-d'œuvv* d'éloquence » (Lettre écrite en 1774 et insérée dans le Mercure de France.
(2) Le Lycée, II, 2^^ partie, 766.
(3j Correspondance , 1, lettre XVIL
CONCLUSION GENERALE f^jjl
En 1851, Louis Napoléon préparait le crime du Deux Décembre. Un républicain, un ancien membre du gouvernement provisoire de 1848, l'Académicien Arago avait publié la ii° édition des œuvres de Condorcet (1847-1849). Cet hommage rendu par un républicain de 48 au fondateur de la Première République, excita la verve de Sainte-Beuve prêt en ce moment à se rallier à l'homme qui méditait d'étrangler la liberté. Eflrayé des conséquences du régime républicain et populaire Sainte-Beuve craignait de « tomber dans une grossièreté immense... Je vais le front baissé, disait-il, et j'ai le deuil dans le cœur. J'ai le deuil de la civilisation que je sens périr (1) ». Or, que voit-il dans l'édition publiée par Arago? la censure du pouvoir personnel et l'apologie du régime républicain ; il n'en faut pas davantage pour que Sainte-Beuve (2) raille l'œuvre philosophique et politique du guiiledela Révolution.
Il se moque de sa « foi aveugle dans les méthodes », de « cette idée si contraire à l'observation que toutes les erreurs viennent des institutions et des lois, que personne ne naît avec un esprit faux, qu'il suffil de présenter directement les lumières aux hommes pour qu'à l'instant ils deviennent bons, sensés, raisonnables ». li voit dans (Condorcet un niveleur à froid, systématique qui « tend à niveler dans une médiocrité univ^erselle les facultés supérieures (3) » et qui aspire au « jour futur où il n'y aura plus lieu aux grandes vertus, aux actes d'héroïsme où tout cela sera devenu inutile par suite de l'élévation graduelle du niveau commun ». Son ironie se joue de ce « dernier rêve, le plus fastidieux de la pure raison entêtée d'elle-même ; c'est l'idéal encyclopédique dans toute sa beauté opaque. Condorcet nous en offre la dernière expression. » « Refaire le cœur humain à neuf, telle est la prétention exorbitante de cette école finale du .tviii® siècle issue de l'Kncyclopédie et dont Condorcet, je l'ai dit, est le produit extrême et comme le cerveau monstrueux. Jamais il ne s'est vu de délire plus éclairé en apparence et mieux enchaîné, de délire plus raisonneur (4). »
II) Cité par G. Lanson, Causeries du lundi. Extraits, Paris, Garnier. p. XXIV-XXV.
(2) Causeries du Lundi, 3'' édition, III, 336-35'J.
(3) Gt. ci-dessus 403 et ^q.
(4) Loc. cit., 347.
L'homme politique n'est pas mieux traité que le philosophe : « Condorcet a été un personnage politique des plus considérables, un de ceux qui font les Révolutions, qui y poussent, qui en espèrent tout, qui ne s'arrêtent qu'au dernier moment, au bord extrême du précipice et qui y tombent (1). » Sainte-Beuve critique son vote « hypocrite » dans le procès de Louis XVI. Il le blâme d'avoir voulu affaiblir l'Exécutif et d'avoir appelé le peuple à se gouverner directement
Sainte-Beuve parle des articles de polémique où Condorcet « distribuait à droite et à gauche ses petits coups de stylet empoisonné. » En songeant aux articles donnés à /a CA/'onique de Paris il éprouve « un sentiment de tristesce et presque de commisération ». « Devenu un des meneurs de la presse, Condorcet y manœuvra avec une habileté souvent perfide (i). » Mais il reconnaît qu'avant 1789 Condorcet était l'un des plus sérieux ornements de Vancienne société (3).
Appréciant à la fois le philosophe et le politique, il dit : «Au sortir de ce livre terne {V Esquisse) el soi-disant consolateur... il faut bien vile ouvrir les mémoires du Cardinal de Retz et Gil Blas : ce sont les deux livres qui guérissent le mieux de Condorcet (4). »
La conclusion est à citer : « Condorcet restera, quoi qu'on fasse, le plus manifeste exemple de ce que peuvent engendrer de funeste un coin d'esprit faux et d'esprit de système opiniâtrement logé au sein des plus vastes connaissances et de ce qu'on appelle lumières, un germe de fanatisme et de malignité développé au cœur d'une nature primitivement bienveillante,
(1) Loc. cit., 338.
(2) Sainte Beuve subirait-il ici l'influence de Lacroix le publiciste ? Ce dernier, déclare Lalande, a reproché à Condorcet {Journal de Paris, 12 mars 1793), certains articles de la Clironique; cela veut dire qu'on imprimait sous son nom des articles dont il n'était pas l'auteur. Il semble en effet qu'il ne fut pas assez jaloux de son nom, parce qu'il ('•tait supérieur à ces petites inquiétudes de l'amour-propre, qu'il était complaisant, enfin qu'il ne lisait pas toujours ce qu'on lui prêtait dans la Chronique et ailleurs » (Mercure de France, n° 21, 20 janvier 1796, p. 155-156.) Nous avons cité (ci-dessus, p. 123, note) le mot de Duinont sur le ton de calme et de bienséance des polémi([ues de Condorcet.
(3) Ibid., 349-350.
(41 Ibid., 346.
COXCLUSION GÉNÉRALE 8()3
l'application indiscrète et outrée des méthodes mathématiques transportées dans les sciences sociales et morales, l'abus de l'analyse et une crédulité, une superstition abstraite d'un genre tout nouveau chez ceux mêmes qui se proclament le plus affranchis de toute illusion et de toute croyance. De telles orgies de rationalisme amènent à leur suite des réactions en sens contraire et Condorcet donna beau jeu le lendemain aux Bonaldelaux de Maistre(i). »
Nous avons dit ailleurs (ci-dessus livre IV, §^ 1, 6 et 7' ce que l'on peut penser de l'idéal cartésien et encyclopédique ; nous avons dit aussi tout ce qu'il y a d'utile et de fécond, de grand et de courageux dans le rôle politique de Condorcet, l'homme bon, loyal et désintéressé par excellence (2). Mais il suftisait à Sainte-Beuve que cet homme ait fait l'apologie du gouvernement populaire et la critique décisive du gouvernement personnel pour qne, aussitôt, « l'un des plus sérieux ornements de ra?ic/e««é? société » devienne* un cerveau monstrueux », un fou raisonneur, un <( meneur » sans scrupule.
Sainte-Beuve s'est lourdement trompé. N'a-t-il pas regretté celle malencontreuse causerie plus tard, quand il s'est séparé de l'KmpirelH)? Et qu'a-t-il dû penser quand il alu, en 1857, la magnifique page de Lanfrey à laquelle nous avons fait allusion (ci-dessus p. 35.), note), mais que nous réservions pour la
(il/ôitf., 358-359; cf. ci-dessus, p. 335 336.
(2j Comme exemple de son désintéressement, nous rappellerons son attitude quand il refusa le préceptorat du Dauphin (p. 110) et son abnégation, quand il poussa Danton et Monge au ministère (p. 159161). Comme exemple de sa bonté foncière, nous rappellerons toute sa morale, les conseils à sa fille et le passade cité de sa lettre à Turgot (p. 749) et ses angoisses devant une injustice (p. 612). Par une curieuse coïncidence, déjà signalée (p. 337, note 2) la devise de sa famille (Caritat de Condorcet) était Caritas !
(3) Cet article de Sainte-Beuve sur Condorcet est un « accident » dans la carrière du grand critique. Il se détachera courageusement de l'Empire vers 1860, cf. Lanson, loc. cit., XXVIII et sq. ; le « rationaliste honoraire », suivant le mot de Sainte-Beuve lui-même, n'aime plus un régime qui trahit la Révolution et se fait clérical, cf. ibid., XXX et sq. Ajoutons enfin que Renan, attaqué au Sénat, trouva dans Sainte-Beuve, et cela en pleine séance, un défenseur aussi énergique que convaincu, ibid., XXXII.
8Gi CONCLUSION GÉNÉRALE
citer ici, en opposition avec lejugement faux et passionné que nous venons d'examiner : « Condorcet, homme deux fois illustre par la science et par les lettres, vieux compagnon d'armesde Voltaire, de Diderot, de d'Alembert, de Turgot, et leur représentant au milieu de la Révolution opérée par leur génie; caractère d'une irréprochable pureté, âme si ferme et si stoïque sous des apparences timides, qui dictait jusque sous la hache du bourreau cette merveilleuse vision de l'avenir, cette immortelle EsquUse où respire tant de paix et de sérénité qu'on la dirait datée des retraites de l'éternel repos. Des sophistes ont voulu lui marchander sa gloire en chicanant sur telle ou telle aftirmalion hasardée. Qu'importe un détail contestable dans une œuvre écrite à la hâte, sans matériaux, par un proscrit poursuivi d'asile en asile, et lorsqu'à chaque instant la mort frappait à sa porte ? L'ensemble n'en est pas moins d'une beauté et d'une raison supérieures. Et à supposer qu'il n'y ait là, comme ils l'affirment, qu'un rêve de philanthropie, ne voient-ils pas que les Ae>(95 sew/.*; sont capables de faire de tels rêves à de telles heures? » [Essai sur la lîêvo' lut'wn française, p. 280-281).
Ce philanthrope, ce héros, célébré avec tant d'éclat par Lanfrey, ce « type idéal >> qui excitait la « suprême vénéralion » de Liltré (cf. ci-dessus, p. 353, mot écrit en 1860), ne trouva pas grâce devant un des derniers représentants de l'éclectisme, hostile par tempérament et par politique, à l'Idéologie révolutionnaii-e qui se réclamait de Condorcet. En 1873, en présence d'un auditoire élégant et « bien pensant », Caro se livra à une exécution du libre-penseur et du républicain : Le livre de Condorcet, dit-il, « est devenu l'évangile de toute une école qui s'en inspire encore, et qu'on peut bien appeler du nom dont elle se glorifie elle-même, Vécole i'cvolutionnahe, y eniendn oelle qui proclame la révolution comme une institution en permanence... C'est là que l'on développe avec toutes sortes de variantes cette thèse que l'idée doit germer dans Is sang, que le sang est la rosée fécondante du progrès... » (1). Tel est le portrait du sage philanthrope, de ce-
(l) Revue des Deux-Mondes, études sur le Progrès social, 16 oct. 1873, p. 743.
CONGLUSIOX GÉNÉRALE 865
lui que ses amis appelaient « le bon Condorcet », portrait, infidèle et perfide, tracé par l'enseignement officiel à l'usage de la bourgeoisie et de la noblesse bien pensantes dans les anne'es où la réaction, toujours puissante, allait essayer d'étrangler la jeune République, encore au berceau ! En 1883, un auteur contemporain consacra enfin une étude loyale et sincère au philosophe du Progrès (1). Il constate avec tristesse, non sans se défendre d'une certaine exagération, que Condorcet est un ignoré : « On semble s'être concerté pour saper sa réputation : l'un parle de son crime (Lamartine) (:2), les autres l'accusent d'utopie (Caro, Baudrillart, etc.), celui-ci le considère comme un fou (La îlarpe), celui-là lui reproche de s'être affaissé au pied de l'échafaud (Charma), il y en a même qui cherchent à jeter de la boue sur sa vie privée (Granier de Cassagnac, Histoire des Girondins) (3) : ou bien, système de dénigrement qui n'est pas moins odieux, on affecte pour lui un dédaigneux mépris, on évite de prononcer son nom, on fait le vide autour de sa mémoire, on attribue à d'autres ce qui lui appartient, on le traite en esprit subalterne, condamné d'avance à l'oubli. Il est même à remarquer que, dans nos histoires littéraires destinées à la jeunesse (4), le nom de Condorcet n'apparaît point, sinon quelquefois dans une éniimération rapide des hommes de la Révolution ou dans la liste des orateurs académiques. Quanta ['Esquisse, il n'en est jamais question. Si cette tendance continue, il n'y aura bientôt plus en France que les érudits qui sachent que Condorcet a écrit sur l'histoire » (loc. cit., 188).
L'auteur ajoute plus loin : « la réaction s'est acharnée après lui... Les idées de la Révolution ont été presque cons-
fl) Gii.LET, L'utopie de Condorcet, etc , (cf. Bibliographie, p. xx .
(2) Cf. édition Arago I, clxxxv. Voir tout le passage clxxiv-clxxxvi où le jugement aussi erroné que fantaisiste de Lamartine sur Condorcet est vertement relevé et critiqué.
(3) I, 131 ; cf. ci-dessus, 99-100. Gillet ne cite pas l'étude de Sainte- Beuve.
(4) Outre Lanfrey et M. Aulard qui ont rendu pleine justice à Condorcet, il faut encore citer l'Histoire Socialiste àa.ns.\ai(i\xe\\e 'bil Jaurès loue, avec autant d'exactitude que d'éloquence, le nMe du grand penseur et du grand politique. (Fascicules de la Législative, passim).
tamment battues en brèche. Si la réaction politique a eu des vicissitudes, la réaction cléricale n'a pas cessé de se développer de plus en plus. Le jugement de La Harpe sur Con" dorcet n'a pu être revisé... La postérité n'a donc pas encore commencé pour Condorcet, tant sont viyaces les passions politiques? Mais l'avenir réparera, il n'en faut point douter, les torts du passé à son égard » (ibid., 189).
Ces torts sont réparés. L'Universilé républicaine a pris Condorcet comme modèle pédagogique. La « Société positiviste n lui a élevé un buste et, de plus, elle fête tous les ans son nom à Bourg-Ia-Reine. Paris lui a érigé une statue (14 juillet 1894) à côté de l'Institut (Su/jra, 333, note!). Enfin le livre que nous publions aujourd'hui « revise le jugement de La Harpe » sur Condorcet, fait connaître son vrai rôle politique et révèle, dans l'histoire, le fondateur de la science du Droit constitutionnel et de la sociologie. Que d'autres viennent encore étudier son œuvre, cette encyclopédie aussi variée qu'étendue, et l'on pourra dire que désormais « la postérité a commencé pour Condorcet(l) ».
Condorcet est mort victime de son amour pour !a liberté. Sa réputation a suivi les fluctuations de la liberté ellemême. Dénigrée, oubliée ou dédaignée dans les périodes où les principes de 1789 sont eux-mêmes l'objet du dédain ou de l'hostilité, sa gloire au contraire brille d'un vif éclat dans celles où les principes révolutionnaires servent de centre de ralliement à l'opposition républicaine, quand elle lutte pour le pouvoir (2) ; ou de foyer d'action aux hommes de progrès et d'avant-garde, une fois le pouvoir conquis (3).
(1) En 1813, Lacroix écrivait ces mots très justes : « Condorcet, comme tous ceux qui ont marqué dans cette terrible crise, a subi les iui'ements les plus contradictoires ; mais il lui est resté dans la classe des hommes doués de lumières et de vertus, des amis fidèles qui ont conservé pour sa mémoire un juste respect que ne démentira point l'examen des faits, lorsqu'il sera dirigé par cet esprit de modération et d'impartialité qui sait faire dans toute suite d'événements la part aux caprices de la fortune et aux erreurs qui échappent dans les combinaisons politiques les plus sages » (Notice histoviqiie snr la rie, etc., p. 22 23).
{■2\ Voir ci-dessus, liv. I, chap. viii.
(3) Voir la discussion des lois scolaires ;1SS1, 1882, 18S6, qui orga-
Ainsi se trouve justifié le mot profond tle Montesquieu: « Les places que la postérité donne sont sujettes, comme les autres, aux caprices de la fortune. Malheur à la réputation de tout prince (de tout homme politique) qui est opprimée par un parti qui devient le dominant ou qui a tenté de détruire un préjugé qui lui servit». [Grand, et Décad. chap. I"). La réputation de Condorcet a été opprimée par la réaction, parce qu'il avait tenté de détruire les préjugés contraires à la raison et à la liberté.
Par un juste retour de l'immanente justice, sa gloire brille aujourd'hui d'un vif éclat. Ce qui prouve au moins deux choses, d'abord le réveil des idées rationnelles, et celui de la politique laïque et démocratique glorieusement personnifiées par Condorcet, ensuite notre descendance légitime, notre filiation historique par rapport à cet illustre ancêtre,
IL — Dans notre histoire nationale, Condorcet mérite d'être placé à côté des Physiocrates etdeTurgot, entre Montesquieu et Auguste Comte.
Est-ce assez dire ? Condorcet est-il seulement une gloire française? N'est-il pas encore une gloire de l'Humanité? Condorcet lui-même a répondu à cette question dans une page magnifique, déjà citée {Supra 771 ) et qu'il faut relire ici : « Si ce perfectionnement indéfini de notre espèce est, comme je le crois, une loi générale de la nature, l'homme ne doit plus se regarder comme un être borné à une existence passagère et isolée, destiné à s'évanouir après une alternative de bonheur et de malheur pour lui-même, de fùen et de mal pour ceux que le hasard a placés près de lui ; i! devient une partie active du grand tout et le coopérateur d'un ouvrage éternel. Dans une existence d'un moment sur un point de Pespace, il peut, par ses travaux, embrasser tous les lieux, se lier à tous les siècles, ei agir encore longtemps après que sa mémoire a disparu de la terre (1). »
nisent renseignement public sur la triple base de la gratuité, de l'obligation et de la laïcité ; Voir le mouvement laïque contemporain ; voir enfin la Société Condorcet (F'aris) de fondation récente. (1) VII, tS3.
Oui, Condorcet n'a occupé personnellement qa'un point du temps et de l'espace ; mais, par ses travaux, il embrasse tous les lieux ; sa mémoire, après quelques éclipses passagères, est redevenue vivante et agissante ; sa philosophie rationaliste, sa foi au progrès, son amour passionné delà justice (1), son esprit laïque et critique, nous inspirent, nous dirigent. Et ce n'est pas nous qui les profanerons en les qualifiant avec Sainte-Beuve de « délire raisonneur » ! Sa philosophie sociale revit dans nos lois de plus en plus pénétrées d'humanité et de solidarité. Ses espérances de paix universelle ont reçu un commencement de réalisation à La Haye. Enfin ses «orgies» rationalistes, suivant le mot ironique et injuste de Sainte-Beuve, ont amené une réaction, cela n'est pas niable ; mais en vertu de l'éternelle loi du rythme, la raison a repris le dessus et c'est elle qui, après avoir dominé et dirigé l'œuvre de Condorcet, gouverne encore ou aspire à gouverner déplus en plus les peuples vraiment libres. Son idéal est, à des titres divers, celui de Descaries, de Turgot et des Encyclopédistes ; mais, loin d'être « opaque », l'idéal laïque, l'idéal critique et rationaliste est de plus en plus brillant et lumineux : ses clartés inondent encore la route du Progrès ; l'Humanité s'y est engagée et, malgré d'inévitables mais passagers soubresauts et reculs, elle ne l'abandonnera jamais.
Il y a plus ! La foi au progrès par la science et la liberté, la foi dans la raison et la justice ne cessent de se propager et de se fortifier ; tous les jours elle gagne de nouveaux adeptes dans toutes les parties du monde civilisé, elle a même pris, ces derniers temps, les proportions d'une religion universelle. Et combien n'y en a-t-il pas parmi nous qui ont trouvé dans cette croyance au progrès, dans la foi en l'avenir de l'humanité, un ordre de sentiments que les religions seules paraissaient jusqu'ici eu état de donner? « C'est la consolation, c'est l'espérance, c'est l'étoile d'une multitude d'âmes pour lesquelles le paradis sur la (erre a remplacé le paradis d'en
(1) Rappelons ces mots si remarquables et que nous avons déjà cités : « Si l'on me demande quelle est la première règle de la politique ? C'est d'être juste. Quelle est la seconde? C'est d'être juste. Et la troisième 1 C'est encore d'être juste » I, 347 348.
haut. » (Paul Janet, Hist. de la sci. politiq., 3" édit., II, 691).
Celle éloile a été celle de Condorcet. Elle brille encore. Elle brillera toujours.
Préface , • • vri-xiii
Bibliographie xv-xxiii