CHAP. II. DU 5 MAI 1780 AU 4 FEVRIER
La révolution municipale de juillet 1789 eut pour conséquence une organisation nouvelle de la Cummune de Paris dont Condorcet, nous l'avons dit, était membre ; elle s'élendit dans toute la France (1). Cette question si importante du réveil du pays ou plutôt de son éveil à la vie politique, ne devait pas laisser Condorcet indifférent. Il fait paraître, probablement dans les premiers jours de novembre 1789, deux opuscules : ^ur la formation des communes (IX, 40o) ; Sur la formation des communautés de campagne (IX, 431). Ces opuscules sont intéressants à plus d'un titre : 1° il est probable que le premier renferme une partie du plan proposé par Condorcet à la Commune de Paris (2) ; 2" on y trouve des vues originales sur la division terriioriale et administrative du pays (voir plus loin livre II, chap. 111) ; 3' enfin, comme l'Assemblée nationale était en train de discuter et de décréter, le 11 et le 12 novembre, la nouvelle division territoriale et administrative du pays, ces opuscules sont une nouvelle preuve de ce fait que Condorcet est sensible aux moindres mouvements de l'opinion et attentif à tous les actes importants de l'Assemblée nationale qu'il « rénéchit'» et renvoie à ses concitoyens avec un a[)port personnel d'une grande originalité.
Enfin, il rédigea et présenta le 15 décembre, au nom de la Commune de Paris, une Adresse à VAssemhiée nationale pour que Paris forme partie d'un grand département (IX, 395). Cet opuscule témoigne d'un grand sens politique : Condorcet y prévoit les difficultés qui vont bientôt surgir et l'inimitié malheureuse qui séparera Paris et les provinces, Paris prenant la tête du mouvement révolutionnaire, et les départements s'elTrayant à la fois de ses hardiesses et|de sa prépondérance. Condorcet énonce le problème avec sagacité, le développe avec une intelligence supérieure des nécessités politiques du moment et conclut par des vues prophétiques qui ne seront que trop vérifiées par les faits : il rappelle avec exactitude les motifs qui ont poussé l'Assemblée nationale à abolir les anciennes divisions de la France et à en établir de
(1) Cf. AuLARO, dans Lavisse et Rambaud, loc. cit., 65-70.
(2) Robinet, loc. cit., p. 87.
o4 LIVRE I. HISTOIRE EXTERNE, ETC.
nouvelles « instituées seulement par la nécessité de partager les détails des fonctions publiques » et combinées de façon à faire naître des intérêts communs et un esprit public. Aujourd'hui donc que la ville de Paris demande « à faire partie du département où son territoire se trouve placé », elle ne fait que se conformer « au vœu de l'Assemblée nationale » et tt demande à se confondre avec toutes les autres villes ».
Paris aurait pu à la rigueur, vu son immense population, demander à former, à lui seul, un département particulier. La capitale y aurait gagné une réelle autonomie et un plus grand nombre de députés. Toutefois <( la pluralité de ses habitants, in^.médiatement consultés, a cru que ces avantages devaient être sacrifiés à des considérations plus importantes». Paris doit en effet éviter d'exciter la jalousie des départements et ne pas avoir « l'air d'opposer le vœu, les intérêts d'une ville unique, aux vœux, aux intérêts d'une province entière. La ville de Paris désire qu'une liaison plus intime avec les pays qui l'environnent étouffe entre elle et leurs habitants toute espèce de rivalité, et qu'une influence réciproque établisse une fraternité entière entre des hommes que des besoins communs ont unis par des rapports nécessaires ».
Il termine en disant, au nom de la Commune de Paris, qu'ils ont tous 'e désir de voir les Français former un peuple de frères. Certainement « il faut dans un grand empire un centre commun, où se traitent toutes les affaires générales ». Mais ce centre ne peut pas aujourd'hui devenir un foyer « de corruption et d'intrigue «. Car, dans un Etat gouverné par des lois égales et justes, dans un Etat où la capitale est régie par ces mêmes lois, cette dernière « ne peut être que le centre des lumières, la sentinelle qui veille à la couservation des droits de tous, le lien commun de toutes les provinces, le modèle du respect pour l'autorité légale et le boulevard de la liberté » (IX, 401).
On dirait que Condorcet, malgré l'enivrement légitime du 14 juillet d'où est sortie la Commune de Paris, redoute les excès de la « pupulace » qu'il distingue du « peuple » (1) ; on dirait qu'il prévoit la scission de Paris et des départements et, dans le lointain, la proscription des Girondins et les excès delà Terreur.
(1) Œuvres, VIII, 189 ; IX, 161-163 et 446 note.