CHAP. II. DU 5 MAI 1789 AU 4 FÉVRIER
Son activité est infatigable. Yers la fin de décembre 1789 il prend la parole dans une Société d'amis de la paix (1) et il y expose ses vues sur la situation politique actuelle. Elles sont renfermées dans les Reflexions $ur ce qui a été fait et sur ce qui reste à faire {IX, 443). Elles présentent une grande importance, d'abord à cause de l'auditoire auquel il s'adresse, ensuite à cause de la variété, de la profondeur et de la vérité de ses déductions. 11 y parle comme un véritable « leader » de Ja majorité, bien qu'il ne soit pas député. En effet, il passe en revue le programme de travail de l'Assemblée nationale : en indiquant tout ce qu'elle a pu en réaliser, il indique aussi tout ce qui lui reste à faire, il lui trace un nouveau plan de travail. Ici donc, Condorcet ne se contente plus, comme dans les opuscules qu'ila publiés pendantia période électorale, de tracer un programme déduit des principes, mais il prend contact avec la réalité, il suit pas à pas l'œuvre de l'Assemblée et lui trace une route plus précise et mieux orientée ; il devient de plus en plus le cerveau pensant de la Révolution, son guide, son mentor. Jusqu'ici, dit-il aux députés et aux membres de la Société des amis de la paix, jusqu'ici l'Assemblée nationale a travaillé « au milieu de l'anarchie », car le peuple (« ensemble des citoyens», IX, 446 note), à qui l'on a rappelé ses droits, en a tiré de « fausses conséquences » ; c chaque ville ne voyant qu'elle, ne connaissant qu'elle », s'est arrogé une sorte d'indépendance et a voulu « faire des lois pour elle seule, exercer un pouvoir illimité partout où elle se trouvait la plus forte ». Il faut donc achever l'œuvre de l'Assemblée et pour cela détruire l'anarchie, « rendre la sécurité aux classesde la société que le pouvoir populaire a effrayées, enfin.... réparer ce qu'un ouvrage, entrepris au milieu des troubles, doit nécessairement avoir de défectueux » (IX, 446-447).
(1) Cette société est-elle la Société de 1 789 ? ou bien le club breton installé à Paris vers décembre 1789 au Couvent des Jacobms sous le titre de Société des amis de la Constitution ? et plus tard les Jacobins (22 sept. 1792) ? Nous hésitons à nous prononcer. Nous n'avons pas trouvé, sur ce point, de renseignements dans les divers ouvrages de M. Aulard, ni dans son article « Club » dans la Grande Encyclopédie, ni dans la longue et précieuse énumération des Giubs et Sociétés qui se trouve à la table du Moniteur, réimpression, tome XXXT, au mot : club.
Et il établit avec impartialité le bilan de l'œuvre de l'Assemblée nationale: elle a fait une Déclaration des droits et on doit l'en louer ; mais celle-ci présente trois lacunes qu'il faut ou combler ou corriger: il faut d'abord y ajouter un article qui assure « aux citoyens un moyen légal et paisible de réformer la constitution » ; en second lieu, elle laisse croire aux citoyens qu'ils auront la proportion de l'impôt, la liberté de l'industrie et du commerce», ce qui est impossible à l'heure actuelle ; il serait plus loyal et plus prudent d'avertir les citoyens « que, parmi les droits dont ils étaient privés, il en existe dont la jouissance ne peut, sans injustice ou sans danger, leur être rendue, sinon par des moyens plus ou moins lenfs, et que la Déclaration des droits impose seulement aux législatures suivantes, l'obligation de chercher ces moyens et de les employer » ; en troisième lieu, il faudrait préciser les expressions ordre public, utilité ou intérêt commun (IX, 447- 449).
L'Assemblée a posé les bases de la Constitution et elle s'occupe actuellement (décembre 1789) de la manière de former l'Assemblée législative et d'organiser les Assemblées administratives.
Une des bases de la Constitution est l'unité de l'Assemblée. Condorcet l'accepte mais il demande quelques « précautions». On a établi, dit-il, une Assemblée unique, on a même rejeté l'idée d'un conseil n'ayant que le droit d'opposer un ou plusieurs refus momentanés et motivés ; telle était (cf. ci-dessus, 24, 41), la solution préconisée par Condorcet dans deux opuscules, le premier publié pendant la période électorale, le second écrit le 3 septembre au milieu même de la discussion de l'Assemblée. Or, dit-il, « l'on peut craindre l'incohérence et la précipitation des décrets d'une Assemblée ainsi constituée ». Il examine les moyens que l'on pourrait employer pour atténuer ce danger et il s'arrête en définitive à celui-ci : « tout décret une fois formé serait censé adopté, si, dans l'espace de tant de jours, un tel nombre de membres de l'Assemblée ne demandaient point une nouvelle délibération par un mémoire écrit et signé d'eux ; et pour être obligé (ie recourir à une troisième délibération, on exigerait un mémoire signé d'un plus grand nombre » (450-4S1).
Condorcet passe aussi en revue les décisions de l'Assemblée