‹ CondorcetChapitre 21 sur 165 · CITAP. II. — DU 5 MAI 1789 AU 4 FÉVRIER · texte numérisé non relu

CITAP. II. — DU 5 MAI 1789 AU 4 FÉVRIER

concernant les impôt?, l'ancienne dette, le pouvoir judiciaire, et la destruction des diffe'rents privilèges par les arrêtés du 4 août. Sur ce dernier point, il donne un conseil de .«sagesse et de prudence : l'Assemblée doit « régler la manière de réaliser le bien qu'elle a promis, d'obliger le peuple à se contenter de ce qu'elle a fait pour lui, et à attendre paisiblement l'exécution régulière des décrets de la puissance législative » (452-437).

Enfin il arrive à la partie la plus importante de son discours, il indique que l'Assemblée doit rétablir l'ordre et faire cesser l'anarchie. Il recherche les causes de l'anarchie actuelle et indique en même temps les moyens de faire régner l'ordre.

Ces causes et les moyens appropriés sont au nombre de cinq. Elles nous font connaître la situation exacte du pays à la fin de 1789 et révèlent chez Condorcet un incomparable talent d'observateur et une vision très sagace et souvent prophétique des événements.

La première cause de l'anarchie est la fausse opinion que le peuple a prise de ses droits, en imaginant que la volonté tumultueuse des habitants d'une ville, d'un bourg, d'un village, et même d'un quartier, est une espèce de loi, et que la volonté du peuple, de quelque manière qu'elle se manifeste, a la même autorité qu'une volonté exprimée suivant une forme prescrite par une loi reconnue (457).

Pour détruire cette cause d'anarchie il faut offrir au peuple une Constitution qui lui assure ses véritables droits, il faut faire son éducation politique et bien lui montrer qu'il ne peut agir que par des représentants qui sont ses chefs, ses juges, ses défenseurs et ne peuvent être ni ses oppresseurs ni ses maîtres. Avec une netteté de vision bien rare chez ceux qui sont plongés au milieu du tourbillon des événements, Condorcet voit clairement que l'attitude du peuple à l'égard de tout pouvoir, de toute autorité, va devenir de plus en plus défiante, querelleuse et bientôt agressive, destructrice.

Quelle est en effet la seconde cause d'anarchie?» C'est le niépris et la haine pour les anciens pouvoirs» (458). Pour éloigner ces sentiments il faut édicter des lois égales pour tous les citoyens ; devant cette égalité, le peuple cessera de haïr le pouvoir.

La troisième cause d'anarchie est la haine et la de'fiance pour les classes supérieures. Ceci présente un grave inconvénient pour les Assemblées primaires qui vont bientôt se constituer sur tous les points du territoire. « Il est important, dit Gondorcet, d'inspirer aux ecclésiastiques et aux nobles la confiance de s'y trouver et d'y maintenir la décence à leur égard, de la part des gens grossiers de la classe du peuple » (460). Pour atténuer cette haine et effacer peu à peu cette défiance, Gondorcet propose d^instituer trois commissaires par département et par division ; au total « vingt et un mille huit cent quarante missionnaires de paix, chargés de la prêcher et d'en faire sentir les avantages» (461). Il faudrait aussi ne réaliser que les réformes importantes et éviter d'entretenir (( l'animosité par de petites réformes » qu'il vaut mieux ajourner et réaliser plus tard, au milieu de circonstances plus favorables.

Une quatrième cause d'anarchie réside dans certaines manœuvres : les unes affolent le peuple par des bruits de complots, de conspirations, de dépôts d'armes, d'approche de troupes ; les autres consistent à répandre de l'argent pour engager le peuple a applaudir telle motion, à participer à tel attroupement, à telle émeute, a tel pillage. Pour détruire cette cause, il faut la charger « des qualifications odieuses dont elle est digne » ; en montrer la fausseté, car « la crédulité diminuera à force d'être trompée » ; il faut enfin « établir un tribunal qui effraye les coupables » (462-463).

Gondorcet s'arrête plus longuement sur la cinquième et dernière cause d'anarchie, la plus importante à ses yeux, savoir : « l'état des subsistances ». 11 en fait remonter l'origine et la responsabilité à la loi « absurde » de septembre 1788 qui défend ^exportation et ordonne de ne vendre qu'au marché, sous prétexte d'éviter les accaparements. Gette loi a multiplié inutilement les transports, a provoqué les tumultes en rassemblant vendeurs et acheteurs, a gêné le commerce, enfin a effrayé le peuple qui u prend pour autant d'accapareurs le boulanger ou le meunier qui a fait une modique provision, le marchand qui a formé une spéculation de quelques mille livres ». La crainte de la fureur du peuple (voir la guerre des farines sous le ministère de Turgot) « suspend tout commerce ». Les visites chez les fermiers, les menaces de con-

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