CHAP. III. DU 25 JUIN AU 30 SEPT
tout l'enfer de la monarchie que j'ai déclaré la guerre (1). »
Jusqu'ici le ton du Républicain est grave. Condorcet va l'égayer. On sait qu'il maniait l'ironie avec beaucoup de facilité et de virtuosité. Nous avons pu lire dans les liasses de manuscrits inédits une petite feuille, d'une écriture régulière et sans ratures, qui est le brouillon d'un court et piquant article, d'une belle venue, paru dans le Républicain après la lettre de Th. Paine à l'abbé Sieyès, sous le litre : Lettre d'un jeune mécanicien aux auteurs du Républicain (p. 54) (2). On y retrouve probablement la trace u des plaisanteries de Thomas Paine sur le ridicule de la royauté héréditaire « dont parle Condorcet dans le Fragment de justification (I, 583).
Il se dit mécanicien adroit, ayant étudié la mécanique sous Vaucanson et capable de faire des automates parlant, saluant, signant, etc. « Je puis promettre de faire sous quinze jours, au comité de constitution, un roi avec sa famille royale et toute sa cour. » Son roi automate ira à la messe, se mettra à genoux dans les moments convenables. Il fera ses Pâques suivant le rite national. On pourra même mndifier le mécanisme « dans le cas d'un changement de religion. » Le roi mécanique soutiendra, aussi bien qu'un autre roi, une conversation avec ses grands officiers. « Un chambellan automate lui présentera sa chemise, un grand maître de la garde robe lui mettra le col. Mon roi sanctionnera les décrets à la pluralité des voix de son conseil ; il signera les ordres que ses ministres lui présenteront » et il saluera « avec un air de tête plein de majesté. »
Le grave Condorcet ne craint pas de mettre du gros sel dans ses plaisanteries : « si quelqu'un, dit-il, doutait de la possibilité de cette machine, il n'aurait qu'à supposer Madame de Maintenon à la place du président (de l'Assemblée offrant au roi la liste des ministres) et le cordon qui fait jouer l'automate royal, attaché d'une manière un peu différente (3) :
(1) P. 54. Cf. le Moniteur, réimp., IX, p. 46-47, la lettre de Sieyès; cf. p. 137: la présente lettre de Paine et la réplique de Sieyès.
(2) Elle fitfure dans les Œuvres, XII, 239.
(3) Les graves Académiciens ne dédaignaient pas de se dérider à l'occasion : après avoir reçu notification du mariage de Condorcet en
alors il aurait l'histoire des trente dernières anne'es du règne glorieux de Louis XIV ! » (XII, 240).
On aurait une cour pour deux millions et l'entretien annuel ne dépasserait pas deux cent mille livres. En vérité, c'est pour rien <( et chaque Français ne paierait qu'environ un demi-denier par année pour le bonheur d'avoir un roi. »
Gondorcet conclut en disant que son roi mécanique ne serait pas dangereux pour la liberté et même, « en le réparant avec soin, il serait éternel, ce qui est encore plus beau que d'être héréditaire. On pourrait même le déclarer inviolable sans injustice et le dire infaillible sans absurdité. » (241).
Ces plaisanteries tombées de la plume d'un marquis et d'un académicien devaient attirer à Gondorcet des haines terribles dans le camp de la noblesse et des monarchistes (1); mais elles le rendirent populaire et son nom personnifia l'idée républicaine à tel point qu'élu à l'Assemblée législative, c'est lui qui sera chargé de rédiger tous les actes officiels et, quand viendront les élections à la Convention, il sera plébiscité par cinq départements.
II. — Au moment où parut le n" 3 du Républicain([& 'juiWei) on pouvait croire que le mouvement antimonarchiste allait se développer et aboutir au remplacement du roi par un conseil exécutif, comme l'avait demandé et comme le redemandera bientôt Condorcet.il n'en fut rien.
L'Assemblée venait de rendre (15 juillet) un décret qui in-
décembi'e 1786, l'Académie des Sciences nomma des délégués pour aller féliciter l'heureux collègue. On en prenait dans la classe de géométrie, dans celle d'Astronomie. « Messieurs — s'écrie Dionis du Séjour, le farceur de la compagnie — ce n'est pas parmi ces Messieurs qu'il faut choisir ; c'est tout ce qu'il y a de mieux et de plus fort en anatomie qu'il faut envoyer à notre confrère. » Plaisanterie qui a d'autant plus fait rire que Gondorcet a trente ans de plus que la demoiselle, jeune, jolie, bien découplée et morceau de dure digestion pour ce nouvel époux. » Mémoires de Bachaunont, cités par Guir.Lois, loc. cit., 66 note.
(1) Œuvres, I, 610 : Cet ouvrage « me valut la haine implacable des monarchistes ; et presque toutes les calomnies répétées aujourd'hui contre moi sont prises dans leurs libelles. »