CHAP, III. DU 25 JUIN AU 30 SEPT
nocentait Louis XVI. Et elle n'avait pas consulté les communes de France malgré le désir des démocrates avancés (1). Une pétition rédigée aux Jacobins par un ami de Condorcet, Brissot, se terminait ainsi : « Les Français soussignés demandent formellement et spécialement que l'Assemblée nationale ait à recevoir, au nom de la nation, l'abdication faite, le 21 juin, par Louis XVI, de la couronne qui lui avait été déléguée, et à pourvoir à son remplacement par tous les moyens constitutionnels, déclarant les soussignés qu'ils ne reconnaîtront jamais Louis XVI pour leur roi, à moins que la majorité de la nation n'émette un vœu contraire à celui de la p-^tition (2) ».
Le 17 juillet, une autre pétition rédigée par Robert et revêtue de plus de 6 000 signatures demandait Yorganisation d'un nouveau pouvoir exécutif.
On sait le sort tragique qui fut réservé aux pétitionnaires dans la funeste journée du 17 juillet 1 791 au Champ de Mars.
Condorcet, témoin oculaire (3) de ces « atrocités », en fut indigné: « Je n'ai su, dit-il, la pétition du Champ de Mars qu'au moment du rassemblement et j'en prévis les suites. L'opinion qu'il fallait un exemple de la loi martiale pour ramener l'ordre, n'était pas un secret, et tout annonçait qu'on en cherchait une occasion (4). Ma fille unique, âgée d'un an, manqua d'être victime de cette atrocité, et cette circonstance augmentant encore mon indignation, je la montrai assez hautement pour m'attirer la haine de tout ce qui avait alors quelque pouvoir » (Fragment, I, 610).
En eftet, la municipalité de Paris, affolée et, semble-t-il, effrayée du mouvement démocratique, porta une grave at-
(1) Moniteur, réiiiipr., IX, 136 et 145. Voir Aulard, Hist. politique, etc., 140, 146 et sq. 149.
{2) Ibid., 150.
(3) Candidat à la Législative, il donna sa démission de commissaire de la Trésorerie (ci-dessous p. 116), et quitta l'Hôtel des Monnaies, pour venir se loger rue de Lille, n" 50, au coin de la rue Bellechasse. Or, c'est de là que Condorcet, avec sa femme et sa fille âgée d'un an, partit le dimanche 17 juillet 1791 pour se rendre au Champs de Mars au milieu d'une foule inoffensive et calme.
(4) Voir Aulard, dans Lavisse et Rambaud, Histoire Ge'nérale,\lll 100-101.
teinleàla liberté de la presseen interdisant certains journaux, VAmi et ÏO*-ateur du Peuple. Condorcet eut alors le courage de protester par une lettre publiée au Moniteur (réimp. IX, 286) le 3 août : « Que la publication d'un ouvrage puisse être un délit, c'est ce que, dans l'état d'imperfection où est encore l'espèce humaine, il est peut-être difficile de nier ; mais défendre un ouvrage avant qu'il existe, soumettre à des peines celui qui le distribue, sans savoir encore si l'ouvrage est innocent ou dangereux, c'est attaquer directement la liberté de la presse, et, avec elle, l'unique rempart de la liberté des nations... Je ne lis ni VAmi ni V Orateur du Peuple. J'ai ouï dire qu'ils m'avaient quelquefois très injustement compris dans la liste des ennemis de la Révolution ; mais, qu'importe, je réclamerais de même si la police avait défendu Y Ami du Roi et celui des patriotes.
« Ce n'est point parce que l'ouvrage prohibé est bon ou mauvais, c'est parce qu'il est prohibé d'avance, qu'une injonction comme celle de la police est à la fois, et une violation de la Déclaration des droits et un attentat contre la liberté. »
Convaincu que la presse est la seule barrière à opposer à la tyrannie, il dénoncera à la France, à l'Europe entière. « toutes les atteintes qu'un pouvoir quelconque essayera de porter à ce bouclier sacré de nos droits ».
Il conclut par ces fîères paroles : « J'ai osé quelquefois dire la vérité sous l'ancien despotisme ; j'oserai la dire encore quel que soit celui qu'on nous prépare. Les hypocrites amis de la liberté peuvent faire de moi une victime, mais je ne serai jamais ni leur instrument ni leur dupe. »
Ces événements avaient fait sur l'esprit de Condorcet une profonde impression. Il en parle à la fm du Fragment que nous avons déjà cité et qui a été rédigé dans les derniers jours de sa vie: « Après avoir, dit-il, heureusement pour très peu de temps, abattu l'esprit du peuple, on voulut écarter ce qui pouvait le relever. On commença par défendre VAmi et VOrateur du Peuple, journaux décriés par leur violence. Je vis dans cette manœuvre une atteinte directe à la liberté de la presse; je réclamai contre cet attentat, de manière à en démasquer les auteurs, qui n'osèrent alors suivre leurs projets » (I, 610).