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Celte protestation était d'autant plus courageuse que Condorcet était alors candidat à la Législative, à Paris nnême; et la période électorale battait son plein. (Il sera élu le 26 septembre).
Une réaction violente suivit l'affaire du Champ de Mars, Nous en avons la preuve, parmi tant d'autres, d^ns ce curieux passage de Dumont : « Clavière m'écrivit bientôt après que Le Républicain était abandonné (le dernier n° est du 23 juillet) et que l'idée de la république n'existait plus, que le reflux actuel était tout entier en faveur de la monarchie, que l'Assemblée même semblait travailler à la conlre-révolulion et que le seul soupçon de républicanisme était une tâche odieuse (1) ».
Toutefois, suivant la profonde remarque de M. Aulard, la défaite des républicains ne fut qu'apparente, puisque le mouvement démocratique ne fut arrêté que dans la rue, et non dans les esprits, et que la république devait logiquement bénéficier, en fin de compte, de tous les progrès de la démocratie (2).
Le mouvement républicain continua son œuvre dans les esprits, grâce à l'activité infatigable de Condorcet qui publie le 23 juillet, dans le quatrième et dernier n" du /{e/mblicain, une remarquable étude Swr f institution d'un conseil électif (3). 11 seconda aussi ce mouvement par ses courageuses protestations contre les violations de la liberté de la presse (voir ci-dessus) et par ses fières déclarations comme candidat à la Législative dont nous parlerons bientôt.
L'évolution républicaine ne pouvait s'arrêter dans l'esprit
(1) Et. Dumont, Souvenues, p. 334. Dans le passage qui précède celui-ci. Et. Dumont avait écrit à Clavière : c'est se rendre incapable de servir son pays que de persévérer à maintenir les principes républicains qui ne sont plus désormais « que ceux d'une faction. Je répondis dans le même sens à des lettres de M"'*' de Condorcet », ibid ,
(2) Hist. politique, etc., p. 158.
(3) Œuvres, XII, 243 . — Cf. Un fragment inédit que nous citerons ci-dessous, livre II, chap. v.
de celui qui, après avoir prononcé le premier discours républicain et écrit les premiers ouvrages républicains, devait, dans quelques années, rédiger et rapporter la première Constitution française républicaine dotée d'un conseil exécutif, et reposant sur le suffrage universel et le référendum.
A la fin de cette période décisive Condorcet donna une nouvelle preuve de ses convictions républicaines et de son indépendance de caractère : plusieurs députés, il nous l'apprend lui-même, voulurent, en raison de sa notoriété, le faire nommer, sans l'avoir consulté, précepteur du Dauphin. Il refusa. « Dans ce moment, écrit-il avec fierté, il s'agit bien moins de former un roi que de lui apprendre à savoir, à vouloir ne plus l'être » (XII, 236-237 et note). La femme de Condorcet eut la même énergie que lui et refusa la même place, sans avoir consulté son mari et ignorant la proposition dont il avait été l'objet. Ces détails si intéressants se trouvent dans une note manuscrite de leur fille. M™'' O'Connor, que nous avons lue dans les inédits de ia Bibliothèque de l'Institut (!).
Ce n'est pas seulement à Paris que le nom de Condorcet fut mis en avant pour le préceptorat du Dauphin, ce fut aussi en province, dès le 23 juillet 1791, peu de temps, on le voit, après le fameux discours du 9. Ce qui prouve à la fois et le retentissement de ce discours, et la notoriété universelle de Con-
(1) On pourra la lire également dans Robiket, loc. cit., 371. — A cette période nous devons rattacher différentes publications : 1" un deuxième Discours sur les Conventions Nationales qu'il prononça le 7 août 1791 aux Jacobins (X, 207 ; Mo7iiteur, réimpr., IX, 568 ; voir cidessous livre II, chap. vu) ; — 2° deux opuscules intitulés : Instruction pour le paiement des annuités et leur remboursement (XII, 37); Mémoire sur les effets qui doivent résulter de l'émission de la nouvelle monnaie de cuivre (XII, 45). — Donnons enfin un dernier détail intéressant : le Moniteur du 30 août 1791 nous apprend que Condorcet présida une séance dans laquelle deux aveugles soutinrent une Thèse de mathématiques sur Tarithmétique, la géométrie et l'algèbre. L'annonce du Moniteur ajoute, probablement sur l'inspiration de Condorcet (d'accord sur ce point avec Leibniz qui avait soutenu la même idée à propos de l'aveugle de Cheselden), l'annonce ajoute : « cette expérience prouvera... que les personnes qui orit un jugement sain, quoique privées d'un de nos sens principaux, n'en sont pas moins susceptibles de s'appliquer aux sciences les plus abstraites (réimpr., iX, 522j.
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dorcet et son influence sur les esprits, enfin la confiance qu'il inspirait à tous (1).
La proposition vint de Toulouse. Un anonyme écrit en effet dans le Journal U7iiversel du département de la Haute- Garonne et affiches de Toulouse (n° 59, samedi 23 juillet 1791, p. 239), la curieuse lettre que voici : « Lettre au Rédacteur, Plusieurs candidats ont été proposés, monsieur, par la liste indicative (2) de l'Assemblée nationale, pour être gouverneurs du dauphin.
« Condorcet fixera toujours mon choix pour la place proposée. Ses anciennes liaisons avec Voltaire, d'Alembert, et des ouvrages profondément pensés, l'ont placé comme doyen, à la tête de la République des Lettres. Ce que l'Amérique, l'Ecosse et l'Angleterre ont de voyageurs fameux, ont pour cet homme une vénération sentie, qui est précieuse pour lui donner à lui-même une puissance exécutrice, dans l'accomplissement des vœux des bons citoyens. L'Assemblée nationale ne peut douter qu'il demande une ratification des lois constitutionnelles. Les hommes médiocres le voient trop au-dessus d'eux pour lui nuire ; les autres sont toujours assez grands, pour ne voir, dans l'élévation d'un rival qu'ils estiment, que les talents particuliers qui le rendent digne d'une place qu'ils pourraient occuper eux-mêmes, mais que des préjugés environnants rendaient inactifs ou trop déchirants. Condorcet connaît les intrigues des cours (3), le caractère particulier des meneurs de tous les partis. Courageux à vouloir, et toujours plus occupé à former V opinion qu'à la suivre, sa gloire est un otage pour tous les amis de la vérité. 11 n'adore point, ne maudit point. Je n'en voudrais point à la législature parce qu'il faut une activité d'exécution qu'il n'a pas (4), je le voudrais chargé de nous élever un roi tel qu'il en faut aux répu-
(1) On verra plus tard qu'il sera pébliscité par cinq départements qui l'envoyèrent à la Convention.
(2) La liste portait, avec le nom de Condorcet, les noms de Roucher, Bernardin de Saint-Pierre, Berquin, Sieyès, Ducis, Lacf'pède, Lacretelle. Malesherbes, Necker et Robespierre lui-même ! M. de Fleurieu fut choisi le 18 avril 1792(Guillois, La marquise de Condorcet, 105).
(3) Mais non par expérience personnelle, car, ainsi que nous l'avons remarqué, il ne fut jamais reçu à la Cour. Cf. supra, p. 9, note 3.
(4) Nous examinerons ailleurs (Livre IV, § 4) de notre ouvrage en quel sens Condorcet a été un homme d'action.
blicains, parce qu'il faut là une volonté, que la sienne serait forte, par cela seul qu'il en aurait une. Il n'est ni vain ni phrasier, sait avouer des erreurs, rester [""ami de l'ami qui tombe ou qui s'élève, ce qui est bien plus rare dans nos mœurs. »
« Elever un roi tel qu'il en faut aux républicains » ou, comme nous. dirions aujourd'hui, un roi selon la formule dé 1830, voilà un mot à retenir. Et c'est Condorcet qui paraît désigné au correspondant anonyme pour mener celte œuvre originale à bonne fin. Selon l'énergique expression de Condorcet, citée ci-dessus, il ne fallait pas former un roi mais lui apprendre à vouloir ne plus l'être.
Ce (|ui mérite surtout, à la fin de ce chapitre, de retenir notre attention dans cette lettre, ce sont les expressions de « doyen de la République des Lettres », la « vénération sentie » dfs étrangers « fameux » pour Condorcet (I), « toujours plus occupé à former l'opinion publique qu'à la suivre ».
Si l'on rappro(;he ces expressions du mot prononcé le 12 juin 1790 par le Président de la Constituante (2), on ne pourra s'empêcher de convenir qu'il n'y a rien d'exagéré dans l'idée dominante qui dirige notre ouvrage et qui consiste à voir dans Condorcet le guide de la Révolution française.
III. — Cependant l'Assemblée Nationale acheva de réviser et de codifier la Constitution monarchique (3 septembre). Le roi l'accepta le 13. Il se rendit le lendemain dans l'Assemblée pour la contresigner et l'accepter par un nouveau serment solennel.
Condorcet, nous le verrons dans le chapitre suivant, acceptera cette constitution « à double principe (3) ». Etienne Dumont la juge exactement quand il dit dans ses Souvenirs
(1) Nous avons déjà remarqué que le salon de M^^ de Condorcet était le rendez-vous de toutes les illustrations françaises et étrangères.
(2) « L'Assemblée Nationale voit avec plaisir que l'Académie des Sciences ait choisi, pour porter la parole en son nom, un homme accoutumé depuis longtemps à la porter avec succès au monde entier, au nom de la philosophie et des sciences, et que nous regrettons de ne point voir assis parmi nous, lorsqu'il est si certain que son esprit n'est point étranger à nos délibérations. » Cf. supra 69 et Moniteur, réimpr., IV, 620.
(3) Xll, 210.
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(p. 339-340) : « la Constitution était un véritable monstre : il y avait trop de république pour une monarchie et trop de monarchie pour une république. Le roi était un hors-d'œuvre. » 11 faudra encore un an pour s'apercevoir que ce horsd'œuvre était plus qu'inutile, mais dangereux pour la liberté. Le 10 août i7u2 emportera ce « hors-d'œuvre » et ramènera la Révolution dans la voie tracée par f.ondorcet.
Ce dernier, au moment de la revision de septembre, critiqua une des dispositions de la Constitution concernant la non-rééligibilité des membres de la Constituante. L'a-t-il publiée ou simplement formulée dans un discours ? nous l'ignorons. Mais nous l'avons retrouvée dans un court fragment inédit (1), d'oii nous extrayons les trois idées principales suivantes : a) exclure la rééligibilité, c'est restreindre le droit qu'ont les citoyens de choisir leurs représentants ; b) c'est se priver du concours d'hommes dont pendant deux ans les opinions comme toutes les actions ont été publiques, et qui unissent les con laissances pratiques aux connaissances théoriques; c) enfin la nouvelle assemblée aura l'orgueil de prétendre à l'honneur de donner elle aussi une constitution à la France ; il faut auparavant mettre en pratique celle qui vient d'être votée et en faire, comme nous dirions aujourd'hui, un essai loyal.
Afin d'éclairer les critiques que Condorcet, bientôt député à la Législative (son élection est du 26 septembre) formulera contre la Constituante, il est utile de terminer ce chapitre par les réflexions qui accueillirent la séparation de l'Assemblée : — or « le patriote Gorsas » écrit, à la date du 28 septembre dans le Courrier des 83 départements (n" 28), deux jours avant la clôture : « espérons que la seconde législature fera disparaître toutes ces taches (les points révisés) ; et ces vils intrigants osent se dire les amis de la Constitution ! Ils ont l'audace de saper tous les jours l'édifice de notre liberté, et ils viendront ensuite, d'un air hypocrite, nous vanter leur civisme, les droits qu'ils ont à la reconnaissance du peuple 1 Oui, sans doute, leurs services auront la récompense qu'ils méritent, l'équitable histoire imprimera sur leur front la marque indélébile de l'infamie. »
(i) Biblioth. de l'Institut., loc. cit.
Les Révolutions de Paris (n° 116, du 24 septembre au 1*"^ octobre) se montrèrent encore plus violentes : « Enlin, ils sont partis I... ces mandataires infidèles, chargés d'or et de malédictions. »
Gondorcet sera plus juste et surtout plus équitable. Il saura faire la part des circonstances et reconnaître que l'œuvre de l'Assemblée était malaisée et qu'elle a fait pour le mieux.