‹ CondorcetChapitre 31 sur 165 · ROYER-COLLARD · texte numérisé non relu

ROYER-COLLARD

grés et les rois ennemis de la France, il tombait ilans le cas où la Constitution avait prononcé l'abdication présumée. Ce*' avertissement solennel me paraissait exigé par toutes les convenances, et en même temps il était propre à fixer sur cette question l'attention du peuple, à lui montrer qu'il pouvait espérer de l'Assemblée nationale les moyens de sauver la patrie et c'était alors le seul remède qui pût calmer les agitations )) (1, 597 .

Les propositions de Condorcet obtinrent leur succès habituel, mais, dans la fièvre du moment, elles ne furent pas suivies. La Révolution que Condorcet pressentait marchait à grands pas et le \0 août approchait.» Tout annonçait cependant une révolution... tout montrait, à tout homme dont le royalisme ne fermait pas les yeux, que l'explosion serait terrible » (I, 598).

Condorcet n'était pas royaliste ; il s'était résigné à un royalisme de raison qui se réduisait au respect pur et simple de la Constitution ; il voulait éviter cette explosion terrible, il voulait une révolution faite par l'Assemblée et non par la populace (1). « Je n'ai pas à me reprocher, dit-il, de n'avoir pas averti, et à plusieurs reprises, et presque tous les jours, ceux qui ne partageaient pas mes opinions, que ces moyens étaient les seuls capables de prévenir un mouvement général, et qu'il fallait, ou enchaîner la cour et se montrer au peuple avec les moyens et la volonté de prévenir les trahisons du roi et des ministres, ou se résoudre à prononcer la suspension au milieu d'une insurrection générale (l, 599).

Avec cette volonté ferme de maintenir la Constitution jusqu'au bout et de neutraliser les trahisons du roi, on s'explique aisément le discours que Condorcet prononça dans la séance du 9 août 1792.

Ce discours pourra surprendre : car on y trouve moins de netteté anti-monarchiste que dans celui du 9 juillet 1791. D'où vient ce changement?

(1) Et. Domont, Souvenirs, 328 et note : « Il voulait une République faite par l'Assemblée pour n'en avoir pas une faite par la populace. )» Cf. un autre mot d'Et. Dumont, cité ci-dessus, p. 102.

eu. IV. LA LÉGISLATIVE (\^^ OGT. 171)1-20 SEPT. 02) 153

Or, du 20 juin au 9 août 1792, Cundorcct avait vu le 1 ( juillet la patrie proclamée en danger; le 15 il avait entendu aux Jacobins le fameux [discours de Billaud-Varenne où il retrouvait ses propres idées : subordination de l'exécutif au législatif, suffrage universel direct, référendum législatif (1) ; le 23 juillet il vit la députalion des fédérés déliler dans l'Assemblée et réclamer la suspension du roi, la convocation des Assemblées primaires et la nomination d'une Convention nationale pour reviser la Constitution (2) ; le 25 juillet, il lit, avec ses collègues indigné?, le manifeste de Brunswick; le 27, il put lire dans le Jovrnal des hommes du II juillet et du faubourg S aint- Antoine {'i) un ap[)cl catégorique en laveur de la république démocratique et égaîitaire ; le 30 juillet, il voit arriver le bataillon des Marseillais et sa femme les reçoit presque à la veille du 10 août à l'hôtel des Monnaies, quai de Conti (4) ; le 2 aovU il aurait pu lire le libelle du procureur général syndic de Marseille, Moyse Bayle (oi, qui se prononçait publiquement contre la monarchie en réclamant la collégialité et l'élection du Pouvoir exécutif et le référendum ; le même jour il entendit à l'Assemblée Torateurde la députalion des fédérés marseillais (6) ; le 3 août, ilentend à l'Assemblée les ministres lire un message du roi qui, à l'occasion du manifeste /;ui(/e sous /e nom (cette périphrase est de Condorcet; il pressentait donc que Louis XVI l'avait sinon rédigé, au moins inspiré) du prince de Brunswick, voulait renouveler « son attachement à la Constitution, son amour pour le peuple, dont les défiances causaient les plus mortelles

(i) AuLARD, Hist. polit., 2U3.

(2j Moniteur, réimi)r., Xlll, 2tï.

(3) AuLARD, loc. cù., 206 207.

(4) Aui.ARD, Ihii., p. IW) ; et dans Histoire Générale, Vlll, \>. 141 ; RoiiiNET, loc. cit., iOl ; Guili.ois, loc. cit., 108. — D'après M. Guillois la fête aurait eu lieu rue de Lille ; nous prùfcrons croire avec Robinet qu'elle eût lieu dans les salons spacieux de l'Hùtel des Monnaies. — On sait la part que prirent les JMarseilIais à la journée du 10 août. M. Aulard nous apprend que c'est Panis et Sergent, administrateurs de police, qui, risquant leur tête, signèrent le 4 août l'ordre de délivrer des cartouclies à balle aux Marseillais {La Révolut. Franc., t. XXIV, p. 391).

(5) Cité ])ar Aulard, loc. cit., p. 197. (G) Moniteur, rcimpr., Xlil, 317.

inquiétudes de son cœur » ; Condorcet ne fut pas dupe de cette honteuse comédie car il ajoute dans le compte rendu de la séance : « des murmures de mépris, d'étonnement et d'indignation ont tour à tour interrompu cette lecture... Cette manœuvre de la cour... n'a servi qu'à mieux prouver qu'une lâcheté de plus ne lui coûte rien, et a jeté un grand jour sur toute sa conduite (1). »

Le 4 août, Condorcet entend Pétion qui parle au nom de la Commune de Paris et résume en un discours incisif mais modéré les griefs contre Louis XVI et conclut ainsi : k par un reste d'indulgence nous aurions désiré pouvoir vous demander la suspension de Louis XVI tant qu'existera le danger de la patrie; mais la Constitution s'y oppose. Louis XVI invoque sans cesse la Constitution ; nous l'invoquons à notre tour et nous demandons sa déchéance » ; il entendit Pétion réclamer la nomination d'un conseil exécutif pris en dehors de l'Assemblée, en attendant la convocation d'une Convention (2).

Toutefois, sans vouloir innocenter Louis XVI, Condorcet fait entendre de sages conseils de prudence et de réflexion : « parmi les hommes éclairés et qui paraissent attachés à la chose publique, ce n'est plus la trahison de LouisXVI suffisamment démontrée par toute sa conduite, et sa déchéance comme peine encourue par cette trahison, qui divisent les opinions, c'est les conséquences que peut avoir une telle mesure prise au moment où l'ennemi étranger est aux portes <( {Chronique de Paris, 5 août, p, 869. Il a donc le sens des réalités; il fait taire sa colère par patriotisme).

La pétition présentée par Pétion fut renvoyée au Comité de l'Extraordinaire dont faisait partie Condorcet et c'est lui qui fut chargé de rédiger le rapport. Car c'est toujours à lui qu'on s'adresse dans les circonstances solennelles et critiques.

Ce résumé très succinct des événements était indispensable pour expliquer l'attitude réservée que va prendre Condorcet

(1) Chronique de Paris, compte rendu signé par Condorcet, n» 2^8, 4 août 1792, p. 866. — (Consulter Aulard dans Lavis?e et Ramband, Hist. ffén., VllI, 140; Cf. Moniteur., réimpr., XIII, 323 324.

(2) Moniteur, rv\m\>v., XIII, 324 326.

CH. IV. LA LÉGISLATIVE (l^"" OCT. 1701-20 SEPT. 1)2) 155

dans son rapport du 9 août au milieu de la fièvre générale, à ce tournant décisif de la Révolution (1).

Le compte rendu du Monileur donne d'abord celte appréciation : (' M.Gondorcel, rapporteur de la commission extraordinaire, a exposé le danger d'adopter avec précipitation une résolution quelconque dans la question de la déchéance, avant d'avoir pris toutes les mesures préparatoires propres à éclairer l'opinion, et à prévenir tout mouvement irrégulier du peuple. 11 a proposé, comme l'une de ces mesures, une instruction au peuple sur l'exercice de sa souveraineté. Ce projet a été ajourné {'l) ».

Condorcet, toujours apte à saisir le sens des situations critiques etmêmeà les prévenir, avait préparé les esprits à une solution paisible par un compte rendu où nous lisons ces courageuses lignes : « l'insurrection est la dernière ressource des peuples opprimés. Elle est un devoir sacré, quand il n'y a pas pour eux d'autres moyens de se sauver. Mais un peuple qui a des représentants demeurés fidèles, et qui, parleur organe, peut toujours proposer, ou même déterminer les mesures de salut que les circonstances exigent, courrait lui-même ù sa ruine, s'il préférait à ces moyens d'action tempérés par la loi, des moyens dont l'illégalité seule serait capable de faire avorter tout le fruit >> {Chronique de Paris, compte rendu de la séance du 4 août, p. 869).

Nous pouvons maintenant étudier le discours de Condorcet el « l'instruction o qu'il annonce. Ces deux documents figurent dans ses œuvres sous les titres de Rapport sur une pétition de la Commune de Paris, tendante {sic) à la déchéance du roi (X, 521) ; Instruction sur l'exercice du droit de souveraineté (X, 531).

Condorcet fait plus que pressentir l'orage, il le voit, il l'entend gronder : « On vous demande la déchéance du roi, dit-il; de grands malheurs peuvent résulter de votre résolution, quelle qu'elle puisse être; et ce n'est pas à la France seule, c'est à l'Europe entière, c'est à la postérité que vous

(i) Il faut lire dans le Moniteur le coaipte rendu de ces séances atiitées, intet-ro'iipues à chaque instant par la lecture des adresses des de'partements exigeant la déchéance du roi.

(2) Moniteur, rcimpr., Xlll, 36S ; voir 375.

13(3 LivRt; I. — HISTOIRE extilHne, etc.

avez à répondre ;) (5SJ3). 11 prêche à la fois la fermelé et la prudence, la sagesse et le courage.

Au milieu de l'ell'ervescence ge'nérale il discute, dans une argumenlalion très serrée, plusieurs points de droit constitutionnel en prenant pour base la Constitution actuelle, qu'il veut faire respecter jusqu'au bout. Il énuuière les cas à' abdication h'rjale{\) prévus par la (Constitution ; d'après lui, ils ne s'appliquent pas aux circonstances présentes. 11 suppose que l'abdication soit néanmoins prononcée ; il en e.xpose les conséquences complexes. A défaut d'abdication, il admet qu'on prononce simplement la suspension du roi, il en expose également les conséquences. 11 sent combien les dangers de la patrie sont pressants, combien les inquiétudes des citoyens sont légitimes ; mais, dit-il, trop de précipitation pourrait la perdre, et des mesures mal coinlMnées ne la sauveraient pas (528-329).

En somme, Condorcet ne propose pas de solution. 11 se borne à dire : la situation est grave ; voici les problèmes qui se posent, réfléchissez et discutez (52'J). 11 ne propose en somme qu'une dissertation adressée au peuple sur l'exercice de son droit de souveraineté. 11 reprend le pr'incipe du gouvernement représentatif et dit au peuple : vous avez délégué votre droit de souveraineté ; vous voulez aujourd'hui (la Commune de Paris et un grand nombre de départements demandaient en efTet la déchéance du roi), vous voulez aujourd'hui l'exercer directement ; vous en avez le droit, mais à la condition de reprendre, de retirer au préalable, ce droit à vos représentants. Sans cette révocation préalable vous ne pouvez constitutionnellement qu'émettre des vœux, mais non agir ou gouverner directement.

Telle est en effet la pensée intime de Condorcet : il veut enrayer le mouvement populaire ; il veut fonder une république par des moyens réfléchis et pacifiques (ci-dessus 102,

(1) Voii- ces cas d'api-ès Condorcet : absence prolongùe au delà du terme fixé par la Constitution, rc'tractation du seraient, dclit de se mettre à la tête d'une armée ennemie agissant au nom du roi, sans desaveu de sa part, X, 524. Ce sont les ex[)ressions mêmes de la Constitution : ti'.re lit. chip, n, sect. I, art. 5 7.

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152 el nolei. Il entend gronder l'orage populaire el il cherdie un abri dans la Conslitulion. Ce n'est pas qu'il ail renoncé aux idées républicaines et démocratiques ''collégialité du pouvoir exéculif élu, suffrage universel et référendum), et qu'il veuille maintenir coûte que coûte la royauté. 11 sait très bien que la r(n'autc e^l finie, et il est malgré tout resté fidèle aux principes de son discours du 9 juillet 1791. Mais s'il montre dans celui du 9 août 1792 moins de hardiesse que dans celui du 9 juillet 1791, c'est que les circonstances ont changé : l'ennemi a envahi le.« frontières, el les premiers engagements nous ont été défavorables ; l'insurrection dans Paris est annoncée pour le soir même, le tocsin doit sonner, Rœderer et Pélion viennent de le dire à la barre même de rAssemblée(i ) ; ce n'est plus comme au 9 juillet 1791 une élite de penseurs et d'intellectuels qui réclame l'abolition de la royauté, c'est la masse populaire qui l'exige, la masse obscure et immense, avec ses forces aveugles et impétueuses ; il prévoit les excès qui vont se commettre et, dans une circonstance où i! fallait agir, il propose, à dessein, une dissertation de Droit constitutionnel (i). L'Assemblée qui était décidée, elle aussi, à temporiser et même à louvoyer, décréta l'impression de cette dissertation et en remit la discussion à vingt-quatre heures.

Ce fut trop lard (.')). La journée du iO août consomma la chute de la royauté et marqua l'avènement de la République qui ne fut proclamée officiellement que le 20 septembre. En

(1) Moniteur, i-éimpr., XIII, 374-375.

(2) Fragment de justification, I, 600-601.

(3) Il faut lire dans le Moniteur, reimpi-., XIII, 378-388, le récit de la séance et de la journée du 10 août par les témoins oculaires; voir aussi AuLARD, dans Hist. gêner., VllI, 142-147 ; et Hist. polit., 212 et sq. Voir Gondorcet, Œuvres, I, GOl. Nous devons donner ici un détail ignoré : nous avons trouvé dans les papiers inédits de Gondorcet un feuillet rédigé le 9 août où il indique les mesures d'ordre à prendre dès ce jour pour assurer, nuit et jour, le fonctionnement et la permanence des séances de l'Assemblée ; il pense même à faire mettre des lits, quelque part, dans un local dé[>endant de l'Assemblée (Biblioth. de l'Institut. Manuscrits inédits. R.69 G7, 1). On ne saurait donc lui reluser le sens des contingences et, comme le dira Hérault de Séchelles (ci-dessous chap. vu, § 2) « l'amour des détails » pratiques.

138 LIVRE I. HISTOIRE EXTliUNE, ETC.

réalilé, elle dite du 10 août et des décrets de ce jour qui ont décidé la déchéance de Louis XVI, la nomination de nouveaux ministres et d'un conseil exécutif, entin la convocation d'une Convention nationale.

Cette journée, Condorcel vit se réaliser ses théories constitutionnelles les plus chères, celles qu'il avait défendues depuis si longtemps : le remplacement du roi héréditaire par un conseil exécutif élu et la nomination des ministres par l'Assemblée 1). Le plan d'organisation des pouvoirs publics qu'il avait préparé fut réalisé par l'Assemblée au milieu d'une tourmente. « Les discussions précédentes, dit-il, l'y avaient préparé, et ce fut l'ouvrage d'une demiheure (:2). » Ces discussions avaient été inspirées et en partie dirigées par les écrits de Condorcet. Et l'on sent bien dans la façon dont il fait le compte-rendu de cette journée [Chronique de Paris et Fragment de justification] qu'il dut être, dans le fond, satisfait de voir disparaître l'équivoque constitutionnelle qui avait pendant près de trois ans accolé à une Assemblée élective un souverain héréditaire pourvu d'un droit de veto.

Il reprend la tête du mouvement républicain (3) : il favo-

(1) On constitaa im mimstère appelé Conseil exécutif prorisoire composé de 6 membres : Danton (justice), Roland intérieur), Servan (o-uerre), Clavière (contributions publiques), Monge (marine). Le Brun (atîaires étrangères). « Danton, écrit M. Aulard, eut une grande influence ; il se révéla orateur vigoureux et homme d'Etat )H-atique. Il devint bientôt le véritable chef du Gouvernement... » Hist. gén., Lavisse et Rambaud, "VIII, 146.

(2) Fragment de justification, I, 601. — Il faut lire ces pages et le compte rendu de ces journées dans la Clironiqiie de Paris,où Condorcet pousse un véritable soupir de soulagement ; tant que l'Assemblée nationale « a été liée par le serment de la Constitution, elle sentait que malgré son coura^^e et l'appui du peuple, elle ne pouvait répondre de sauver la liberté, pai'ce qu'elle n'en avait pas les CQoyens ; mais, depuis que le peuple s'est levé tout entier et qu'en rentrant dans l'exercice de sa souveraineté [expression à remarquer; l'expérience de cet exercice direct de la souveraineté a beaucoup influé sur Condorcet, comme on le verra dans la Girondine] il l'a déliée de ses serments et lui adonné des pouvoirs pour agir avec efficacité, c'est avec satisfaction qu'elle a pris l'engagement formel de sauver la liberté ou de périr pour elle » (n» du 12 août, p. 897).

{3) Nous ne croyons pas que Condorcel fut o gêné » par le souvenir récent de l'essai de la Constitution monarchique (Aui.aru, Hist. pol..

GH. IV. LA I.ÉGISLATIVK ( l'^'" OCT. 1701-20 SEPT. 92) 159

rise la nomination du nouveau ministère en taisant élire Danton comme ministre i s. A lin de mettre en relief tout le mérite de Condorcet dans cette élection, et aussi, toute sa perspicacité, il faut savoir que Danton ne figurait pas dans le mouvement républicain de 1791. Ce mouvement était sorti spontanément de l'accès d'indignation causé par la fuite du roi. Malgré les efforts d'une élite d'ardents démocrates et d'intellectuels, comme nous l'avons dit ci-dessus, parmi lesquels ne fîgia^e pas Danton, le mouvement cessa quand la colère populaire fut apaisée et elle le fut assez vite. Comme le dit avec raison M. Aulard, « le théoricien le plus éclatant de l'idée républicaine à cette e'poque (juin-juillet 1T911, ce ne fut pas Danton, comme le veulent les positivistes, mais Condorcet {Révolut. Franc., t. XXiV, p. .307). Or, dans la Chronique de Paris (11 déc. 1791, p. 1390) Condorcet déclare dédaigneusement qu'il n'a aucune liaison avec Danton et qu'il ne le connaît même pas. Ce qui est inexact, puisqu'il avait été son collègue à la Commune provi.soire. Condorcet n'avait donc à cette époque (déc. 1791) que du dédain pour celui qu'il considérait comme un pur démagogue. Mais voilà que, un an plus tard, Condorcet en présence de la Re'volution du 10 août, faite par le peuple et non plus par une élite, s'aperçoit, avec sa profonde intelligence et son sens des réalités, qu'il faut « diriger » le peuple et que, seul, un favori du peuple peut remplir celte délicate mission ; il songe alors à Danton en qui il découvre, impartialement, toutes les qualités d'un homme d'Etat, apte à conduire la foule et à se faire écouter en même temps par l'Assemblée. Il s'explique ainsi dans le Fragment de justification : « il fallait dans le ministère un homme qui eût la confiance de ce même peuple dont les agitations venaient de renverser le trône ; il fallait dans le ministère un homme qui, par son ascendant, pût

234). Il s'était prêté volontairement et par patriotisme à cet essai, et, de plus, il n'avait jamais renoncé à ses idées républicaines.

(1) L'Assemblée avait décrété que le Ministre qui serait nommé le premier aurait la signature pour |tous les départements du ministère tant qu'ils resteraient vacants. Or c'est Danton qui fut élu en premier lieu. Ce qui prouve d'abord la haute intluence de (>ondorcct, puis le degré exceptionnel de confiance qui fut accordé, en partie grâce à lui, à Danton.

160 L1VIU-: I. IIISTOII'.E liXTi:i!NE, EIG.

contenir les instruments très méprisables d'une révolution utile, glorieuse et nécessaire » (I, 602). Ces dernières expressions sont à retenir : la Révolution du 10 août a été utile, nécessaire et même glorieuse. Mais les éléments aveugles du peuple ont été les instruments très méprisables de celte graiide œuvre. Il prévoit et redoute les e\cès. U est vrai que Danton lui-même, d'après Condorcet, avait une tendance à « exagérer les maximes des constitutions populaires, dans le sens d'une trop grande déférence aux idées du peuple, d'un trop grand emploi d.»ns les affaires, de ses mouvements et de ses opinions » (Tbid.). Mais Condorcet reconnaît que dans les circonstances exceplionnelles, en pleine révolution, il n'y a pas d'autre politique à suivre : « le principe de n'agir qu'avec le peuple, et par lui, en le dirigeant, est le seul qui, dans un temps de révolution populaire, puisse sauver les lois >; et, con;me s^il prévoyait les maladresses et l'impopularité prochaines de ses amis les Girondins, il ajoute : « tous les partis qui se sépareront du peuple finiront par se perdre, et peut-être par le perdre avec eux )) (I, 603) 1). Du reste, la grande éloquence, les hautes qualités de Danton rassurent Condorcet ; seul Danton pourra contenir le peuple tout en marchant avec lui, seul, il n'avilira pas le ministère, ni les membres de l'Assemblée qui auront à traiter avec lui ; enfin, il a celte qualité si précieuse que n'ont jamais les hommes ordinaires : il ne hait ou ne craint, ni les lumières, ni les talents, ni la vertu. Voilà pourquoi Condorcet Ta choisi et il ne s'en repent point (602-603). L'appui officiel (-2) de Condorcet et l'avènement de

(1) Tout en étant pour le moinr, aussi démocrates que les Montagnards, les Girondins passaient en effet poui* être des raffinés, des aristocrates.

(2) Il faut savoir que l'élection de Danton et des autres niinisli'es se fit au scrutin public et oral (f, 503). — M^e Roland raille l'élection de Danton : « Placer Danton, dit-elle, c'était inoculer dans le gouvernement ces hommes que j'ai peints plus haut » {loc. cit,i2ù). Dans une page célèbre, elle regarde, avec son imagination de femme artiste et délicate choquée par la laideur physique, « cette figure repoussante et atroce. . (elle voit) Danton un poignard à la main,... » etc., etc. p. 141, 142. — Condorcet, eut d'autant plus de mérite de faire élire Danton que, un an auparavant, il ne professait pas pour lui beaucoup d'amitié. On lit, en cft'et, dans la Clironique de Paris du 11 dé-

CH. IV. — LA LÉGISLATIVE (l'"' OCT. 171)1-20 SEPT, [)1) iGl

Danton au pouvoir peuvent être considérés comme un des actes politiques les plus importants de celte période ; c'eêt aussi un de ceux qui montrent le mieux l'influence etTective et la haute autorité morale de Condorcet. Il s'est conduit dans cette circonstance en chef de la majorité, en homme d'Etat qui dirige les destinées d'^un pays.

Condorcet fit également élire Monge comme ministre de la marine. « On ne savait qui mettre à la marine, dit M""" Roland. Condorcet parla de Monge, parce qu'il l'avait vu résoudre des problèmes de géométrie à l'Académie des sciences et Monge fut élu (1). » Danton représentait pour Condorcet l'homme d'action, le favori de la foule, et Monge : la science.

Sous le nouveau gouvernement démocratique et populaire qui commence, Condorcet continue d'être le porte-parole, le « leader » de la majorité. Il a accepté avec joie un changement de gouvernement qui dissipe une longue et dangereuse équivoque et qui réalise ses propres théories constitutionnelles.

Aussitôt après l'élection de Danton et de ses collègues, il se préoccupe d'exposer au peuple français, comme aux nations étrangères, les motifs de la conduite de l'Assemblée nationale dans la journée du 10 août. 11 le fit dans deux

cembre 1791 fp. 1390) que nous avons citée ci-dessus, p. 159 : « N'ayant aucune liaison avec M. Danton et ne le connaissant pas, nous avons été étonné de l'étalage pompeux avec lequel sa nomination a été annoncée dans un de nos derniers numéros. Nous n'avons eu aucune part à cette insertion. » « Si on veut sentir, écrit M. Aulard, tout le dédain, toute la répulsion pour Danton qu'il y avait dans ce désaveu, il faut se rappeler que Condorcet avait été le collègue de Danton à la Commune provisoire. C'est parce' qu'il l'avait vu à l'œuvre qu'il ne voulait pas le connaître. Il ne se doutait pas que, moins d'un an plus tard, il s'apercevrait que ce démagogue était un homme d'Elat, qu'il contribuerait à le faire élire ministre de la Justice et qu'il soutiendrait sa politique de sa plume dans cette même Chronique de Paris » [Révolut. franc-, t. XXIV, p. 331-332). Cela prouve au moins deux choses, d'abord que Condorcet savait reconnaître ses erreurs, ensuite qu'il avait la perspicacité d'un homme d'Etat sachant découvrir les hommes nécessaires à certaines situations.

(1) Loc. cit., 126-127. M™e Roland ajoute irrévérencieusement : « C'est une espèce d'original qui ferait bien des singeries à la manière des ours que j'ai vu jouer dans les fossés de la ville de Berne. »

Condorcet fl

162 LlVRli 1. HISTOIRE EXTERNE, ETC.

Adresses présente'es dans les se'ances du 13 et du 19 août(l). La première fut acclamée. Sur la proposition de M. Brissot, dit le compte rendu du Moniteur, l'Assemblée ordonne qu'elle sera imprimée, afliche'e, envoyée à tous les départements, districts, municipalités du royaume et aux armées, et que le ministre des affaires étrangères la fera parvenir à tous les ambassadeurs de France, auprès des princes étrangers. La seconde reçut le même accueil.

Elles sont imprimées dans les œuvres de Gondorcet sous ces titres : Exposition des motifs d'après lesquels l'Assemblée Nationale a proclamé la convocation d'une Convention Nationale et prononcé la suspension du pouvoir exécutif dans les mains du roi (X, 545) ; — Adresse de f Assemblée Nationale aux Français^\.m\inméQ par son ordre, envoyée aux quatrevingt-trois départements et à l'armée (X, 505).

Condorcet y dit « la vérité sans flatterie pour le peuple, sans ménagement, mais sans colère contre les traîtres et les tyrans « (I, 603). Ce sont de maîtresses pages où tous les événements importants de 1791-1792 sont mis en lumière (2), présentés sous leur vrai jour, avec leurs causes, leurs conséquences et leur coordination réciproque ; Condorcet y expose avec beaucoup d'habileté les journées du 20 juin et du 10 août, et les mesures prises par l'Assemblée Nationale pour sauver l'ordre, la liberté et la patrie. « Quelque jugement que nos contemporains ou la postérité puissent porter de nous, dit-il à la fin de la première Adresse, nous n'aurons pas à craindre celui de notre conscience ». fX, 564).

La première adresse esi du 13 août ; la seconde est du 19. Entre ces deux dates, un fait d'une importance capitale s'était produit et avait motivé précisément la seconde Adresse destinée à compléter la première « d'après les faits nouvellement découverts » dit Condorcet (I, 603). Quels sont ces faits ?

C'est la découverte de la correspondance secrète, et des

(1) Moniteur, réimpression, XIII, 403 et 414 et sq. ; et 466. Cf. Œuvres, I, 334-337, une lettre très remarquable adressée à un jeune Français (en résidence à Londres), sur le 10 août.

(2) Ce qui démontre une fois de plus le talent d'observateur de Condorcet et son goût pour les réalités.

Ciï. IV. — LA LÉGISLATIVE ('1'^'* OCT. 1791-20 SEPT. 92) 1G3

papiers de Louis XVI qui furent porte's et Jus dans la séance du 15 août (1). Condorcet le dit en termes un peu voilés : « dès le premier moment oit la suspension du pouvoir royal a permis de fouiller dans ces repaires, jusqu'alors couverts par son inviolabilité, ce grand acte de justice autant que de prudence, a e'té justifié par les machinations secrètes qu'il a dévoilées, comme il l'était d'avance par les faits publics, qui l'avaient rendu nécessaire ». (X, o69). Il avait dit auparavant, en termes plus clairs: «chargé par la loi du maintien de la tranquillité publique, le roi remplissait-il son serment, lorsqu'il payait, sur la liste civile, des folliculaires, des libellistes, des afficheurs, chargés, en son nom, d'employer les plus vils moyens de la troubler 1 » (ibid.). C'est pourquoi il rédigecette nouvelle Adresse pour dévoiler au pays entier la trahison du roi et justifier \q grand ade de Justice aulanl que de prudence accompli par le peuple et par l'Assemblée dans la journée du 10 août (2). On a remarqué l'expression : « grand acte de justice autantque de prudence » par laquelle il qualifie la révolution du 10 août; il l'approuve sans restriction, car c'est un retour aux idées républicaines de juin-juillet 1791.

(1) Moniteur, ri'inipr., XIII, 430 et S([ C'i-st Gohier qui coniniença.

(2) Nous avons résumé plus haut (p. 128), vm opuscule intitulé Réflexions sur la Révolution de 1088 et sur celle du 10 août 1792; nous avons vu qu'il préfère la révolution française à la révolution anglaise. — La journée du 10 août parut à tous une délivrance, surtout après la découverte des papiers des Tuileries. M. Aulard exprime en termes fort exacts l'impression éprouvée par les contemporains : « Ce qui dégoûta le plus de la royauté, ce fut la publication des preuves écrites de la trahison de Louis XVI. Des papiers saisis par les vainqueurs (du 10 août), et aussitôt imprimés, répandus dans toute la France, il résulta la certitude que le roi avait correspondu avec les émigrés, avec les ennemis, et surtout les comptes trouvés chez l'intendant Laporte montrèrent que la liste civile avait fait les frais des pamphlets et des journaux contre-révolutionnaires les plus perfides. Il y eut un mouvement de colère, de dégoût. Voilà donc ce roi ! Voilà ce que c'est qu'un roi ! Voilà les rois ! Eh bien, passons-nous de roi ! » (Ilist. polit., 226). — Condorcet se fit l'écho de ces sentiments dans la Chronique de Paris. où il écrit à la date du 15 août : « Ceux qui suivent le progrès de l'esprit public depuis la Révolution voient déjà les préjugés de la monarchie menacés du même sort que les superstitions religieuses. Les coups de canon tirés sur le château des Tuileries ont retenti au loin dans toute l'Europe, et tous les trônes, ébranlés par ce bruit terrible, chancellent sur leurs vieux fondements. " Dans le n" du 5 septembre il se déclara républicain comme en juin-juillet.

IGi LIVRE 1. HISTOIRE EX'IERNE, ETC.

Le 4 septembre, il présente une nouvelle Adresse Sin- la Guerre (X, 573) qui se termine par ces mots : « comme citoyens et comme individus jurons de combattre de toutes nos forces les rois et la royauté » (1).

Cependant les troupes ennemies investissent Verdun. Marat déclare dans son journal que le seul moyen de sauver la patrie c'est d''égorger les prisonniers. D'autres journaux annoncent qu'au moment où les Prussiens entreront dans Paris, les prisonniers surgiront et poignarderont les patriotes par derrière. Aussitôt d'odieux massacres commencent et se continuent du 2 au 6 septembre.

Condorcel en fut consterné : o Nous tirons le rideau sur les événements dont il serait trop difficile en ce moment d'apprécier le nombre et de calculer les suites. Mallieureuse et terrible situation que celle où le caractère d'un peuple naturellement bon et généreux est contraint de se livrer à de pareilles vengeances {Chrojiique de Paris, n" du 4 septemb., p. 990). Le 8 septembre, mieux informé, il laisse éclater son indignation : « M. le maire de Paris a parlé avec force à la Commune contre l'iniquité des proscriptions et contre ces hommes de sang qu'on voyait encore errer dans les rues pendant la nuit, en armes et à la clarté des torches qu'ils semblaient porter comme pour éclairer leurs crimes... On doit espérer que le nom du peuple ne sera pas plus longtemps compromis par des crimes obscurs et sans objet dont luimême est incapable de se souiller. »

11 ne prolesta pas contre un singulier article d'Anacharsis Gloots publié, dans ce journal, le 15, et où ce doux illuminé appelle les massacres de septembre : « le scrutin épuratoire des prisons I » Mais dans le Fragme^it de jiistificatioji, Condorcet stigmatise ces odieux massacres en les appelant l'a ouvrage de la férocité comme de la folie de quelques hommes ».

(1) Nous devons faire remarquer que le Moniteur attribue cette Adresse à Guadet (XIII, G17). Or, dans l'édition des œuvres de Condorcet, Arago l'attribue à Condorcet d'après un exemplaire de l'Imprimerie Nationale, et, ce qui est plus décisif encore, d'après les Procès-verbaux de VAssemblée législative (X, 574 et 577). M. Aulard,. au contraire, l'attribue à Guadet [Hist. polit., etc., p. 229, note 2).

Il flétrit avec horreur « le chef des calomniateurs et des assassins, l'infâme et insensé Marat ». (I, 603-604) (1).

Témoin des excès qu'il prévoyait depuis longtemps, Condorcet fait un nouvel appel à la raison et à la légalité dans uue Adresse du 19 septembre (X, 581) (2). Des scélérats veulent assassiner certains d'entre nous, aussitôt après la cessation de leurs fonctions (20 sept.) Il suffira pour prévenir cet attentat de le dénoncer au peuple. « La liberté entière et absolue des opinions, une inviolabilité s'étendant à tous les temps et à tous les lieux, telle est une condition essentielle de toute constitution représentative» 583). Toute vengeance populaire qui n'est pas revêtue des formes légales est un assassinat (o8o). Belles et courageuses paroles prononcées à la veille de la dernière séance de la Législative, et qui ne seront que trop confirmées par la suite !

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