‹ CondorcetChapitre 32 sur 165 · CONCLUSION DU CHAPITHE IV · texte numérisé non relu

CONCLUSION DU CHAPITHE IV

La situation de Condorcet et la marche même de la Révolution ont désormais une orientation plus nette. L'équivoque qu'avait fait naître en septembre 1791 l'acceptation par Louis XVI de la Constitution revisée, vient de se dissiper grâce à la Révolution du 10 août ; la Législative va se séparer et, le jour même, 2 septembre, la nouvelle Assemblée, la Convention, décrétera l'abolition de la royauté. La République sera proclamée le 22.

Une tradition fait remonter à certains hommes, notam-

(1) Sui' l'inimitié de Mai'at et de Condorcet on consultera Robinet, loc. cit., 20 28; 139-141 ; 219; 233. — M. Edmond Biré a commis une grave erreur quand il a prétendu que Condorcet avait ap[)rouvé les massacres de septembre. Légende des Girondins, 131, 132.

(2) Elle fut lue par Delaunay d'Angers, iVfo?ii«eitr, réimpr., XIII, 739.

A noter que le lendemain, 20 septembre, la Législative vota la fameuse loi qui enlevait au clergé l'état-civil; Archives parlementaires , li'e série, tome L, p. 179; Condorcet put voter une mesure qu'il réclamait depuis longtemp-î. Voir plus haut, p. Gù.

KiO LIVHE 1. HISTOIRE EXTERNE, ETC.

ment à Danlon, le mérite d'avoir fondé la République. Nous n'avons trouvé rien de pareil dans les nombreux documents que nous avons consultés. Nous ne voulons ni ne pouvons diminuer en rien le grand rôle de Danton, mais quand il fut élu ministre grâce à l'intervention directe et à la haute influence de Condorcet, la République était déjà fondée (1).

Et sur quelles bases était-elle fondée ? sur celles-là même que Condorcet avait indiquées : suppression du roi héréditaire et son remplacement par un Conseil exécutif élu ; nomination par l'Assemblée des ministres choisis hors de son sein, suffrage quasi-universel (2), référendum.

Ces idées, Condorcet les défendait depuis plusieurs années, sous la Constituante dans ses ouvrages ; sous la Législative : à la tribune par ses discours ; dans la presse : par ses articles.

A la veille même de la Convention il écrivait cette page que nous avons déjà citée (p. 129 ), mais qu'il faut relire ici : « supposons que les Français se donnent une Constitution fondée sur l'égalité la plus entière ; que cette Constitution, proposée par une Convention Nationale, dépositaire du vœu du peuple^ soit encore expressément adoptée par lui ; qu'aucune hérédité, aucune inviolabilité personnelle, aucun grand pouvoir dangereux pour la liberté, n'y souille cette Constitution, ne force à y placer ces contre-poids, ces oppositions de pouvoir entre eux, si nuisibles à la simplicité, à l'activité des opérations du gouvernement ; que l'expression de la volonté nationale y soit une; qu'aucune résistance ne puisse l'arrêter; que le peuple y nomme immédiatement ses représentants; que de sages combinaisons préviennent les inconvénients de ces deux dernières institutions... » pourra-t-on dire que ces

(1) Toutefois, il est juste de reconnaître que Danton fut la cause directe du succès de la journée du 10 août qui balaya la royauté : c'est lui en effet qui arrêta Mandat et le remplaça par Santerre au commandement général des gardes nationales de Paris. De là vint le désarroi des Tuileries, de là le succès des républicains, cf. Aulard, étude sur Danton, dans La Révolution Française, t. XX[Y,f.30i et sq. ; cf. 395.

(2) Les domestiques et les assistés étaient exclus.

CIT. IV. LA LÉGISLATIVE (l^"" OCT. 1791-20 SEPT. 92 j IG7

principes adoptés eu Amérique ne pourront pas l'être en France? (1).

Et ne dira-t-il pas, aussitôt après, dans un autre opuscule de septembre intitulé : iSur la nécessité de Vunion entre les citoyens (XII, 217) : soyous unis et allons avec confiance à la Convention Nationale : « on peut être assuré d'avance qu'elle ne placera point, dans la constitution, de chef héréditaire et inviolable du pouvoir exécutif..., qu'elle n'établira entre ses citoyens aucune distinction fondée sur la richesse ou sur la quotité de l'impôt, et qu'elle soumettra à l'acceptation libre et immédiate du peuple français, réuni dans ses assemblées primaires, la constitution rédigée par leurs représentants. »

Collégialité du pouvoir exécutif, élection des ministres, suffrage universel, référendum, tels sont les grands principes constitutionnels défendus par Condorcet, telles sont les bases sur lesquelles fut organisée provisoirement la Republique par la Législative du 10 août au 21 septembre, et définitivement par la Convention à partir du 21 septembre.

Et quand on voulut transformer cette République de fait en République de droit, à qui s'adressa-t-on, à qui confiat-on le soin de rédiger, sur ces bases, une Constitution, la première Constitution républicaine ? à Condorcet, tant il est vrai de dire qu'il était considéré comme le cerveau pensant de la Révolution, son guide et son mentor.

Nous ne dirons pas qu'il fut le fondateur de la Première République. Ce serait méconnaître les lois sociales e\ historiques que d'attribuer à un seul homme, fut-il doué d'un incommensurable génie et d'une immense force sociale, l'influence nécessaire pour opérer de telles transformations (2). En dehors des raisons générales qui nous poussent à écarter cette conception, propre à la jeunesse des sociétés, il y eût en France des raisons spéciales qui nous obligent à dire que la République fut fondée le 10 août par les fautes de Louis XVI, par

(1) Réflexions sur la Révolution de 1688 et sur celle du 10 août 1792, XII, 213.

(2) Il y a certainement beaucoup de vrai dans la tLéorie d'Aug.

ses trahisons à l'intérieur et à l'extérieur, par l'invasion de la France qui en fût la conséquence, par la peur et la colère populaires. « A chacune de ces nouvelles désastreuses, écrit avec raison M. Aulard, les Français tressaillent et sont atteints au fond de leur être d'un coup qui détruit en eux le vieil homme monarchique. Que veulent ces envahisseurs? Remettre Louis XVI sur le trône. Eh hien, les Français renverseront le trône ; ils se sauveront par eux-mêmes ; ils se sauveront sans roi. Le républicanisme naît ainsi de l'exaspération du patriotisme. » (1)

Et c'est pour cela que nous n'attribuons à aucun homme, ni à Danton, ni même à Condorcet, le mérite exclusif d'avoir fondé la République.

Mais Condorcet est un de ceux qui, en suivant les événements, en les réfléchissant dans ses écrits, en dégageant leur sens historique, en formulant les théories politiques et constitutionnelles qui se faisaient au jour le jour dans l'enchaînemeni nécessaire des événements, a puissamment contribué à former ce qu'il appelle lui-même, un des premiers, un « esprit public » ; il a dirigé l'opinion publique et formulé les théories dont on aura bientôt besoin pour organiser les pouvoirs publics.

Aussi, l'avons nous appelé non le « fondateur » de la Première République, mais le « guide » du mouvement d'idées et de décisions politiques qui, secondé et fortifié par des événements révolutionnaires, devait aboutir à fonder la République. Et, une fois fondée, c'est lui qui fut chargé de l'organiser constitutionnellement.

Comte qui limite l'action du législateur à codifier ce que le mécanisme social a créé spontanément; beaucoup de vrai aussi dans ce mot de M. Edme Champion : « Les Girondins, Danton, Robespierre, cessent de représenter une série de systèmes philosophiques, ils ne sont plus que le jouet des événements qui les ballottent et les brisent les uns contre les autres, comme des barques emportées dans la nuit par la tempête. » Esprit de la liév. fr., p. 259. — Voir ci-dessous Livre IV, § 4.

(1) Hist. polit., 22(3; cf. du même auteur un article de la Revue de Paris, publié le 1<î'" mai 1898 sous ce titre : Origines du parti républicain, 1789-1702, p. 67-&7 ; il y rend pleine justice à Condorcet.

Page 1