‹ CondorcetChapitre 36 sur 165 · CHAP. V. -— PROCÈS DE LOUIS XVI · texte numérisé non relu

CHAP. V. -— PROCÈS DE LOUIS XVI

qui eut l'idée de sauver le roi et sa famille en les envoyant en Ame'rique, dans le but d'attacher l'Amérique à la France et d'attirer de ce côté l'attention de l'Angleterre. C'est ce qui ressort d'une lettre écrite le 28 décembre 1792 à Washington par Gouverneur Morris: « la ntiajorité de la Convention songe non seulement à renvoyer le jugement aux électeurs de France, c'est-à-dire au peuple, mais aussi à envo3erle roi et sa ffimille en Amérique, re que Paine doit proposer . Il m'a parlé de cela en confidence, mais je l'ai appris depuis d'autre part » (1).

Nous en aurons la preuve dans la lettre que Paine adre.-sa au Président de la Convention et qui ne put être lue et traduite que dans la fameuse séance du 19 janvier après un discours de Condurcet. 11 faut rappeler en elFet que la peine de mort avait été votée contre Louis XVI dans la séance du 17 (2); l'appel de Louis XVI au peuple avait été rejeté à la fin de cette même séance (3). La question du sursis fut agitée dans la séance du 19. Et c'est elle qui amena Condorcet et Paine à la tribune après plusieurs discours, les uns pour, les autres contre le sursis (4).

Le discours de Condorcet produisit un grand effet sur les auditeurs, et la Convention en décréta l'impression. Sans se

yarçon un bon citoyen américain ».Très bien, très bien, dit Brissot ; c'est l'éloquence du jour. — Ceci avait lieu dans la soirée du 14 janvier. Le surlendemain Louis XVI était condamné à mort. On lira avec intérêt, dans la suite du Mé)iwire de Genêt, comment le projet des Girondins fut aussitôt dénoncé aux Jacobins par un domestique aux gages de cette société et qui espionnait la soirée (Conway, p. 443) ; cette révélation eut certainement une grande influence sur le vote du lendemain et sur la cassure irrémédiable qui se produisit entre la Gironde et la Montagne. — 11 faut lire dans le même ouvrage le récit dramatique, peut-être un peu poussé au noir, de la fameuse séance du 15 et comment Genêt, nommé « envoyé » en Amérique, rencontra certaines difficultés pour sortir de Paris ; il fut arrêté par des dragons envoyés par le Comité secret des Jacobins et chargés de vérifier s'il n'emportait pas « dans le coffre du cocher ou quelque autre endroit secret » de sa voilure les enfants royaux ! (p. 447).

(1) Ibid., 232.

(2) Moniteur, réimpr., XV, 22y. En réalité toutes ces séances se sont succédées, nuit et jour, et forment une seule séance permanente. Cf. Moniteur, loc. cit.

(3) Ihid , 232; voir le détail des voles, p. 235.

(4) Ibid., 243 i47.

placer an mètne poial de vue que P;tine, Condorcel a néanmoins subi son inlluence el il fait tous ses ellorls pour obtenir le sursis à l'exéculion de Louis XVI.

Son plaidoyer revient à dire ceci : jusqu'ici nous avons eu les rois contre noui. Si nous exécutons, sans aucun délai, Louis XVI, les peuples seront conlre nous, car les rois calomnieront le peuple français et diront à leurs peuples que nous sommes des hommes avides de sang, animés de sentiments féroces.

Pour éviter celte coalition formidable des peuples contre nous, accordons le sursis, œeltons-uous à l'œuvre et achevons le programme de travail qui nous altend : lois civiles, lois sociales, lois constitutionnelles ; donnons à l'Europe attentive le spectacle de notre union et d'un labeur fécond. (( Telles sont, citoyens, s'écrie Condorcet, les lois dont la nécessité de repousser une calomnie dangereuse nous fait un devoir de nous occuper; alors, si les despotes osent encore vous reprocher le jugement de Louis, vous leur direz : Nous avons puni un roi, mais nous avons sauvé cent mille hommes » (1). Il termine son discours en mettant ses concitoyens en garde contre les manœuvres de l'Angleterre attentive à nos fautes et prête à les exploiter en excitant contre nous les nations voisines.

L'ami de Condorcet, Paine, monte à la tribune aussitôt après lui ; il fit lire par Bancal, secrétaire, une courte allocution où il rappelle, dès le début, la lettre qu'il écrivit au Président et qui ne put être lue et il y ajoute des considérations nouvelles (2).

Résumons d'abord cette lettre, qui parut dans le Moniteur du 18 janvier : Paine y affirmait avec énergie son horreur de la royauté ; il rappelait son rôle à Paris après la fuite du roi en juin 1791 et la fameuse affiche signée Duchàtellet,dont il e'tait lui, Paine, le véritable auteur (3). Et il insiste sur son idée favorite : les Etats-Unis d'Amérique ont pu secouer la tutelle anglaise et se constituer en République grâce à l'appui

(1) Opinion de Condorcet, XII, 310.

(2) Monit., réimp , XV, ?48 ; la lettre visée ici et. qui ne lui pas lue est imprimée plus haut dans le Moniteur, XV, p. 156.

(3) Voir plus haut, p. 95.

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