CIIAP. VI. THOMAS PAINE
rable, intime. Lss deux penseurs se virent tous les jours et M""" Gondorcet deviendra plus tard le traducteur habituel des difïérentes communications politiques de Paine.
Ce dernier avait déjà publié deux ouvrages importants intitulés Sens commun et Déclaration des droits qui furent traduits en français, et valurent à Paine, en Angleterre, de très dangereuses persécutions; en France, un vif succès.
Dans cette intimité qui dura plusieurs années, et où furent élaborées les principales théories politiques des deux penseurs, comment faire la part de l'un et de l'autre? Avant 1787, Gondorcet avait déjà traité un grand nombre de questions économiques (voir chap. i) ; il avait même abordé, en 1781 et en 1786, les questions constitutionnelles et politiques en traitant de l'esclavage des nègres et de la Révolution américaine elle-même qu'il juge et apprécie en connaisseur ; il
démocrates convaincus, partisans de la souveraineté nationale, de la liberté et de l'éyalité, anti-esclavagistes, féministes, mathématiciens (Paine fut cependant très inférieur à Gondorcet sur ce point), partisans de l'abolition de la peine de mort, apôtres de la fraternité et de la paix des peuples ; tous les deux sont anti-cléricaux et francs-maçons (cf. ci dessus, p. 19 ; cf. Robinet : 64 et note 1 ; Gonway : i55 et note Ij» partisans de l'explication positive et historique des religions ; élus par le même département (l'Aisne) à la Convention (Paine opta pour le Pasde-Calais), amis intimes et inséparables, confondant leurs votes notamment dans le procès de Louis XVI {siipva , p. 179), membres du même Comité de (Constitution; voulant tous les deux une Révolution pacifique ; menacés tous les deux de la mort, Gondorcet caché rue des Fossoyeurs (Servandoni), et Paine enfermé dans la prison du Luxembourg, tous les deux écrivent, si près, l'un de l'autre, l'un : l'Esquisse, l'autre : le Siècle de la raison ; c'est par hasard que Gondorcet alla à la mort volontaire, c'est par hasard que Paine ne fut pas conduit à l'échafaud. — Gondorcet lui était très supérieur par l'instruction, la hauteur de vues et même le caractère : car Paine, d'après Dumont, était un grincheux et un présomptueux «fou de vanité». « A l'entendre, dit Dumont, il aurait tout fait en Amérique. C'était une caricature du plus vain des Français » {Souvenirs, 331-332).
Gondorcet, au contraire, s'est exprimé ainsi sur le compte de son ami, dans un passage que nous avons déjà cité : « La profonde raison qui règne dans ses ouvrages, le sentiment énergique qui les lui inspire, l'indépendance de son caractère, le désintéressement de sa conduite, lui ont mérité depuis longtemps dans les deux mondes la vénération de tous les amis de la liberté, de la vérité, de l'égalité, et il ne peut avoir pour détracteurs et pour ennemis que des esclaves ou des tyrans. « {Blbliolh. de l'hom. public, tome XI, page 3, note).
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passe même en revue les Consliiulions des différents Etals américains et publie en posl-scriplum la traduction de la Constitution fédérale du 17 septembre 1787 (voir ci-dessus, p. 2i^).
Condorcet était donc « amorcé » et pris par les théories constitulionnelles américaines avant son amitié avec Paine. Sa liaison avec Franklin, l'attention que tous les esprits cultivés de l'époque portaient aux alTaires d'Amérique, et celle toute particulière que Condorcet commençait à consacrer aux théories politiques, suffisent à elles seules, en deliors de toute influence de Paine, pour expliquer l'orientation constitutionnelle de Condorcet.
Toutefois, il n'est pas douteux que l'amilié de Paine ne fit qu'accentuer et accélérer révolution déjà commencée de Condorcet vers la philosophie politique ; c'est Paine qui a dû lui expliquer par le menu le mécanisme des Constitutions américaines et le détourner de la Constitution anglaise (1). Peut-être aussi est-ce Paine qui, l'ayant apportée ou reçue à Paris, donna à Condorcet le texte de la Constitution fédérale de septembre 1787, qu'il traduisit, lui ou sa femme, et publia en supplément à son ouvrage sur la Révolution d'Amérique (VIH, (39; ci-dessus, p. 22).
Paine était fort connu dans l'entourage de Condorcet et dans tout le parti girondin. En mai 17 91 il fut consulté sur les quatre points suivants relatifs à la Constitution de 1789-1791 : 1° Le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ne sont-ils pas trop inégalement balancés et n'y est-il pas à craindre que le premier n'envahisse le second? — 2" Le pouvoir exécutif n'esl-il pas tro{) faible pour assurer l'exécution de la loi et obtenir le respect et la confiance du peuple? — 3° N'esl-il pas à craindre que le corps législatif, composé d'une seule Chambre, ne puisse s'abandonnera des mouvements trop impétueux et ne manque de frein ? — 4° L'organisation du système d'administration n'est-elle pas trop compliquée et de nature à perpétuer l'cinarchie?
Condorcet (ou sa femme) traduisit les réponses de Paine et les publia un an plus tard seulement, dans la Chroyiique du
(1) Et. DuAroNT, Souvenirs, p. 329; « Paine leur (à Condorcet et à sa lemme) avait donné les idées les plus fausses sur l'Angleterre... »
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mois (mai, juin, juillet 1792) (1). Elles ne sont pas très précises. Pour lui « il n'y a que deux principales divisions des pouvoirs qui composent le gouvernement : le pouvoir de faire des lois, et celui de les faire exécuter ou administrer». Pour éviter qu'ils soient inégalement balancés et que l'un d'eux envahisse l'autre, il faut les faire procéder de la nation tous les deux et définir avec précision leurs attributions. — A la seconde question il répond que l'exécutif n'est jamais faible tant qu''il se renferme strictement dans ses attributions qui consistent à faire exécuter les lois. Dès qii'il en sort, il possède un pouvoir en dehois de ses fonctions, 'l'out pouvoir de ce genre est anarcbique; de là vient la faiblesse de l'exécutif. La réponse à la troisième question est précise et intéressante; elle concorde entièrement avec les vues auxquelles était déjà arrivé Condorcet. Paine écarte le système des deux Chambres ayant réciproquement le droit de veto; car, avec ce système, la minorité peut gouverner la majorité : « Supposons, dit-il, que les deux Chambres soient composées de cinquante membres chacune. Si l'unanimité existe dans l'une, et que l'autre soit partagée entre vingt-six votes contre vingt-quatre : alors vingt-six (par le droit de veto) gouvernent soixantequatorze y> (cinquante plus vingt-quatre). Mais, tout en étant partisan d'une seule Chambre, Paine demande qu'elle soit divisée en deux sections égales pour la discussion (voir plus loin la Girondine) (2). Les deux sections discuteront chaque question successivement, l'une écoutant les arguments de l'autre avant ses propres débats, et elles se réuniront pour le vote. Sur le quatrième et dernier point, Paine propose une revision périodique de la Constitution telle qu'elle a été organisée dans celle de Pensylvanie en 1776.
Le 21 juin 1791, dans la matinée, La Fayette fait irruption dans la chambre de Faine encore au lit et lui crie : « Les oiseaux se sont envolés ». La nouvelle de la fuite du roi et de sa famille excita au plus haut point la verve de Paine : «C'est
(1) Voir le n° de mai (Biblioth. nat. Le 2/649), p. 85, la remarque suivante : Réponse de Thomas Paine... etc. Traduit sur le manuscrit par Condorcet. Et en note : « T. Paine eut la maladresse de faire des réponses constamment négatives. »
(2) Chronique du mois, no de juin 1792, p. 6 et sq.
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bien, répond-il, j'espère bien qu'on n'essaiera pas de les rappeler >■). El il pensa aussitôt à rédiger une proclamation anti-royalisle. Cependant, le 25 juin il fut le spectateur étonné du retour du roi. Son biographe raconte même que ce jourlà, il avait oublié de décorer son chapeau d'une cocarde et la populace se rua sur lui en criant : « L'aristocrate I à la lanterne ! (I) »
C'est cet aristocrate (!) qui rédigea une des premières et plus violentes proclamations républicaines. 11 la fît afficher sur tous les murs de Paris et sur ceux même de l'Assemblée dans la nuit du 30 juin au !«' juillet.
Le contenu de l'affiche, l'émotion qu'elle provoqua, tous ces détails ont été données plus haut (2), nous n'y reviendrons pas.
Nous ne redirons pas non plus la fondation du journal Le Républicain (3) et les articles qu'il y publia contre la royauté et riiérédilé. Il y eut entre Condorcel et son ami une parfaite conformité de vues.
On sait que pour de haules raisons de politique internationale, la Législative, dans la séance du 26 août 1792, conféra le litre de citoyen français à un certain nombre d'étrangers : parmi ceux-ci était Thomas Paine (4).
Le nom de Paine, grâce à l'amitié de Condorcet, et à la traduction de ses ouvrages, était assez populaire en France; aussi fut-il élu à la Convention par quatre départements : l'Oise^ le Puy-de-Dôme, l'Aisne et le Pas-de-Calais. Il opta pour le Pas-de-Calais 5) et non pour l'Aisne, comme le dit à tort Arago dans l'édition des œuvres de Condorcet (XII, 225 note).
(1) CoNWAY, loc. cil., 193.
(3) Ci-dessus, p. 102 et sq.
(4) Et David Williams dont nous parlerons bientôt. Voir Aulard^ Hist. polit., etc., p. 266. — Ajoutons ici que Paine était déjà foi-t connu en France : ainsi c'est à lui que l'on confia le soin de remettre à Washington la clef (I) de la Bastille et le plan de la prison, « premier trophée des dépouilles du despotisme et les premiers fruits mûrs des principes américains transplantés en Europe » ; il devait aussi, écrit-il le 1er mai 1790, « retourner à Paris quand la Constitution sera proclamée, afin de porter l'étendard américain dans la procession ». Cité par Conway. loc. cit., p. 176 et 177.
(5y CoNWAY, 216.