CHAP. VI. THOMAS PAINE
avec exactitude quel est l'apport de Paine, quel est celui de Condorcet, elles ont exercé, sur le Comité et sur son rapporteur lui-même, une réelle et profonde influence, cela n'est pas douteux. Nous ne dirons pas avec Conway que Paine fit tout (l). Nous ne dirons pas non plus avec M'"" Roland qu'il ne fît rien. Nous dirons qu'il fit beaucoup, mais que Condorcet en fit davantage.
M"" Roland, écrit en effet [^) : c, Dans le nombre des personnes que je recevais.., Paine doit être cité. Déclaré citoyen français comme l'un de ces étrangers célèbres que la nation devait s'empresser d'adopter, il était connu parles écrits qui avaient été utiles dans la révolution d'Amérique et auraient pu concourir à en faire une en Angleterre... La hardiesse de ses pensées, l'originalilé de son style, ces vérités fortes jetées audacieusement au milieu de ceux qu'elles oflensent, ont dû produire une grande sensation ; mais je le croirais plus propre à semer, pour ainsi dire, ces étincelles d'embrasement, qu'à discuter les bases ou préparer la formation d'un gouvernement. Paine éclaire mieux une révolution
(1) Le 17 avril 1793, le Morninff Ilevald publiait une lettre de King k Paine où il disait : u vous êtes le modeleur en chef de leur (les î^'ançais) nouvelle Constitution. » Cité par Conway, loc. cit. 233. L'exagération de ce mot est évidente. Le « modeleur en chef » a été Condorcet, on s'en rendra compte exactement quand on aura parcouru successivement tous les chapitres du livre II. — Voici en quels ternies M. P. Desjardins a mesure l'originalilé respective de Paine et de Condorcet • « On ne sait pas au juste quelle part il (Paine) prit aux travaux du Comité; mais il est à peu près certain qu'il collabora au projet de Condorcet... A l'analyse on reconnaît dans ce projet quelques-unes des idées, anglaises, plébéiennes ou quakeriennes que j'ai exposées déjà : Le suffrage universel était consacré définitivement, le respect des convictions était affirmé dans les termes des Puritains, la liberté de la presse était garantie, l'instruction universelle promulguée, toute hérédité abolie, la censure du peuple organisée : un citoyen quelconque pouvait saisir de sa réclamation tout le système des Assemblées qui allaient s'élargissant autour de lui ; il fallait qu'il persuadât cinquante citoyens d'abord, puis une Assemblée primaire, puis les Assemblées primaires d'une commune, puis celles d'un département, celles enfin de toute la République ; et ce système des ondes concentriques était» je l'ai dit, celui des meetings quakeriens ; je ne sais où Condorcet en eût trouvé ailleurs le modèle... » {Revue Bleue, 20 juillet l'.'Ol, p. 82) "Voir cependant ce que nous disons, p. 199-200.
(2) Œuvres, éilit. Cliampagneux, tome II, p. 135 et sq.
qiû il ne peu t concou} ir aune ConstUution.W saisit, il établit cesgrands principes dont l'exposé frappe tous les yeux, ravit un club d'enthousiasme à la taverne : mais 'pour la froide discussion du Comité, pour le travail suivi du législateur, je présume David. Williams infininient plus propre que lui.
« Williams, fait également citoyen français, n'avait pas été nommé à la Convention, où il eût été plus utile ; mais le gouvernement le lit inviter à se rendre à Paris où il passa quelques mois et conféra souvent avec les députés travailleurs. Sage penseur, véritable ami des hommes, il m'a paru combiner leurs moyens de bonheur, aussi bien que Paine sent et décrit les abus qui font leur malheur » (1).
V. — Quel est donc ce Williams appelé à Paris par le gouvernement pour travailler à la Constitution, ce Williams dont M""" Roland fait un si grand cas?
Né en 1738 et entré dans les ordres à contre-cœur, il se signala par des sermons conire l'intolérance et la fausse piété du clergé anglican. La pédagogie l'attira et il écrivit un Traité de Védrication {\11\) où il s'inspire de Coménius, de Locke, Rousseau et Helvétius. Pour appliquer ses théories il fonde à Chelsea une sorte de collège où la méthode expérimentale était appliquée aux diverses parties de l'enseignement. L'établissement eut une grande vogue. Le nom de Williams était déjà très répandu, quand il fonda une as-ociation de libres penseurs dont Ut partie Franklin. 11 prêcha un nouveau culte déiste : le culte des prêtres de la nature.
Sa réputation de penseur politique (2 traversa la Manche^ et son nom fut compris dans le décret du 26 août 179:2 qui conférait le litre de citoyen français à tous les étrangers « qui
(1) 7(!<it?., 137. Dans le i)assage qui suit, M''-'' Roland résume, non sans complaisance, l'appréciation de Williams sur le « débraillé » des séances d'après elle, Williams lui aurait dit :« l'étourderie, l'insouciance et la saleté {sic) ne rendent point un législateur recommandable ». Olfusquée dans ses instincts de Ceoime délicate et artiste, M^ie Roland ajoute un passaj^e des plus vifs et des plus pittoresques sur la tenue de certains députés qu'elle compare à des « sans-culottes ivres! »
(2) Il avait publié un important ouvrage Letlers on poîitical liberty^ Londres, 1782, traduit par Bkissot. On a aussi de lui: Lessons to a young prince 1789; Lectures on poîitical jirinciples 178'J.
(.[lAl-. VI. DAVID WILLIAMS 215
ont soutenu avec courage la cause de la liberté el qui on bien me'rilé de l'humanité » (1).
Il fut invité par Roland, vraisembablement sous l'inspiration de sa femme, à se rendre à Paris où il eut aussitôt des relations suivies avac les députés faisant partie du groupe Roland-Brissot-Gondorcet. D'après Michelet (2), Robinet (3) et G'iillois (4), il avait fréquenté le salon de M'"» Condorcet plusieurs années auparavant.
Le 3 janvier 1793, il publia une très curieuse brochure de 48 pages, qui fut traduite par Maudru et qui se trouve à la Binliothèque nationale (Lb 41/305) sous ce titre : Observations sur la dernière Constitution de la France avec des vues pour la formation de la nouvelle Constitution (5).
Williams écrivit lui aussi nn^rojet de Constitution ; mais il est perdu. Lanjuinais en parle dans un des rapports (le troisième p. 8, note) qu'il présenta à la Convention (voir ci-dessous, 5; 9) au nom du Comité des six. H était écrit que les plans et projets matuiscrits présentés par des étrangers (6) de marque au Comité de Constitution seraient perdus ou introuvables. Toutefois, la dissertation qui nous est restée nous donne, sinon le projet manuscrit de Williams, du
(1) D. Williams remercia la Convention dans une lettre qui lut lue par Roland, ministre de l'intérieur (séance du 13 novembre 1792). Monileur, réimpr., XIV, 464.
(2) Les Femmes de la Révolutio>t, chapitre sur M"**- Condorcet.
(3) Loc. cit. 83.
(4) Loc. cit. 77.
(5) C'est une note de M. Aulard, Hist., polit., 262, note 2, qui nous a révélé l'existence de cette importante dissertation. Chose curieuse ! elle ne figure pas dans la longue bibliographie consacrée à Williams, dans la Biographie générale (F. Didot).
(6) Bien d'autres projets furent envoyés au Comité. Dans la séance du T novembre 1792, Paine avait déposé à la Convention « un ouvrage de son concitoyen Barloiî, sur les vices de la Constitution de 1791, et sur les bases de la Constitution à faire » (Moniteur, réimpr. XIV, 410 et 491), C'était la première réponse au décret du 19 octobre 1792 par lequel la Clonvention invitait « tous les amis de la liberté et de l'égalité à lui présenter, en quelque langue que ce soit, les plans, les vues et les moyens qu'ils croiront propres à donner une, bonne Constitution à la République française ». Nous n'avons pu retrouver cet ouvrage. On trouvera les autres dans les Archives parlementaires, tome LXll, page 286 et sq.
2I() LlVRli 1. HISTOIRE EXIERNE, ETC.
moins ses idées essentielles, celles-là surtout qu'il développa devant le Comité de constitution, comme il le dit lui-même dans V avant-propos [Observât., p. 4j. Nous allons étudier de près cette brochure ; nous verrons que les éloges de madame Roland ne sont pas exagérés ; nous verrons aussi, ce qui n'a été signalé encore par aucun historien de la sociologie, que Williams fut, un demi-siècle avant Auguste Comte et surtout avant Herbert Spencer, le fondateur de la théorie organique des Sociétés (1).
Williams nous rappelle, dès les premiers mots, le but de son voyage en France : « Je suis venu en France persuadé que si je pouvais y être de quelque secours, ce serait auprès du Comité de constitution, dont je suppose le travail fort avancé (nous sommes au 3 janvier 1793) et je n'avais rien lu, rien médité qui m'eût préparé à former un plan, tâche que l'o)i m'a assignée. C'est pourquoi j'ai de nouveau parcouru la dernière conslitulion ; et, parmi les remarques que j'ai faites sur la fondation tie l'ancienne, j'ai introduit des idées d'une nouvelle structure. » {Observations, etc., p. 4).
Il prétend que les Déclarations des droits seront inutiles tant qu'on n'aura pas perfectionné la terminologie des sciences politiques. Jusqu'à ce qu'un langage nouveau et propre à une Constitution républicaine ail pris naissance, les Déclarations seront conçues en termes équivoques (o).
Toutefois, si le Comité croit devoir, à l'imitcttion de la Constitution de 1791, rédiger une Déclaration, il faut éviter les fausses énonciations telles que celles de l'orlicle premier,
Ci) On fait remonter à H. Spencer le mérite de celle théorie ; en réalité, A. Comte (et en un sens Platon) l'avait nettement formulée, mais avec des réserves sur son extension possible ! Voir notre livre Essai historique et critique, etc., p. 321 ; consulter ibid., 39, 76, 124, 491 et note. Toutefois, il est équitable de reconnaître que dans la masse des projets de Constitution envoyés à la Convention, on trouve le germe de la théorie organique dans le projet de Seconds (député de l'Aveyron). (Archives parlementaires, tome LXll, p. 513 et sq) : « la société, dit-il, est une espèce de polype humain, comme le polype luimême est un peuple animal et individuel ». Seconds s'embrouille quelque peu. 11 s'écrie en noie: « oh chaos, oh épouvantable embrcuillement des choses humaines ov'i la vérité s'identifie avec l'erreur ! »