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remplacer par un monarque. Et non seulement il accuse les montagnards de tramer dans l'ombre la restauration de la monarchie, il voit même dans leur plan des intentions de fédéralisme américain. « Vous n'adopterez pas, s'écrie-t-il, une combinaison bizarre qui, suivant le hasard des circonstances, peut vous conduire également aux deux écueils que vous devez éviter, la division en Etats confédérés, et la monarchie il) >).
Condorcet accusant les Montagnards de fédéralisme et de royalisme ! voilà où devaient le conduire le dépit, la colère et une amitié tardive et aveugle pour les Girondins.
La faute la plus grave fut dans ce passage qui était un appel à la guerre civile ; appel que plusieurs girondins déjà avaient fait et, malheureusement, avec succès. Cet appel ne tendait à rien moins qu'à soulever les départements contre Paris. Pour comprendre tout ce qu'il y avait d'impolilique et d'anti-patriotique dans cet appel, il ne faut |)as oublier que les départements n'étaient que trop disposés à se soulever, quelques-uns même avaient déjà commencé (l'Ouest, la Gironde, le lihône, le Var) ; il faut aussi rappeler que la Ci)nstitution montagnarde régulièrement votée était, au moment même où écrivait Condorcet, soumise au plébiscite, et c'est à ce moment que Condorcet, égaré, écrit ces mots : « Citoyens, le refus d'accepter une constitution exposerait la patrie à de grands malheurs ; ?nais voies ave:: à choisir entre deux projets (2)... etc. » Condorcet a perdu, en écrivant ces malheureuses lignes, le sens de la réalité. Non, les assemblées primaires n'avaient pas à choisir entre deux projets ; l'ancien projet était écarté, enterré et bien enterré. Il ne restait qu'un seul projet. Par conséquent, inviter ses concitoyens à choisir entre deux projets, c'était les pousser ou à l'abstention ou au rejet, dans les deux cas : à la révolte.
Or, comme l'a montré et démontré M. Aulard, la Constitution montagnarde fut un expédient habile pour réconcilier Paris et les départements, en donnant à ceux-ci le référendum, c'est-à-dire le dernier mot en matière de politique générale ; et tout acte qui devait empêcher
(1) Œuvres, 674-675.
\i) lùid., XII, (373.
celle réconcilialion étail mauvais et anli-patrioliqiie (î).
Et c'est là qu'on peut le mieux voir les raisons profondes de la déception et de la colère de Condorcet ; c'est que celte réconcilialion de la politique départementale et parisienne, c'est lui qui l'avait appelée dès 1789 quand il était à la Commune de Paris, lui qui l'avait préparée en poussant Danton au ministère de la justice après le JO août, lui qui l'avait réclamée dans ses écrits et ses discours, lui qui endii l'avait inscrite dans la Girondine. Et voilà qu'à la suite de circonstances troublées, ses idées, ses chères idées lui sont enlevées par des hommes qui se les approprient, par des hommes qui font un grief au comité, qu'il a présidé, de ue pas les avoir eues? Rester impassible en présence d'une telle injustice, n'eût été possible qu'à un homme légèrement sceptique, souple et sachant attendre les retours de la fortune. Condorcet n'était pas cet homme-là. 11 préféra parler et cette parole devait enlever à la Révolution son guide, son penseur, son mentor.
Et n'a-t-il pas eu raison de dire : « vous apercevrez que tout ce qui est bon dans le second projet est copié du premier, et qu'on n'a fait que pervertir et corrompre ce qu'on a voulu corriger (XII, 672 ». La Constitution montagnarde du 24 juin est, comme on l'a dit, « de toutes les Constitutions françaises, la plus démocratique ». Mais celle de Condorcet l'était encore davantage : car elle fait élire le conseil exécutif, les agents de la trésorerie et de la comptabilité, par les assemblées primaires, par le peuple, et non par les assemblées électorales du département ou par le conseil exécutif. Condorcet a souligné celte différence capitale et il a eu raison. Le sufTrage, dans le plan de Condorcet, est universel et à un seul degré ; le référendum fonctionne sins obstacles. Tandis que les montagnards ontrétabli les deux degrés et entravé le
(1) Parmi les nombreuses preuves que l'on peut donner à l'appui de l'assertion de M. Aulard, nous citerons le témoignage d'un contemporain : « Encore quelques jours et le peuple français sera convoqué pour juger la nouvelle Constitution (celle d'Hérault de Séclielles). Alors tomberont toutes les divisions..., alors Paris rétablira l'ordre dans son sein et les départements renoueront avec lui leurs liens fraternels, c'est alors réellement que la République sera une et indivisible. » (La Feui le villageoise, n° du 13 juin 1793, p. 258;.
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référendum. Cela encore Condorcet l'a dit et il a eu raison.
Ses torts, et ils sont grands bien qu'explicables, se ramènent à deux : il n'au'ait pas dû reprocher aux montagnards un prétendu royalisme ou fédéralisme; il n'aurait pas dû mettre les assemblées primaires, avec toute l'autorité qui s'attachait à son nom, en demeure de choisir entre le projet montagnard et le sien propre.
Mais, ces deux réserves capitales faites, on peut, on doit l'excuser d'avoir établi un parallèle entre sa constitution et celle d'Hérault et montré que la sienne était plus démocratique que l'autre, ce qui était vrai. « Cependant, il arriva que les montagnards parurent plus ardents amis du peuple, plus démocrates que les girondins. Comme ceux-ci menaient la guerre des départements contre Paris, ce qui les faisait accuser de fédéralisme, comme ils semblèrent être les alliés des royahstes et des modérés anti-démocrates, pendant l'insurrection de juin et de juillet 1793, on s'imagina après coup que leur projet était entaché de modérantisme et de royalisme. Quoique le texte montagnard ne fût qu'une « adaptation » du texte girondin, on y vit un texte original, et quoique les hardiesses démocratiques des girondins y eussent été parfois atténuées, on y vit le plus démocratique des systèmes (1) ». C'est cette équivoque qui, aggravée d'une injustice, poussa Condorcet aux extrêmes.
La réponse ne se fit pas attendre. Dès le 8 juillet, Chabot dénonça Condorcet à la tribune de la Convention. Condorcet, « cet homme qui, parce qu'il a siégé à côté de quelques savants de l'Académie, s'imagine devoir donner des lois à la République française ». Chabot dénonce « M. le marquis de Condorcet et sa séquelle » qui a osé critiquer la nouvelle constitution u cet ouvrage sublime » ; Chabot donne des extraits de son « écrit infâme », et il conclut en demandant l'arrestation de Condorcet. Il eut gain de cause et la Convention nationale décréta « que les citoyens Caritat de Con-
(1) AuLARD, Hist.pol., etc., 307.
dorcet (et de Vérité) seront mis en arrestation chez eux et lesscellés apposés sur tous leurs papiers (1) ».
II. — Quelques jours avant la dénonciation de Chabot, Condorcet ne s'était pas fait illusion sur le sort qui l'attendait : dès le 30 juin 1793, à minuit, se trouvant à Auteuil avec Jean de Bry, son collègue du département de l'Aisne, il partagea avec cet ami fidèle un poison qu'il conservait sur lui « pour demeurer en tout événement seul maître de sa personne (â) ». Ce poison, formé d'opium combiné avec le stramonium, avait été préparé par Cabanis qui fréquentait assidûment chez Condorcet et devait épouser plus tard (14 mai 1796) la sœur de M'"* Condorcet (3 . On verra quel usage Condorcet fera, dans 8 mois, de ce poison.
11 décida de se dérober aux poursuites et il se réfugia rue des Fossoyeurs n'^ 21 (actuellement rue Servandoni, n° 15),^ petite rue étroite et paisible qui conduit de l'église Saint- Sulpice au Luxembourg. Une plaque commémorative trop modeste et mal placée a été scellée sur la maison qui a conservé sa distribution et son aspect primitifs.
Nous ne dirons pas les bontés de M™'' Vernet qui le recueillit dans cette demeure hospitalière et le soigna comme l'aurait fait une mère, ni les occupations (4 qui remplirent
(1) Monit., réimpr., XVII, 78-79. 11 est. question du conventionnel De Vérité, parce que Chabot avait demandé de l'impliquer dans la poursuite comme complice : « J'ajoute, avait dit Chabot, que je tiens en main un paquet signé par De Vérité, membre du coté droit, remis par lui au bureau de contre-seing, et contenant l'écrit qui vous est dé. nonce. Je demande, puisqu'il envoie cette peste dans les départements, qu'il soit lui-même mis en état d'arrestation. y>(Moniteu'r, ibid.). Ainsi le décret d'arrestation de Condorcet l'ut obtenu par une violation du secret des lettres et de la liberté de la presse, dont il avait été le zélé défenseur.
(2) Billet de Jean de Bry, cité par Guillois, loc. cit., 131.
(3) « Gomme Bonaparte, à une certaine époque, voj-ait Cabanis chez Mme Helvétius, à Auteuil, ce médecin lui donna du poison en question sous la forme de bâton de sucre d'orge. » Lettre de Fayolle à Arar/o, citée pai" Guillois, loc. cit., 145.
(4) On en trouvera le récit, très attachant, dans Arago, I, cxxxiij ; Robinet, loc. cit., 290-326 et pièces annexes ; Guillois, loc. cit., 131. 14-5. Voir aussi : Notice sur la vie de Condorcet pendant sa -proscription, par J. B. Sarret (cf. ci-dessus Bibliographie), qui a servi de guide aux précédents, et Les derniers jours de Condorcet, par Em.-