CHAP. VU. LE PROSCRIT
cette longue période (juillet 1793 — 25 mars 1794) de tristesse et de soucis, mélancoliques et sombres journées qui devaient aboutir à une fin si lamentable. Nous résumerons seulement les dernières manifestations de cette haute et vaste intelligence qui ne cessa pas un instant d'agir, de progresser, de pensera la France et à l'Humanité !
Le 28 juillet, la Convention rendait le décret suivant présenté par Barère au nom du comité de Salut public : Art. l^^ La convention nationale déclare traîtres à la patrie Buzot, Barbaroux, Gorsas, Lanjuinais, Salles, Louvet, Bourgoing, Biroteau, Pétion, Chanet, Cussy, Fermont, Meillan, Lesage (d'Eure-et-Loir), Yalady, Kervelegan, qui se sont soustraits au décret rendu contre eux le 2 juin dernier, et se sont mis en état de rébellion dans les départements de l'Eure, du Calvados, du Rhône et de la Loire, dans le dessein d'empêcher l'étaolissement de la République et de rétablir la royauté. — Art. 2. 11 y a lieu à accusation contre Gensonné, Guadet, Vergniaud, Mollevaut, Gardien, Fauchet, Boileau, Valazé, Grangeneuve, prévenus de complicité avec ceux qui ont pris la fuite et se sont mis en état de rébellion..., etc. (I).
Nous avons tenu à citer in-extenso ce décret afin de montrer que, cette fois encore, Condorcet n'était pas mis au nombre des Giiondins déclarés traîtres à la patrie.
Que lui commandait donc la plus élémentaire prudence ? évidemment le silence. Il aurait dû chercher à se faire oublier. Il n'en fit rien. « Le volcan couvert de neige », comme l'appelaient ses amis, fit de nouveau éruption.
Tenu au courant des débats et des décisions de la Convention par son collègue Marcoz 2], député conventionnel, qui était, lui aussi, locataire de M""' Vernet, il s'empressa d'appeler sur lui l'attention et les représailles. 11 écrivit en effet et fit répandre une lettre, d'inspiratiun fière et élevée, mais qui constituait la plus grave et la plus inutile des maladresses et des provocations.
Antoine dans La Revue occidentale, l^f mars 1890. Cf. tous les n°* de la Revue Occidentale signalés ci-dessus dans la Bibliographie.
(1) Moniteur, réimp., XVII, 268.
(2) « C'est par les soins de Marcoz qu'il transmit au Comité de Salut public plusieurs mémoires très importants pour le succès de la guerre
« Cito3'ens, mes collègues, dit-il aux Conventionnels, j'ai fui la tyrannie sous laquelle vous gémissez encore : si la Convention n'eût voulu que m'interroger, jelui aurais répondu ». Je répondrai quand la nation outragée aura puni tous les coupables, y compris ceux qui, pour m'accuser, ont violé le secret de mes lettres et la liberté de la presse (1). « Je ne m'abaisserai point à faire l'apologie ni de mes principes ni de ma conduite ; je n'en ai besoin ni pour la France ni pour l'Europe. Mais je demanderai pourquoi tous ceux qui, en 1791, ont voulu l'abolition de la royauté, et qui n'ont pas souillé par de honteuses rétractations (comme Robespierre et Yadier, dit Condorcet en note) l'honneur d'avoir combattu pour une si belle cause, sont aujourd'hui presque exclusivement voués à la persécution. Je demanderai pourquoi l'on écarte avec tant de soin ceux dont les lumières et l'imperturbable républicanisme opposeraient une plus forte résistance au rétablissement de la royauté ». Emprisonne-ton les républicains, « avec tout l'art des embastilleurs » pour « nous condamner au supplice d'entendre proclamer un roi? » Cette lettre ne pourra même pas vous parvenir ; on vous a ordonné de renvoyer les lettres de vos collègues opprimés et persécutés au Comité de salut public, « à ce que les triumvirs ont pu trouver parmi vous d'esclaves plus dociles (2) ».
Celte lettre décida du sort de Condorcet. Par décret du 3 octobre 1793 il fut accusé comme prévenu de conspiration et traduit devant le tribunal révolutionnaire pour y être jugé conformément à la loi. Ses biens furent confisqués (3). Condorcet était mis hors la loi et confondu avec les girondins (4).
contre la coalition. » E. Antoine, lier. Occident., mars 1890, n" 2, p. 132. — Ces mémoires ont-ils été conservés? nous l'ii^noi-ons.
(1) Cf. ci-dessus p. 326, noie 1.
(2) Lettre de Condorcet à la Convention nationale, XII, (382 ■684.
(3) Il faut lire dans Guillois, loc. cit., 147 et sq., l'admirable courage de Mi"e Condorcet qui traversa, sans faiblir, une si terrible épreuve; voir aussi Robinet, 295 et sq.
(4) Cf. Moniteur, réimp, XVIIl, 32 et 60 ; dans le décret il est appelé : « Caritat, ci-devant marquis de Condorcet ». Voir l'acte d'accusation : Moniteur, réimp., XVIII, 200, 212. 220. Aaiar, qui l'a rédigé, a menti et trompé la Convention quand il a dit : p. 20l, que Condorcet en juillet-août 1792, voulait restaurer la royauté 1