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CHAP. VII. DERNIÈRES PENSEES

Il eut néanmoins l'esprit assez pui-sant, assez maître de lui pour continuer de méditer et d'écrire. 11 rédigea l'histoire de ses idées et de ses actes jusqu'à la Convention ; elle nous est restée sous le titre de Fragment de justification (I, S74- 603 et 608-610) ; nous avons fait de nombreux emprunts à ce? belles pages. Il composa une courte étude intitulée: Z-e//re de Juniiis à William Pitt{[), où il apprécie en termes sévères la politique anglaise qui a fomenté les troubles qui déchirent la France (XII, 328-329j ; un Essai su?' la dégradation pliysitjiie des races royales, cité par Robinet {loc. cit. 299) et qui, parait-il, n'a pas été imprimé ; un petit Traité d'arithmétique à l'usage des enfants et intitulé : V Aj^t d'apprendre à compter sûrement et avec facilité ;2) ; les Conseils à sa fille (3) que nous retrouverons dans le livre III (chap. ii) quand nous exposerons les théories morales de Condorcet; enfin un Tt^s^ament où il parle constamment de sa fille (plus lard M"'' O'Connor) : « qu'elle soit élevée dans l'amour de la liberté, dit-il, de l'égalité, dans les moîurs et vertus républicaines; qu'on éloigne d'elle tout sentiment de vengeance personnelle ; qu'on lui apprenne à se défendre de ceux que sa sensibilité pourrait lui inspirer ; qu'on le lui demande en mon nom ; qu'on lui dise que je n'en ai jamais connu aucun (4).

A la fin d'octobre 1793 les Girondins, ses amis, furent exécutés. Condorcet fut en proie à une vive douleur et à une grande agitation : il se sentit perdu et il craignit de compromettre sa généreuse hôtesse et sa propre femme qui venait le voir de temps à autre, à pied, d'Auteuil au Luxembourg, déguisée en paysanne.

Le voyant agité à ce point, M"' Condorcet eut l'idée, admirable par ses conséquences, de lui faire interrompre la

(1) Arago (Xir, 319) et Robinet {loc. cit. 381) lui assignent la date, l'un de 1792, l'autre de février 1792. Or le second, page 299, prétend que Condorcet rédigea cette élude chez M'»c Vernet ; d'après Lalande, Notice, Marcoz l'a fait imprimer dans le Mercure de France (29 ventose an Ili, Robinet, loc. cit., 299. Nous nous en tenons à celte dernière indication, confirmée par un passage de la lettre elle-même (XII, 324) concernant la condamnation de Louis XVI.

(2) Cl', ci-dessus dans la Bibliographie, l'ouvrage de J. B. Sareet.

(3) Œuvres, tome I, 611-(323.

(4) Œuvres, tome I (623-625). Cf., ibid , 60G. Epitre d'un Polonais où l'on trouve les deux vers cités ci -dessus p. 316, note 2.

rédaction du Fragment de justification et entreprendre le Programme ou Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (1) {Œuvres, tome VI).

Quel spectacle que celui de ce penseur qui, après une vie entière de travail, d'activité et de dévouement, consacrée à la chose publique, ne voyait devant lui d'autre alternative que l'échafaud ou le poison, de ce penseur proscrit qui aurait eu tant de raisons de se plaindre de l'ingratitude et de la méchanceté humaines (:2), quel spectacle que de le voir écrire, de mémoire, et sans notes, le plus magnifique tableau qu'on ait jamais admiré des progrès, de la bonté native et de la perfectibilité humaine ! Et quelle émotion s'est emparée de nous quand nous avons feuilleté avec respect, avec recueillement, ce manuscrit à l'écriture régulière, paisible, quand nous avons lu ces dernières lignes qu'il écrivit quelques jours avant de s'enfuir pour aller vers l'inconnu, et s'empoisonner tristement dans une geôle de village I

En effet, pour ne pas compromettre M'^'^Vernet, il partit le 25 mars 1794, vers 10 heures du matin (3), à la faveur d'une ruse destinée à tromper sa surveillance, et se rendit chez son ami Suard. Trouvant sa porte fermée (4), il passa la

(1) Cf. 1, 605, note. — Ce dernier ouvrage et ses Mémoires sur V éducation sont les seuls que l'on connaisse généralement et que l'on cite. Tout notre livre I montrera au lecteur combien la l'enommée de Condorcet est encore plus large et plus vaste que ces deux ouvrages si beaux et si admirables cependant.

(2) « Ce sont des animaux (disait Condorcet en parlant des Conventionnels)... ils ne savent ce qu'ils font, voilà tout ce que j'ai entendu de plus fort en fait d'injure dans sa bouche... » J.-B. Sarret, loc. cit., p. vi, vij. « Il ne lui est jamais échappé la moindre injure, il n'a jamais témoigné de l'humeur contre ses ennemis, ses calomniateurs, ses persécuteurs. Que leur feriez-vous, lui demandait un jour sa gardienne, s'il arrivait que leur sort fût entre vos mains?... Tout le bien que je pourrais, répondit-il sans hésiter, et avec cet air de bonté qui lui était naturel. 11 le pensait. » (Ibid.)

(3) Condorcet avait dit à M.^^ Vernet : « Vous êtes hors la loi puisque vous me cachez. Si je reste, c'est votre mort. » L'héroïque femme répondit : « La Convention, Monsieur, a le droit de mettre hors la loi. Elle n'a pas le pouvoir de mettre hors de l'humanité. Vous resterez. »

(4) Il paraît avéré que Suard fît preuve en cette circonstance d'une férocité sans précédent, voir Guillois, Zoc. Cit., p. 144, note. Condorcet aurait aimé M'"" Suard avant son mariage avec Suard. Ce dernier,

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nuit (l)dans une carrière, près de Fontenay-aux-Roses. 11 se dirigea vers Clamart où il arriva à une lieure de l'après-midi. Mourant de faim, ignorant des choses de la vie, il demanda, si nous en croyons un récit de M"° O'Gonnor, une omelette de plusieurs œufs et il présenta une pièce d'or pour payer; ces différents détails, ses mains blanches, un Horace qu'il avait dans sa poche, son attitude embarrassée, attirèrent les soupçons de l'aubergiste qui le dénonça et le fît arrêter. Ses réponses furent si embrouillées et parurent si suspectes qu'on le conduisit en prison au district de l'Egalité (Bourg-la-Reine). U y arriva le jeudi soir 27, y passa le vendredi 28, et mourut dans la journée du samedi 29 mars. Après examen, l'officier de santé déclara que la mort était due à une « apoplexie sanguine ». En réalité, il avait absorbé le poison partagé avec de Bry dans la nuit du 30 juin (2). U avait 51 ans ! « Il épar-

dit-on, ne le lui aurait jamais pardonné. Em. Antoine {Rev. Occ. mars 1890, no 2, p. 138) nie ce trait de férocité de Suard. Nous ne demandons qu'à croire l'interprétation d'Antoine ! — Un autre ami de Condorcet, Garât, alors ministre de Vintèrieur, n'hésita pas à lui offrir de le cacher à il'hùtel même du ministère 1 Condorcet refusa courageusement (Robinet, loc. cit., 294, notej.

(1) Lalande {loc. cit., p. 158) calcule ainsi l'emploi du temps de Condorcet pendant ces jours et ces nuits désespérées : il passe la première nuit dans la plaine de Montrouge, le lendemain à Fontenay ; la deuxième nuit dans une carrière ; la troisième sous un arbre dans les champs. — Le 3^ jour il revint à Fontenay, il mange, mourant de faim, chez Suard. Il sort la nuit, erre dans les environs de Clamart sous Meudon, revient cJiez Suard et trouve la porte fermée..,, on sait le reste.

(2j II faut lire dans Robinet l'ensemble complet des pièces officielles relatives à l'arrestation, à l'interrogatoire, au signalement et au décès de Condorcet qui avait déclaré s'appeler Pierre Simon : loc. cit., 358- 369. Cf. ibid. 374-375, le récit de M'^e O'Connor. Cf., dans le Monit., réimp., XVIII, 220, une gravure assez fantaisiste représentant la mort de Condorcet. — Em. Antoine (loc. cit , p. i39)"prétend que Condorcet, ayant mangé chez Suard, n'entra pas à l'auberge pour manger, mais pour demander du tabac. — Antoine ne croit pas davantage que Con dorcet se soit empoisonné (p. 150 et sq.) — Ct. ibid., juillet 1892, n" 4, p. 106, une opinion semblable de M. Foucard, Ils acceptent le dire de l'officier de santé qui conclut à une « apoplexie sanguine » — Nous nous en tenons au billet de de Bry cité ci-dessus (p. 326) et à ces mots de Condorcet écrits quelques Jours avant sa fuite et sa mort : « Je périrai cemme Socrate et Sidney » pour avoir servi la liberté (I, 608). C'est donc aux hommes de science à rechercher si l'empoisonnement par l'opium et le stramonium produit les mêmes effets physiologiques

gna, écrit Michelet, à la République la honte du parricide, le crime de frapper le dernier des philosophes sans qui elle n'eût point existé. » (Les Femmes de la Révolution, 85.)

« Pourquoi, s'écrie tristement Diannyère (ami personnel de Condorcel) n'a-t-il pu être reçu chez Suard, qui, pendant trente ans, s'était dit son ami?... il ne trouve personne qui ose le recevoir? Fatalité, de quel secours tu as privé la France et le monde entier, en Tabandonnant à sa naïveté (1 ,, à sa franchise ! 11 n'a pas su, malgré son déguisement, échapper aux questions d'un officier municipal de Glamart-sousjMeudou ; ses vêtements, sa barbe annoncent un mendiant ; ses réponses : un homme qui ne sait pis feindre et qui est très instruit... Comment réparer le vide immense que sa mort a laissé dans les sciences et dans la philosophie? Que son patriotisme si raisonnable, si éclairé, si vertueux, si inébranlable, si indulgent, nous eût été et nous serait utile 1 (2) »

Robinet écrit ces paroles pleines de cœur et d'émo-

<it laisse les mêmes traces visibles qu'une apoplexie sanguine. Ce sera le seul moyen de trancher le débat. — Enfin Antoine traite un problème très intéi'essant dans le n» de juillet 1890, n» 4, p. 100 et sq. : Condorcet a été inhumé le 30 mars 1794 dans le cimetière de Bourgla-Reine, supprimé depuis et dont l'emplacement est occupé par les bâtiments qui ferment le côté sud de la place. Ses l'estes y sont-ils demeurés ? Y a-t-il eu exhumation et transport à Auteuil ? On en est réduit aux conjectures. (La tombe de M^e Condorcet est au Père-Lachaise. Antoine, ibid.).

(1) Et à son ignorance de la vie matérielle; un mathématicien de cette envergure demander pour lui seul une omelette d'une grosseur inusitée! Cf. le témoignage de Mme O'Gonnor dans Robinet, loo. cit.,

(2) Notice, 7G-77. — Voici en quels termes Auguste Comte ^exprimé ses sentiments sur la fin malheureuse de Condorcet : « Tous les esprits éclairés déploreront toujours profondément la tragique destinée de cet illustre philosophe enlevé à l'humanité dans la plénitude de sa carrière, par suite des sauvaces aberrations de ses contemporains, et qui a su utiliser si noblement, au profit de la grande cause, jusqu'à sa mort glorieuse, en y donnant solennellement, avec une énergie aussi modeste que soutenue, l'un de ces exemples décisifs d'uue sublime et touchante abnégation personnelle, unie à une fermeté calme et inébranlable, que les croyances religieuses prétendaient pouvoir seules produire ou maintenir. » Cours de phihsophie positive, 5e édition, t. IV, p. 20^-209.

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