‹ CondorcetChapitre 66 sur 165 · CHAP. VII. PORTRAIT DE CONDORCI.T · texte numérisé non relu

CHAP. VII. PORTRAIT DE CONDORCI.T

tion : c( Quelle destinée ! celui qui avait tant aimé, tant honoré et servi l'Humanité, ce juste, ce dévoué, ce grand cœur et ce puissant génie, à la fois savant, philosophe, législateur, patriote, philanthrope, cosmopolite, meurt comme un criminel sur le carreau d'une prison... Il tombe glorieux, vaincu, sans qu'un regard d'afl'ection ait rencontré ses yeux affligés, sans qu'un mot généreux ait réconforté sou cœur, sans qu'une main amie ait pu serrer la sienne! Il meurt ignoré, inconnu, loin des siens, loin de tout encouragement, de toute expression d'estime et de regret, de tout sentiment de justice, de toute effusion de respect et de reconnaissance... (1) »

Au début de ce livre, nous avons fait le portrait de Condorcet. Nous devons au lecteur de le compléter par des traits qui seront ici mieux à leur place qu'au début d'une étude.

M"* dé Lespinasse professait pour Condorcet une sincère amitié et une réelle admiration. Elle a laissé de lui un long portrait physique et moral qui est un chef-d'œuvre <iu genre. On le lira dans l'édition Arago (I, 626-635V H faut en connaître les traits saillants : elle l'appelle « un homme supérieur », « une des productions de la nature les plus originales et les plus extraordinaires ». Elle résume son portrait physique ainsi : « la figure de M. de Condorcet annonce la qualité la plus distinctive et la plus absolue de son âme, c'est la bonté ; sa physionomie est douce et peu animée ; il a de la simplicité et de la négligence dans le maintien (626-

(1) Robinet, loc. cit., 324. — Le 14 juillet 1894 Paris a élevé une statue à Condorcet, sur le refuge du quai Conti, entre l'hôtel des Monnaies, dont il fut directeur, et le palais de l'Institut où se réunit l'Académie des sciences dont il fut le secrétaire perpétuel ; Condorcet est à droite de la statue de la République, au point symétrique de la statue de Voltaire qui en occupe la gauche. Ces trois statues forment un ensemble qui a sa signiiication. (Voir dans le Journal officiel, 15, 16 juillet 1894, p. 3424, le discours d'inauguration prononcé par M. Poubelle, préfet de la Seine.) — Le 24 avril 1892 un buste de Condorcet avait déjà été érigé sur la grande place de Bourg-la-Reine, à quelques pas de la maison où il se donna la mort (Voir Revue occidentale, loc. cit. et Bibliographie). II serait à souhaiter que la plaque de la rue Servandoni, n° 15, fût mieux appropriée à la grande mémoii-e du philosophe et surtout plus à la portée des regards. Seuls les initiés peuvent la découvrir.

627) ». Nous avons cité au début de ce livre (p. 8) quelques remarques piquantes de M"° de Lespinasse sur la négligence de Condorcet. Nous savons aussi qu'il aimait peu le monde, qu'il avait défini, dans l'éloge de Courtanvaux, « une dissipation sans plaisir, une vanité sans motif, une oisiveté sans repos » (1). Plus tard, sa jeune et jolie femme tiendra à l'Hôtel des Monnaies un des salons les plus en vue de Paris ! elle convertira son mari, à peu près, aux exigences de la vie mondaine.

Dans son portrait, M"" de Lespinasse nous rappelle ce trait : Condorcet « ne cause point en société ; il y paraît presque toujours ou distrait ou profondément occupé » (630-631). « 11 a renoncé à la vie des gens du monde » (633). Ces mots sont écrits bien avant le mariage de Condorcet !

Elle souligne l'étendue de sa vaste érudition : Causez avec lui, lisez ce qu'il a écrit ; parlez-lui philosophie, belleslet res, sciences, arts, gouvernement, jurisprudence, et, quand vous l'aurez écouté, vous direz cent fois par jour que c'est l'homme le plus étonnant que vous ayez jamais entendu. Il n'ignore rien, pas même les choses les plus disparates à ses goûts et ses occupations ; il saura les formules du Palais et les généalogies des gens de la cour, les détails de la police et les noms des bonnets à la mode (sic) ; enfin rien n'est au-dessous de son attention, et sa mémoire est si prodigieuse qu'il n'a jamais rien oublié » (628).

M"'= de Lespinasse vante sa bonté et sa sensibilité (628- 629), la noblesse et Télévation de son âme, sa grandeur et sa force, car celte âme « sait souffrir et non plier d (2) ; l'amitié est pour Condorcet « un sentiment qui remplit son âme et occupe sa vie » (629).

11 a l'extérieur froid et impassible ; au fond, il est très sensible et très dévoué (631-632). Comme le dira d'Alembert, « c'est un volcan couvert de neige ».

Oui, (' cette âme calme et modérée dans le cours ordinaire de la vie, devient ardente et pleine de feu, s'il s'agit de défendre les opprimés, ou de défendre ce qui lui est plus

(1) Cf. MicHELKT, Les femmes de la Révolution ; Guillois, La marquise de Condorcet, p. (31 et 75.

(2) Sa mort l'a prouvé.

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cher encore, la liberté des hommes et la vertu des malheureux ; alors son zèle va jusqu'à la passion ; il en a la chaleur et le tourment, il souffre, il agit, il parle, il écrit, avec toute l'énergie d'une âme active et passionnée » (633-634) (1).

Le délicat portraitiste termine par un trait des plus fins qui fait honneur à sa perspicacité : elle déclare que Condorcet n'était pas vaniteux ; toutefois, comme la vanité « est de l'essence de la nature humaine » (634), elle estime qu'il doit être, a priori, quelque peu vaniteux. Prévoyait-elle le mouvement d'humeur — si natui'cl et si explicable — qui poussera plus tard Condorcet, après le 24 juin 1793 et après le 8 juillet 1793, à protester contre les actes de la Convention et à détourner sur lui des colères qui jusque-là avaient frappé à côté de lui sans l'atteindre?

Le portrait séduisant et sympathique tracé par M"*" de Lespinasse est confirmé par les appréciations de Voltaire (voir ses lettres dans les Œuvres de Condorcet, tome I) et par celles de Turgot et de d'Alemberl 2) qui résumaient l'ensemble de ses qualités et de ses défauts par ce mot plaisant « le mouton enragé », auquel la fin malheureuse du philosophe devait donner une si tragique vérité (3).

Et si quelqu'un songeait à taxer d'exagération les amis de Condorcet, nous citerions le mot de Grimm : « Ce jeune académicien, au lieu de suivre la profession des armes, à laquelle sa naissance l'appelait, s'est voué, par un attrait invincible, aux sciences et particulièrement à la géométrie. C'est un très bon esprit, plein de raison et de philosophie ; sur son visage résident le calme et la paix, la bonté brille dans ses yeux... Ses amis l'appellent, par excellence, le bon Condorcet (4) ».

Sainte-Beuve s'est inscrit en faux contre ces jugements et il refuse à Condorcet la bonté, la franchise, et même la recti-

(1) N'y a-t-il pas un peu de cela dans sa fidélité chevaleresque aux Girondins abattus? Ci-desus 316, note 2; cf. 3, note 330. Cf, 329 le mot' •extrait de son Testament.

(2) Et par M^^^ Suard, citée par Robinet, loe. cit., p. .56 et 57.

(3) Corr. inédite, édit. Henry, p. 17.Ô.

(4j Correspondance littéraire, philosophique et critique, X, 197.

tude du jugement. 11 reconnaît qu'avant la crise de juinjuillet 1791 Condorcet avait toutes les qualités, il était même « l'un des plus i:;érieux ornements de ïanciemie société » ; mais une fois qu'il s'est jeté dans l'action et surtout dans l'action démocratique et républicaine, Condorcet n'est plus, aux yeux du critique (homme de cabinet el d'étude prêt à se rallier au coup d'Etat en préparation, 1851), qu'un » meneur » et un « vaniteux » sans scrupule (1).

^'ous avons assez réfuté à l'avance cette appréciation aussi fausse qu'injuste et passionnée en montrant successivement tous les tétnoignagnes d'estime et de respect (|ue les contemporains ont prodigués à Condorcet, surtout après qu'il eut pris la télé du mouvement républicain. Nous demandons à y ajouler deux témoignages qui ne sont pas suspects, puisqu'ils émanent de deux Conventionnels qui, selon toutes probabilités, ont voté l'arrestalion et la proscription de Condorcet en juillet et en octobre 1793. Voici en effet ce que dit Hérault de Séchelles dans le J'oi/af/e à Montbart (p. 107) : «... la tournure simple, mais jsupérieure et entièrement exempte de ce qu'on appelle misères, l'esprit sérieux, étendu^ calculateur, géomètre, instruit dans tous les genres; l'habitude constante et r amour des détails, la facilité d ij apporter une philosophie saine (2), des vues politiques et administratives, une connaissance du cœur humain, un peu de malignité même, dans les récits de M. de Condorcet..., etc. »

Enfin Barère, dans ses Mémoires, écrit ces mots : « Depuis Socrate, il n'y eut pas de philosophe plus bienfaisant, plus tolérant, plus ami de l'humanité, et protecteur de ses di'oits » (IV, 163).

Si le jugement de Sainte-Beuve avait quelque apparence de vérité, comprendrait-on que tous les amis et les contemporains de Condorcet se soient simultanément trompés sur son compte ? Croit-on que la Convention, dans la séance du

(1) Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 3^ édition, tome III, p. 336, 359, 3 févi-ier 1851. Cf. ci -dessous la Conclusion générale de notre ouvrage où nous apprécions cette étude de Sainte-Beuve.

(2) Remarquer ces mots qui prouvent que Condorcet n'était pas considéré comme un rêveur et un utopiste par celui qui avait « pillé » son projet de Constitution.

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13 germinal an III 3 avril 1795) aurait décrété Tachât et la distribution de 3.000 exemplaires de VFsquissel Croit-on qu'elle aurait écouté, sans protester, le rapport de Daiinou qui vengeait la mémoire de Gondorcet des événements malheureux qui l'avaient conduit à la mort (1) ?

Condorcet fut bon, dévoué et désintéressé {Sicpra 111, 161). Qu'on relise lesconseils suprêmes qu'il laissa à sa fille et, entre tant d'autres, ce passage : « un des plus sûrs moyens de bonheur est d'avoir su conserver l'estime de soi-même, de pouvoir regarder sa vie entière sans honte et sans remords, sans y voir une action vile, ni un tort ou un mal fait à autrui, et qu'on n'ait pas réparé » {OEuires, I, 618) (2).

Qu'on relise les magnifiques pages de Y Esquisse où il vante, sans amertume, les bienfaits de la Révolution et la bonté foncière de l'Humanité, qu'on relise enfin les dernières lignes de cet ouvrage : «... Combien le) tableau de l'espèce humaine, affranchie de toutes (ses) chaînes, soustraite à l'empire du hasard comme à celui des ennemis de ses progrès, et marchant d'un pas ferme et sûr dans la route de la vérité, de la vertu et du bonheur, présente au philosophe un spectacle qui le console des erreurs, des crimes, des injustices dont la terre est encore souillée et dont il est souvent la victime ! C'est dans la contemplation de ce tableau qu'il reroit le prix de ses efforts pour les progrès de la raison, pour la défense de la liberté. 11 ose alors les lier à la chaîne éternelle des destinées humaines : c'est là qu'il trouve la vraie récompense de la vertu, le plaisir d'avoir fait un bien durable que la fatalité ne détruira plus... Cette contemplation est pour lui un asile, où le souvenir de ses persécuteurs ne peut le poursuivre... c'est là qu'il existe véritablement avec ses semblables, dans un Elysée que sa raison a su se créer, et que son amour pour l'humanité embellit des plus pures jouissances (3i ».

(1) Moniteur, réimp., XXIV, 133; Voir ci-après, chapitre viii et, à la fin de notre ouvi'age, la Conclusion généi'ale.

(2) Cf. ci-dessus 316, note 2; 330, note 2 ; cf. livre III, cliap. ii, toutes les délicatesses de la morale de Condorcet ; cf. les Conseils à sa fille, I, 611. Son nom était Caritai de Condorcet et sa devise : Carilas I

(3) Œuvres, VI, 275-276. Cf., Ibid., 7-9, l'avertissement des éditeurs de l'Esquisse (an ,111), rédigé, paraît-il, par M^e Condorcet, cf. Guillois, loe. cit-, 169.

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