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CHAPITRE YI!I

CONDORCET, GUIDE POSTaUME DE LA RÉVOLUTION ET DU PARTI RÉPUBLICAIN, HISTOIRE EXTERNE DES THÉORIES CONSTITUTION- KiSLLES ET SOCIALES DE CONDORCET DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS

I. Attaques de Robespierre et railleries de Laliarpe. — II. Réhabilitation sentimentale de la mémoire des Girondins et de Condorcet au sein de la Convention. M. J. Chénier, Daunou. — III. Discussion de la Constitution de l'an III ; Influence posthume de Condorcet. — IV. Le nom de Condorcet dans le Conseil des Cinq-Cents et dans le Conseil des Anciens. — V. — Le Consulat et l'Empire : M™e de Condorcet ; les Idéologues ; la Décade philosophique ; l'opposition à Bonaparte. Bonaparte et la Restauration persécutent les Idéologues, les continuateurs, les parents et amis de Condorcet. — VI. Réveil des idées républicaines. Les frères Fabre. — VII. Influence de Condorcet sur les nouvelles conceptions sociales du xm'^ siècle : Saint- Simon, Aug, Comte. — VIII. Eloges d'Arago, de Littré. L'école positiviste. — Les lois scolaires de la 3^ République. Nouvelle période de faveur. Influence actuelle et future.

L'hisloire externe des théories constitutionnelles et sociales de Condorcet ne s'arrête pas à sa mort ; elle se poursuit encoie pendant la Révolution jusqu'au vote de la Constitution de l'an III et pendant le Directoire. Elle subit une éclipse après la période révolutionnaire, pendant le Consulat et l'Empire. Mais le réveil des idées républicaines pendant la Restauration s'abrite sous le nom de Condorcet. Ce nom, quoique ignoré désormais de la masse, occupe pour une élite de militants et de penseurs une large place dans l'histoire du parti républicain en France pendant tout le xix^ siècle.

Ce nom, inséparable des idées d'afiranchissement politique et intellectuel, centre de ralliement des républicains et des libres penseurs, s'éclipse dans les périodes où triomphe la

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contre-révolution, et brille au contraire d'un vif éclat dans celles où la liberté et la raison reprennent le dessus. Ce sont surtout ces dernières que nous allons étudier dans ce chapitre.

I. — Un mois à peine s'était écoulé depuis la mort de Gondorcet que Robespierre, le 18 floréal an 11 (7 mai 1794) insulîa lâchement sa mémoire : «. . l'académicien Condorcet, jadis grand géomètre, dit-on, au jugement des littérateurs, et grand littérateur au dire des géomètres, depuis conspirateur timide, méprisé de tous les partis, travaillait sans cesse à l'obscurcir [la philosophie] par le perfide fatras de ses rapsodies mercenaires (1) ».

C'est probablement à la même époque qu'il faut rapporter l'appréciation de La Harpe sur Condorcet. Dans une leçon sur la philosophie du xviu"' siècle (iii, ce littérateur donna une nouvelle preuve de sa versatilité politique et philosophique en raillant Condorcet. Le projet d'appliquer le calcul aux sciences politiques lui paraît « souverainement ridicule » et « extravagant ». Il se moque de « celte prétendue invention bien digne de la philosophie révolutionnaire » ; il voit dans Condorcet un mathématicien atteint de « délire » et un « sophiste entraîné par la vanité (3) ».

Robespierre tombé, là Convention respira, et, rougissant un peu tard de sa faiblesse, elle se ressaisit. Une de ses principales préoccupations fut de déplorer les excès du passé. Guidée par un sentimentalisme qu'il serait injuste de railler, elle eut à cœur de rendre justice à ceux qu'elle appela bientôt les c( martyrs de la liberté ».

IL — Marie-Joseph Chénier fut un des premiers à engager la réhabilitation sentimentale des Girondins et de Condorcet. Le 18 ventôse an III (8 octobre 179o) il en appelle à « la véritable opinion publique», à celle qui, « tourmentée quinze mois d'uue langueur léthargique, mais réveillée par la Convention

:lj Moniteur, réimp., XX, 408.

(2) Cf. Le Lycce ou Cours de littérature ancienne et moderne, éclilion de 1834 chez Didier, Paris (la Ire édition est de 1799), tome II, 2^^^ partie, p. 765 et sq. — Le fragment précédent a été écrit en 1793, cf. p. 748, note i.

(3) Ibid., 7(36.

nationale dans la nuit du 9 thermidor, a rompu les fers du peuple et les siens ». 11 écarte cette fausse opinion publique qui change « tous les jours de masque et de langage » et « fait donner des leçons de vertu par les assassins aux gages de Robespierre «. Il demande qu'on rappelle dans le sein de la Convention les représentants qui en ont été chassés.

« Ils ont fui, dites-vous, ils se sont cachés ; ils ont enseveli leur existence au fond des cavernes... Pourquoi ne s'est-il pas trouvé de caverne assez profonde pour conserver à la patrie les méditations de Condorcet et l'éloquence de Vergniaud (1) » ?

Un mois après (23 germinal ; 13 avril la mémoire de Condorcet fut directement vengée des attaques de Robespierre quand Daunou, ami et continuateur de la pensée de Condorcet, proposa à la Convention, au nom du Comité de l'Instruction publique '2), d'acquérir trois mille exemplaires de \ Esquisse d'un tableau Instar ique des progrès de l'esprit humain. Le Moniteur annonce que la proposition de Daunou et son court rapport furent accueillis par des applaudissements unanimes et très vifs ; « c'est un livre classique offert à vos écoles républicaines par un philosophe infortuné... C'est au moment où Condorcet disparut de cette Assemblée qu'il commença cet ouvrage ; il cessa de vivre après l'avoir terminé... Tandisque ses ennemis dévastaient la France, il se vengeait d'eux en- l'éclairant et en élevant aux vérités les plus utiles un monument plus stable que la puissance de ses oppresseurs, plus durable même que le souvenir de leurs forfaits. On lira ce livre de Condorcet, lorsqu'on ne saura plus que Robespierre, dans son discours du 18 tloréal (3), insultait lâchement au malheur d'un philosophe trop connu par ses travaux philanthropiques, trop signalé dans l'Europe par ses opinions républicaines, pour n'avoir pas été désigné par les royalistes aux poignards et aux outrages de l'anarchie... Notre Comité a pensé que vous aimeriez à rendre vous-mêmes à la mémoire d'un de vos collègues, non ces éclatants hommages que la postérité seule a le droit de décerner, mais un simple et utile

(i) Moniteur, réimp.. XXIII, 637, 638.

(2) Dont Condorcet avait ùté membre et président.

(3) Cité ci-dessus, 339.

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témoignage de votre estime et de vos regrets vifs applaudissements) (11. »

Une première manifestation en faveur de Condorcet et des Girondins avait eu lieu dans la séance du 18 ventôse après l'éloquent discours de M. J. Chénier que nous avons cité. Une seconde manifestation eut lieu dans la séance du 26 floréal (15 mai 1795) : « On donne lecture, dit le Moniteur, de deux pétitions par lesquelles des veuves de représentants du peuple proscrits au 31 mai demandent le payement des indemnités dues à leurs maris. » Boissy d'Anglas, Thibaudeau, Serres et Marie-Joseph Chénier (ce dernier toujours prêt à prendre la défense de Condorcet pour qui il avait une grande admiration) ■ engagèrent la discussion. Chénier conclut par ces mots, qui sont l'apologie des girondins et la condamnation des montagnards : « Les représentants du peuple immolés étaient les plus chauds amis de la liberté ; ils n'auraient jamais dû disparaître de cette enceinte. Vous leur devez justice comme à tous les citoyens, vous leur devez en outre les honneurs qu'on rend aux mânes de Barnevelt et de Sydney ; ce sont de grands hommes, je vous déclare que la postérité les nommera ainsi. J'appuie la motion de Boissy d'Anglas, et je demande que les appointements qu'ils auraient dû recevoir soient payés à leurs femmes et enfants jusqu'au moment où finira votre session. — Cette proposition est décrétée » (2).

il) Moniteur, réimp., XXR', 207 ; — cf. la notice de l'Esquisse {bid., XXV, 457 ^et Œuvres, Vl, 7-9;, attribuée par Guillois {loc. cit., 169) à Mme de Condorcet.

(2) Moniteur, réimp., XXIV, 471. — Les secours furent votés un peu plus tard ; cf., IbicL, XXVIII, 43, 207, 260, 204. Le nom de la veuve de Condorcet ne figure ni parmi les pétitionnaires ni parmi les bénéficiaires. Ceci s'explique pour deux raisons : d'abord Condorcet, nous l'avons vu, n'a pas été proscrit en même temps que les Girondins ; ensuite sa veuve avait à cette époque recouvré une large partie de ses biens (Guiixois, loc. cit., 158, 162). — Sans que nous ayons à traiter de l'histoire des Girondins, nous devons remarquer que la légende sentimentale et poétique, en leur faveur, a pris naissance dans ces séances où Chénier, Boissy d'Anglas et les autres ont flétri les proscripteurs des Girondins et exalté les vertus de leurs « victimes ». — En octobre 1795 on donnera même une fête funèbre, avec les chœurs du Conservatoire, au sein même de la Convention, en l'honneur des Gii'ondins (in/ra, 347). Une première fête funèbre avait été donnée le 14 prairial (juin 1795' en l'honneur de Fréraud. Louvet prononça un

III. — La discussion de la Constitution de l'an III conduisit certains orateurs à rappeler soit directement soit indirectement l'œuvre de Condorcet. La nouvelle Constitution fut rédigée par Daunou l'ami et le continuateur (un peu timide) de Condorcet. Mais le rapport général est l'ceuvre de Boissy d'Anglas (i). Il est visible que, malgré de nombreuses divergences, que nous n'avons pas à étudier ici, Boissy pense souvent à Condorcet, aux discussions décousues où fut ballottée la Girondine jusqu'au naufrage du 31 mai : « l'heureuse époque est arrivée, dit Boissy, où, cessant d'être les gladiateurs de la liberté, nous pouvons être ses véritables fondateurs. Je ne vois plus dans cette assemblée les scélérats qui la souillèrent ; les voûtes de ce temple ne retentissent plus de leurs sanguinaires vociférations, de leurs propositions perfides... Nous avons consommé six siècles en six années. Que cette expérience si coûteuse ne soit pas perdue pour vous. 11 est temps de mettre à profit... les forfaits de la tyrannie décemvirale, les calamités de l'anarchie, les malheurs de la Convention, les horreurs de la guerre civile » (2). Il parle des « efforts impuissants » de Condorcet (sans le nommer) et de ses amis pour s'opposer aux progrès du désordre. II rappelle les (( hommes sans principes, ivres d'orgueil, altérés de sang, pétris de fiel et de perfidie » qui « savaient profiler de ces divisions pour dominer, aigrir, exalter, embraser, exaspérer tous les esprits. Le peuple, fiatté, aveuglé, agité, enfiammé par eux, prit dès lors la modération pour lâcheté, la prudence pour ailifice, la politique pour intrigue, l'humanité pour faiblesse, le délire pour le patriotisme, le crime pour justice, et la licence pour la liberté... La Convention (se vit) en quelques heures assaillie par une multitude égarée,, et les plus courageux de ses membres arrachés du milieu d'elle pour être livrés au glaive de la loi qui n'était alors que le glaive de l'assasssin. L'exil, la proscription et les cachots

pompeux discours. Thibaudeau s'écria après lui : « Ombres de Vergniaud et des républicains qui l'accompagnèrent au supplice, que ce jour puisse vous apaiser I » {Moniteur, réimp., XXIV, 614). On proposa même de leur élever un monument dans la salle des délibérations 1 (Ibid., XXVI, H5-116).

(1) AuLARD, Hist. politique, etc., 549.

(2; Moniteur, réimp., XXV, 81 (5 messidor an 111 ; 23 juin 1705}.

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furent le partage de plusieurs autres, la terreur celui de tous. Ce fut alors que, mêlant la plus atroce de'rision à tous leurs crimes passés et à ceux qu'ils méditaient, les conspirateurs accusèrent ceux qui n'avaient jamais cessé d'invoquer une constitution, de s'y être opposés, et firent paraître en quelques Jours un ouvrage informe qu'ils décorèrent de ce nom sacré, et qu'ils présentèrent à l'acceptation d'un peuple qui n'était plus libre » (1).

Plus loin, Boissy juge la Constitution montagnarde en termes plus sévères encore que ne l'avait fait Condorcet : « cette Constitution méditée par des ambitieux, rédigée par des intrigants, dictée par la tyrannie et acceptée par la terreur, n'est que la conservation formelle de tous les éléments du désordre, l'instrument préparé pour servir l'avidité des hommes cupides, l'intérêt des hommes remuants, l'orgueil des ignorants et l'ambition des usurpateurs >). 11 déclare même qu'elle « fut conçue au sein du crime » (2).

Boissy critique notamment la fréquence des convocations des assemblées primaires. Or, dit-il, « faire de la France un peuple constamment délibérant, c'est arracher à l'agriculture ceux qui doivent s'y livrer avec constance; c'est arracher aux comptoirs du commerce, aux ateliers de l'industrie, des hommes qui serviraient mieux leur pays par leur active assiduité que par de vaines déclamations, et par des discussions superficielles » (3). Il est peu probable que Boissy ait songé à Condorcet ; mais il est équitable de reconnaître que cette critique, très juste, atteint aussi bien la Girondine que la Constitution de 1793.

Aussi n'est-ce pas de ce côté qu'il faut chercher l'influence des idées politiques de Condorcet. On la trouve surtout dans l'organisation des grandes communes, dans la diminution du nombre des administrateurs, et dans l'institution des commis-

(1) Moniteur, ibid., 83. De nombreux passages du rapport de Boissy sont un vigoureux réquisitoire contre les Montagnards, leur attitude pendant la discussion de la Girondine et au 31 mai, et surtout contre Robespierre : « la journée du 9 thermidor ne fut pas, dit-il, une victoire départi, ce fut l'aurore d'une grande et salutaire révolution » {Ibid.).

(2) Ibid., 90. Cf. plus loin 129 quelques mots de Trouvé sur la Constitution montagnarde, « œuvre de scélératesse et de démence que des démagogues assassins avaient dictée... »

(3j Ibid., 91.

saires délégués parle Directoire exécutif auprès des administrations locales. JOu la trouve enfin dans l'institution des deux fractions du corps législatif et dans les discussions relatives au régime censitaire. Nous allons exposer rapidement chacun de ces points.

Boissy fait une allusion directe à Condorcet quand il parle des grandes communes : « au lieu de tant de municipalités, nous vous proposons d'en établir une seule dans chaque canton... Votre premier comité de Constitution (avait réclamé ce changement), 'et si la Constitution de Robespierre le proscrivit impérieusement, c'est qu'elle avait besoin d'un système qui organisât l'anarchie « (1).

A l'exemple de Condorcet, Daunou insista, dans la discussion, sur l'utilité qu'il y avait à diminuer le nombre des administrateurs : « il en existe plus de 540.000 aujourd'hui ; nous en proposons moins de 50.000 » (2).

Daunou conserva le « commissaire national » institué par Condorcet. « Il est intéressant, déclara Garrand-Coulon, que le gouvernement ait dans chaque département un agent qui ramène les administrateurs à l'intérêt national. 11 faut craindre l'esprit de localité, car il étouffe celui de la république » (3).

Boissy d'Anglas, s'inspirant de cerlaines idées de Condorcet, (favorable on l'a vu, mais pour des temps paisibles, à deux chambres, dont l'une serait seulement le « censeur» de l'autre) Boissy institue deux Assemblées : les Cinq Cents et les Anciens. On devine, dans les paroles de son rapport, l'influence directe de Condorcet : « nous ne nous sommes pas contentés de proposer un obstacle puissant à la précipitation qui arrache des décrets à l'enthousiasme d'une seule assemblée ; nous avons voulu garantir aussi le conseil des Anciens de la tentation dangereuse d'entrer en rivalité avec celui des Cinq Cents pour

(1) Monit. Ibid., 106. — L'idée de Condorcet sera reprise, sous le nom de Conseils cantonaux, en 1831, 1833, 1848, 1865 et, plus près encore de nous, en 1882 (Antonin Dubost el Goblet), 1887 (Colfavruj, 1895 (Maurice taure) et 1898 (Boudenootj.

(2) Ibid., 190.

(3) Monit. Ibid., 314, cf., 324, 327. Cf. ci-dessous, Livre 11, chap. ii, § 2, in fine...).

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l'initiative et la confection des lois ; nous avons borné ses droits et ses fonctions de sorte que, ne pouvant jamais proposer de lois, il ne puisse que sanctionner les résolutions qui lui sont fournies, ou leur refuser son consentement.

« Le conseil des Cinq Cents étant composé de membres plus jeunes proposera les décrets qu'il croira utiles ; il sera la pensée, et, pour ainsi dire, l'imagination de la république ; le conseil des Anciens en sera la raison : il n'aura d'autre emploi que d'examiner avec sagesse quelles seront les lois à admettre ou les lois à rejeter, sans pouvoir en proposer jamais. »

Sans que le nom de Condorcet soit prononcé, on reconnaît facilement les idées souvent défendues par lui 1).

On retrouve enfin son influence dans la discussion du régime censitaire. Nous avons déjà dit que la pensée de Condorcet a évolué sur ce point. 11 raisonne d'abord en physiocrate et demande que le droit de suffrage soit accordé aux seuls propriétaires. Puis il écarte toute condition de cens et réclame le suffrage universel, même pour les indigents et les assistés.

Or, pendant la discussion, les uns défendirent la première théorie de Condorcet, les autres la seconde. Les partisans du régime censitaire l'emportèrent.

Boissy le déclare nettement : « l'égalité absolue est une chimère... Nous devons être gouvernés par les meilleurs : les meilleurs sont les plus instruits et les plus intéressés au maintien des lois... Un pays gouverné par les propriétaires est dans l'ordre social ; celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l'état de nature... Nous vous proposons donc de décréter que, pour être éligible au corps législatif, il faut posséder une propriété foncière quelconque » (:2. Plus loin Boissy écarte les domestiques et les illettrés (3).

Les partisans du suffrage universel s'emparèrent des idées égalitaires de Condorcet et l'un d'eux cita son nom.

(1) Cf., ci-dessous, livre II, cliap. iv, § 3.

(2) Moniteur, réimp., XXV, 92.

(3i Ibicl., 93. Cf., la discussion, ibid , p. 195.

Ce fat d'abord Th. Paine, sorti de la prison du Luxembourg (1) et revenu à la Convention. Il fît lire, dans la séance du 19 messidor, la Dissertalion sw les premiers principes de gouvernement que nous avons déjà analysée {Supra, 210) et dans laquelle il fait valoir, en faveur du suffrage universel, les mêmes arguments que Gondorcet.

Lanlhenas 2) demanda le maintien du suffrage universel par la raison qu'il est impossible de diviser la cité en classes que l'on suppose ennemies.

Enfin Julien Souhait (député des Vosges) (3) fît l'apologie du peuple en montrant que son rôle historique, depuis quelques années, l'avait rendu, digne du suûYage universel. Il cite Condorcet et déclare avec lui qu'un gouvernement n'est fort et tranquille « qu'en proportion de la masse des individus intéressés à le défendre. »

Donc, le nom de Condorcet est rarement prononcé dans la discussion de la Constitution de l'an III au sein de la Convention. Mais il est visible que les orateurs pensent souvent à lui et subissent rinlluence de ses idées. « Ils croient, écrit M. Aularil, légiférer en héritier des philosophes. Quel est le nom sans cesse invoqué dans ce débat? Le nom de Condorcet, le penseur libre. Et ce noble Condorcet, qui l'avait forcé à se tuer? Le peuple ignorant, la populace. C'est ainsi que la démocratie avait récompensé le théoricien du suffrage universel, l'apôtre de la république démocratique ! La démocratie avait donc, en son triomphe, tourné le dos à la lumière, persécuté les porteurs de flambeaux. Abolir le règne de la populace, dans l'intérêt même du peuple, abolir le suffrage universel, qui nous ramènerait sous le joug des rois et des prêtres ou des terroristes : voilà la pensée de ces prétendus réacteurs, qui, en n'admettant dans la cité que les plus raisonnables, voulaient fonder sur la raison le gouvernement de la cite' (4). »

Le nom de Condorcet fut prononcé deux fois dans la fête

(1) Monileur, réirnp., XXV, 171.

^2) Cité par Aulard, Hist. polit., 551.

(3) Cité ibidem. Le Moniteur ne le mentionne pas.

(4) Loc. cit., 572.

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commémorative, donné en l'honneur des victimes du 31 mai, le il vendémiaire an IV (30 octobre 1795). u Je veux pleurer, s'écria Tallien, sur les mânes des Vergniaud, des Condorcet, des Camille Desmoulins, avant de marcher contre ceux qui disputent de puissance avec la Convention. »

Et quand le Conservatoire de Musique eût chanté « un hymne aux mânes des martyrs de la liberté », Hardy fit cette remarque : « dans cet hymne on ne parle que de 22 représentants du peuple, martyrs de la liberté, tandis qu'il en est tombé 47 sous la hache décemvirale. » 11 donne alors lecture des 47 noms, parmi lesquels figure celui de Condorcet (i).

IV. — Dans le conseil des Cinq Cents la mémoire de Condorcet resta toujours vivante. Boissy d'Anglas, parlant en faveur de la liberté de la presse, s'écria : « Et moi aussi j'évoquerais les mânes sacrés de nos vingt-deux collègues ! et moi aussi je demanderais à Brissot, à Condorcet, à Rabaut, s'ils croient que la liberté de la presse, pour laquelle ils ont si glorieusement combattu, puisse jamais être comprimée par des lois prohibitives, sans que la liberté publique ne soit détruite (2). «

Le 14 mai 1796 (quintidi 25 fioréal an IVj, M. J. Chénier lut un rapport sur les honneurs à rendre à la mémoire de Descartes, et proposa la translation de ses cendres au Panthéon.

Dans la discussion du rapport, Mercier attaqua les géomètres et Voltaire ; il plaignit ,Condorcet « d'en avoir été la dupe ». II parla enfin contre Descaries et demanda l'ordre du jour sur le projet de Chénier.

Le Moniteur ajoute ces simples mots, sans donner le texte des discours prononcés : « Mathieu, Chénier et Hardy vengent la mémoire de ces grands hommes; et le Conseil or-

(1) Avec le no 3S. Moniteur, réimp., XXVI, 114, 115. — On a remarqué que le nom de Condorcet est toujours associé à celui des Girondins, d'abord parce qu'il a été le rapporteur du Comité, ensuite parce que sa pi'oscription et sa mort, isolées, ont suivi de près celle des Girondins. Ainsi s'explique l'opinion si accréditée, mais inexacte à notre avis, que Condorcet a été un Girondin ^Cf. Supra 313.)

(2) Monit., réimp., XXVII, 718, 24 ventôse an IV iraars 1796),

donnant l'impression des discours de Chénier el de Mercier ajourne la discusfjion (1). »

Enfin le Conseil des Anciens lui-même entendit retentir, toujours avec faveur et admiration, le nom respecté de Gondorcet : le 15 germinal an lY (4 avril 1796), Muraire prononça ces paroles caractéristiques : « Nous avons pensé avec Gondorcet, dont le nom n'est jamais prononcé dans cette enceinte sans qu'on éprouve le double sentiment et du regret de sa perte et de l'horreur qu'inspire le souvenir des persécutions auxquelles il a succombé... » (2).

V. — La Révolution désormais a vécu. Gondorcet est encore le guide posthume des survivances révolutionnaires. Il est le centre de ralliement des débris républicains; el le réveil du parti républicain se fera à l'abri de son nom.

Sous le Consulat et l'Empire et les premières années de la Restauration, le nom de Gondorcet est entouré de vénération dans le cercle des Idéologues, dans la Décade (3) j^/»'-

(1) Moniteur, réirnpr., XXVIIl, 267-2(38.

(■2) Ibid, IGT.

(3) La Décade philoso2yhique, Viliévaive et j)olitique, par une société de Républicains, floréal, an II et sq. (Bibl. nat. Z, 2259 -f Ig. n. p. 1), avait pour rédacteur principal Guinguené, l'ancien rédacteur en chef de la Feuille villageoise, feuille très favorable à Gondorcet (voir ci-dessous, Livre II. Chap. n, § 4, début..). Guinguené avait été l'ami de Gondorcet. La Décade parle de Gondorcet (et de Paine, II, 160) en termes toujours élogieux et sympathiques ; en bien des endroits elle s'inspire des principes républicains de Gondorcet.

Avant la période du Gonsulat el de l'Empire qui nous occupe, \a Décade avait fait, le 10 nivôse, an III (t. IV, n» 25, p. 64), le récit de la mort de Gondorcet : « Comment se fit-il donc que rien alors n'en (de celte mort) transpirât dans Paris, qu'aucun journal ne dît un mot de l'aventure du Bourg l'Egalité, et que le nom de Gondorcet ne fût pas même prononcé k la GoQvention ? G'était cependant un événement qui intéressait la représentation nationale. Ge n'est pas calomnier, je crois, le caractère des vils et féroces tyrans qui faisaient tout fléchir alors sous leur verge de fer, de penser que, satisfaits de l'horrible plaisir d'être délivrés d'un ennemi que sa réputation et ses talents devaient leur rendre bien odieux, ils craignissent en même temps le surcroît d'horreur qu'exciterait dans toute l'Europe la perte d'un philosophe célèbre, obligé de couper lui-même la trame d'une vie qui pouvait être si utile, pour se dérober à la plus effroyable des tyran-

losophique et surtout, chose bieu naturelle, dans le salon de la veuve de l'illustre philosophe.

Nous avons déjà eu l'occasion de citer sa spirituelle et fîère re'ponse à Bonaparte, disant à Auteuil, dans le salon de M"'" .Helvétius : « je n'aime pas que les femmes se mêlent de politique. » « Vous avez raison, général, répondit la veuve de Condorcet ; mais dans un pays où on leur 'coupe la tête, il est naturel qu'elles aient envie de savoir pourquoi (1). »

Bonaparte donna d'abord des gages à l'Idéologie, mais M^fi Helvétius et M"' Condorcet se tinrent sur la réserve. Le salon de cette dernière devint, comme autrefois celui du quai Conti, le rendez-vous des « idéologues » c'est-à-dire des républicains (2). Bonaparte ne l'ignorait pas. Discutant un

nies. » — Le 30 germinal, an VII (t. XXI, n" 21) la Décade publie une lettre de Caljanis, beau-frère de Condorcet, où il expose la doctrine de Condorcet sur la perfectibilité du genre humain, la nature de la métaphysique [qu'il définit : « connaissance des procédés de l'esprit humain, la science des méthodes »1, sur l'instruction populaire,ratïranchissement de la raison humaine par la science (p. 149-159). L'article est signé'", à A., département de la Seine. La Table, p. 578, attribue cet article à Cabanis. — Le 10 messidor,an IX (t. XXX, n» 28, p. 14 et sq.)la Décade fait le compte rendu d'un ouvrage de Destutt de Tracy {Observations sur le système actuel de V instruction publique) e\, apprécie les Méraoires ai Condorcet « Clief-d'œuvre d'une philosophie profonde et claire ». — Enfin le 30 germinal, an XI (t. XXXVII, n» 21, p. 161 et sq.) Guinguené apprécie les Mémoires pour servir à Vhistoire de notre littérature, etc., par M. Pa- LissoT, et il déplore que l'auteur ait consacré un article à Condorcet, « c'est un de ceux que l'auteur, fût-il jeune encore, devrait se reprocher toute sa vie. » Réfutant Palissot, Guinguené déclare : « ce qui entraîna Condorcet dans la Révolution, ce fut l'amour de son pays et de l'humanité, l'espérance que de ce grand mouvement sortirait l'amélioration de la destinée humaine, et enfin le devoir imposé à tout homme qui a du courage, des talents et des lumières, de les apporter en conamun dans les besoins et dans les dangers de la patrie... Quelque puisse être le succès définitif et le dernier dénouement de ce grand drame (ceci est écrit en 1803!), tous ceux qui,'dans ses différents actes ont été inspirés par des sentiments aussi nobles et dirigés par des motifs aufsi purs, soit qu'ils succombent, soit qu'ils survivent, n'auront rien à cacher, rien à rétracter..., etc. »

(1) GuiLi.ois, loc. cit., 172.

(2) L'opposition à Bonaparte, réfugiée chez M^e Je Condorcet, était composée des « débris vaincus de la Révolution » ; elle était surtout philosophique. Guizot et Benjamin Constant fréquentaient assidûment chez elle. Zèid. 203. Détail curieux : Guizot }iassa à la Maisonnette (propriété de M'^'^ de Condorcet) l'été et l'automrae de 1820 pour y travailler

jour au Conseil d'Etat avec un vieux républicain, l'amiral Truguet, il lança cette boutade : « Tout cela est bon à dire chez M^'- de Condorcet... » (1), Il regardait les philosophes comme des boudeurs cl' Auteuil {A.\item\ rappelant M°"^ Helvétias et M™"^ Condorcet). La plupart de ces Idéologues républicains étaient au Tribunat. Bonaparte les supportait avec impatience. Un jour il s'écria devant ses intimes : « Ils sont douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l'eau ; c'est une vermine que j'ai sur mes habits ; mais je ne me laisserai pas traiter comme Louis XYI ». Et il tint parole : il en élimina vingt, parmi lesquels : Daunou, G uinguené, Benjamain Constant, etc., etc. i2).

Les Idéologues furent persécutés, par Napoléon (Moniteur du 21 décembre 1812) et, après lui, par la Restauration. Ils furent chassés de l'Institut, de l'Université, ou du Conseil d'Etat comme Guizot. Tous ceux, dit M. Guillois, qui tenaient une plume indépendante furent condamnés à l'exil. M""*^ de Condorcet et sa sœur M™' Cabanis furent dénoncées, traquées par la police. On représentait M'^'' Cabanis comme « une jacobine déterminée qui détestait et tournait en ridicule le roi et la famille royale ». Un rapport de police disait même que la rue habitée par M""" Cabanis -^vieilles Tuileries, faubourg Saint Germain) est « extrêmement mal habitée. Tous les soirs on chante des horreurs contre la famille Bourbon 3). » Le frère de M"'« de Condorcet et de M"'' Cabanis, le maréchal de drouchy fut traduit le 19 octobre 1816, en conseil de guerre sous l'inculpation de trahison, crime entraînant la mort. Il fut jugé comme contumace. Ses sœurs, mesdames Condorcet et Cabanis assistaient à l'audience (4).

Les persécutions de l'Empire et de la Restauration contre la famille de Condorcet ainsi que les manifestations sympathiques de la Convention, en l'honneur de sa mémoire, ont une

sans distractions. Il paraît qu'il apportait à chacun de ses voyages 6 à 700 volumes ! (iôid., 221). A ' cette époque Auguste Comte, âgé de 22 ans, avait déjà publié son deuxième opuscule : Sommaire appréciation, etc.. qui est une histoire sociologique de la civilisation. Cr. Notre Essai historirjue et critique, etc., p. 11 et sq. (i; Guillois, 107.

(2) Ibid, 108-199.

(3) Ihid, 224, 225 et notes.

(4j Ibid., 22G et sq.

CHAP. VlU. INFLUENCE POSTHUME DE CONDORCET 3ol

grande signification : elles sont un hommage, désormais historique, rendu à l'influence posthume du grand républicain, dont le nom, ainsi que le salon de sa veuve^ servait de point de ralliement à tous les esprits indépendants et amis de la liberté sous des régimes qui avaient essayé d'asservir l'âme française. Ce n'est pas un des moindres attraits de l'histoire de cette période que devoir le nom du grand républicain, qui avait lutté toute sa vie contre le pouvoir personnel en faveur de la liberté et de la souveraineté nationale, servir, après sa mort, à lutter contre ceux qui avaient annihilé la souveraineté nationale, fait dévier la Révolution et restauré le pouvoir personnel.

VI. — L'éclipsé de la liberté ne devait pas tarder à se dissiper. Inébranlables en face de l'école théocratique comme en face de l'éclectisme, tous les idéologues, Destutt de Tracy, Guinguené (l), Daunou, etc., restaient fidèles à la philosophie de Condillac, rajeunie par Laromiguière. En politique ils se réclamaient de Condoreet. Les plus actifs parmi les continuateurs de la pensée politique de Condoreet furent les deux frères Auguste et Victorin Fabre (2) qui fondèrent sous la Restauration, le premier journal républicain : la Tribune des BépmHements (1829) auquel collaboraient Crussol-Lamy et Armand Marrast (3).

Les deux frères avaient déjà collaboré d'une façon suivie à La Semaine, Gazette littéraire, par un comité secret de rédaction (4). Ce recueil, dit M. Weil, mena une rude bataille

(1) Cité plus haut (p. 34. Liv. w. ch, ii, § 4, début) et ci-dessous (8^ note 3j,

(2) Victorin était venu k Paris en 1804, protégé par Guinguené, ancien rédacteur en chef de la Feuille Villageoise et de la Décade, ami, nous le répétons, et grand admirateur de Condoreet.

(3) G. Weil, Histoire du parti républicain en France, de 1814 à 187ii, Paria, Alcan, 1900, p. 21. — (Cf. Tchernoff, Le parti répuôlicain sous la moyiarchie de juillet, Paris, Pedone, 1901).

(4) Paris, Didot, 1824-1825, 4 vol. iu-8o. Bibl. nat., Z. 2 284, Z, i. 1. 2. 3. 4. C'est A. Fabre lui-même qui nous révèle cette collaboratioa dans son livre sur la Révolution de 1S30 (I, p. xcii et cxxxv). — Cf. La Semaine, 1824, tome II, p. 53 où l'on cite avec éloge une page de Condoreet sur Platon. — Cf. p. 62 et sq. une étude sur les classiques et romantiques, défavorable aux romantiques. Détail assez curieux, La Seniaine raille impitoyablement le système industriel et social de Saint-Simou, résumé dans les Opinioîis littéraires, jj/iilosophiqiies et

3o2 LIVRE I. HISTOIRE EXTERNE, ETC.

contre le romantisme, en glorifiant Condorcet ainsi que les idéologues {loe. cil, 21, note).

La Tribune des Départements (1) parut après l'éclipsé des principes révolutionnaires. « Yoici, écrit Auguste Fabre, quel était le but de ce journal : éclairer par degrés, et avec précaution, le peuple français sur la mystification dont il était la dupe ; détruire cette monstrueuse coalition de l'opinion qui livrait à quelques feuilles, souvent organes d'une coterie, les pensées et les affections de tous les citoyens ; rendre les esprits à l'indépendance, et pour cela les ramener aux fortes études qui seules donnent le courage de penser par soi-même (c'est l'idée même de Condorcet..) former ainsi peu à peu une véritable opinion publique, la diriger vers les doctrines qui régnaient en 89... » (2). Le retour aux idées républicaines, aux principes de 89 était ainsi inauguré par deux admirateurs de Condorcet, qui s'inspiraient en bien des cas de ses idées politiques et constitutionnelles (3 .

VIL — Nous avons dit ailleurs {Essai historique et critique sur la Sociologie chez A. Comte, 405-476) et nous redirons à la fin du livre lîl (chap. m, § 7) tout ce que la philosophie sociale du xix^ siècle doit à Condorcet : ce sont ses œuvres qui ont mis Sl-Simon et Auguste Comte sur leur voie, ce sont elles qui ont fait jaillir l'étincelle première et guidé leurs premiers pas . 1803-1823, 1820-1842).

industrielles (tome III, p. 3 et sq. 1825). Lea frères Fabre se [doutaieat-ils que Saint-Simon avait tiré de Condorcet, l'idée maîtresse de sou système? (le progrès : décadence des anciennes forces sociales, religion et militarisme ; [ascension graduelle des [ nouvelles forces sociales : science et industrie). — Dans le même volume {III, p. 199) la Semaine fait un grand éloge de La Romiguière qui se donnait pour un continuateur de Locke et de Condillac et par suite de la philosophie à laquelle Condorcet s'était rallié.

(1) Journal politique commercial et littéraire. Le premier numéro est du lundi 8 juin 1829. — Bibl. nat.. Le. 2/1224.

(2) Auguste Fabiîe, La Révolution de 1830 et le véritable parti réiiublicain, 2 vol. in-8o, Paris, 1833, Bibl. nat., Lb. 51/4516 — tome J, p. xxi;

(3) Lac. cit., t. I, p. Lxvi, cvli ; sous le titre « Plan des républicains en juillet 1830 : conseil exécutif de cinq membres, une assemblée unique, élections dans l'armée, liberté absolue de la presse, suffrage quasi-universel (avec une très légère condition censitaire), l'instruction, populaire, etc.

CHAP. Vlll. — INFLUENCE POSTHUME DE COXDORCET SoS

VIII, — Les éloges de Saint-Simon et d'Auguste Comte n'étaient connus que d'un petit nombre d'initiés. La biographie de Condorcet, lue par Arago, un savant et un républicain comme Condorcet, dans la séance publique de l'Académie des Sciences, le 28 décembre 1841, fit connaître au public des lettrés cette belle existence et cette grande mémoire, car cette biographie est en réalité une sérieuse et solide élude de près de 200 pages, sur «un homme qui honora les sciences par ses travaux, la France par ses hautes qualités, l'humanité par ses vertus » (Condorcet, Œuvres, I, CL XXXI).

Le 3 août 1800, Littré publia dans le Journal des Débats (1) le compte rendu d'un ouvrage : Du suicide politique en France depuis 1789 Jiisquà nos jours (par Des Etangs, et consacra quelques lignes très élogieuses à Condorcet que nous tenons à mettre sous les yeux du lecteur. (Le xviii" siècle), dit-il, se résume en un type idéal qui depuis longtemps excite en iTioi une suprême vénérationf je veux parler de Condorcet. Tout ce qui faisait la vie et la pensée du xviii^ siècle était en lui ; aussi quand la grande crise approcha, il l'accueillit avec transport ; quand il fallut suivre une conduite qu'il désapprouvait, il se fit proscrire... et quand il lut arrêté... il avala un poison depuis longtemps préparé... Ame sereine et forte, dévouée à l'humanité, et montrant par un sublime exemple ce que peut, par elle-même, et sans autre secours, la nouvelle morale qui s'imposa aux consciences ».

Connu dans le cercle alors restreint des positivistes qui ont voué à sa glorieuse mémoire un véritable culte, Condorcet reste à peu près inconnu pendant de longues années. Le silence gardé sur les principes de 89, le souci de ménager les partis de réaction, expliquent l'oubli dans lequel fut tenu Condorcet. On le trouvait trop avancé et trop républicain. Son nom reparait en 1881-82-86 dans la discussion des lois scolaires qui réalisent la plupart de ses idées sur l'Instruction publique, laïque et gratuite. Ses théories pédagogiques

(1) Bibl. nat., Le. 2 151. — P. Lanfrey avait, en 1857, consacré quelques lignes sympathiques à Condorcet {loc cit., p. 280-281). Nous les citerons dans la conclusion généi-ale de notre ouvrage en opposition à l'article de Sainte-Beuve (.3 février 1851).

furent depuis lors l'objet 'd'études suivies et son Rapport figure naême dans les programmes de certains concours de l'enseignement primaire comme texte d'explication. Mais on ne vit dans Condorcet que le théoricien de l'éducation positive et démocratique et Tapôtre du Progrès.

Son rôle politique n'a réellement été révélé que par l'Ecole positiviste dans des études et des discours, et dans l'ouvrage, très documenté, du D' Robiuet (1). C'est à cette Ecole et à son active propagande que nous devons le buste de Condorcet à Bourg-la-Reine et les fêtes commémoratives qui s'y tiennent tous les ans : à elle aussi que l'on doit la statue de Condorcet sur le quai Conti, solennellement inaugurée le 14 juillet 1894 (2).

Ainsi, en dépit de certaines éclipses, l'influence de Condorcet se fait sentir aux périodes de réveil républicain jusqu'à nos jours. Dans les périodes de réaction et de recul (3), on le raille ou bien on fait le silence autour de son nom. Dans les autres on cite son nom avec respect et reconnaissance : on le regarde avec raison comme le chef de file des librepenseurs démocrates et républicains. Rien n'est plus légitime, car son œuvre complète, quand elle sera mieux connue, apparaîtra comme la glorification de la liberté, de Tégalité et de la justice en matière politique, comme l'apologie de la raison indépendante et du Progrès en matière morale, philosophique et sociale. A ce titre, il sera longtemps encore, comme il le fut sous la Révolution, le guide des esprits qui ont placé leur foi dans la raison et leur idéal dans la Justice et le Progrès.

(1) Cf. l'ouvrage de Robinet et les références à la Revue Occidentale citées dans la Bibliographie. Cf. l'ouvrage de M. Marc Frayssinet (loc. cit. chap. iv, v, vr, etc.) — M. L. Cahen annonce dans la Révolution Française une thèse de doctorat sur Condorcet et la Révolution Française [Révol. Franc., n» du 14 février 1902).

(2) Cf. Robinet, loc. cit. 388 et sq. ; Cf. supra 333, note.

(3) Nous y reviendrons plus en détail dans la conclusion générale de notre ouvrage.

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