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CONCLUSION DU LIVRE I

L'histoire externe des idées constilutionnelles et sociales de Condorcet n'est pas autre chose que l'histoire de la dévolution française elle-même, envisagée dans l'évolution des idées républicaines et démocratiques. Celte évolution aurait eu lieu, cela n'est pas douteux, sans Condorcet. Mais il est certain qu'elle a été, grâce à lui, clairement orientée et, à certains moments, accélérée et précisée.

Avant la convocation des Etats généraux, il se fait l'avocat do la pensée libre et de la tolérance, l'apôtre de la justice et de l'humanité, le théoricien de la nouvelle organisation représentative du pays dans les Assemblées provinciales.

Pendant la période électorale (janvier-avril 1789), il trace aux électeurs et aux futurs élus le programme social et politique de la Révolution ; il salue, après l'avoir préparée « l'aurore du jour nouveau » qui se lève.

Pendant la Constituante, il traite avant, pendant et après les discussions, tous les problèmes de droit constitutionnel rendus nécessaires par la nouvelle vie politique du pays. La plupart des solutions qu'il propose, soit en droit constitutionuel, soit en législation financière, invariablement fondées sur l'amour de la liberté et de l'égalité et sur le respect de la souveraineté nationale, sont adoptées et passent dans les décrets de l'Assemblée. Il est républicain avant qu'on parle de république.

Le roi s'enfuit et revient humilié à Paris? Condorcet démontre dans un discours, qui fit sensation, que la nation peut et doit se passer de roi.

La Constitution est revisée et acceptée par le roi ? Condor-

cet fait taire ses préférences personnelles et accepte, par patriotisme, la monarchie « à double principe », dont il consent à faire un essai loyal.

Paris l'envoie à la Législative ? Comiorcet en devient le chef, le « leader » préféré ; aucune décision ne se prend sans lui ; il rédige toutes les Adresses nationales et internationales, il réorganise les finances, l'instruction publique.

Le bataillon des Marseillais arrive à Paris, sur le point de prendre, à la Révolution du 10 août 1792, la part que l''on sait, où se dirige-t-il ? Où est-il reçu? Dans les salons de l'Hùlel des monnaies, dans le salon de M°"' Condorcet appelé, avec raison, par Et. Dumont : « le foyer de la République ». (1)

La Révolution du 10 août 1792 chasse la royauté ? Condorcet s'empresse, malgré ses répugnances pour les mesures violentes 2 et en prévision des excès de la populace, de « rationaliser » cet événement qu'il représente comme « un grand acte de justice », et il pousse Danton au ministère, donnant ainsi à la Révolution une orientation nouvelle.

Cinq départements enfin l'envoient à la Convention? Il rédige la première Constitution républicaii)e et démocratique de la France.

Le nom de Condorcet est donc inséparable des grands événements de la Révolution. Condorcet en subit, comme ses contemporains, l'influence. Mais il les prévoit avant qu'ils apparaissent ; il les réfléchit, quand ils ont paru ; souvent il les provoque et les dirige. Car, c'est influer sur les événemenls que d'influer sur les idées ; « ce sont les idées qui gouvernent le monde », dira Aug. Comte, en s'inspirant précisément de Condorcet. 11 fut « toujours plus occupé, dit un contemporain, à former l'opinion qu'à la suivre » (cf. Supra, 111).

Est-il donc exagéré d'appeler Condorcet le « guide de la Révolution française? » Nous ne le pensons pas. La lecture du livre I de cet ouvrage et surtout celle des livres II et III, contribueront, nous l'espérons, à démontrer que la postérité

(\ I Métn. de Clioudiére, Rev. blanche 15 mai 1896. 2) Cf. XII, 328, 329, 509. Cf. ci-dessus p. 102 et l(i4.

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n'a pas assez rendu justice à une de nos plus grandes gloires nationales et républicaines, à celui qui a contribué, |iar ses e'crits, par sa conduite et son action personnelle, à systématiser les idées républicaines éparses et à fonder la première ilépublique.

Que l'on veuille bien grouper les différentes théories sociales réalisées par la Révolution française et l'on verra qu'il n'en est aucune qui n'ait été conçue et exposée par Condorcet, la plupart même avant 1789. Son influence n'a pas été seulement théorique ; elle a été, en bien des cas, effective et réelle ; elle a provoqué des décisions et s'est incarnée dans des décrets.

Les contemporains reconnaissaient celte inQuence quand ils applaudissaient le président de la Constituante proclamant, le 12 juin 1 790, que l'esprit de Condorcet n'était « point élrangei' » aux délibérations de l'Assemblée (I) ; ils la reconnaissaient quand ils lisaient avec avidité son discours républicain du 9 juillet 1191 ; quand ils voulaient en faire, lui, le « doyen de la République des lettres », le précepteur du dauphin et le charger déformer « un roi tel qu'il en faut aux républicains » ; ils la reconnaissaient quand ils applaudissaient toutes ses apparitions à la tribune (2) ; quand ils votaient à l'unanimité l'impression de ses discours et de ses « Adresses » et leur envoi aux départements, aux armées, souvent même aux cours étrangères; quand ils élisaient,sur les indications de leur «leader», Danton ministre de la justice et Monge ministre de la marine ; ils la reconnaissaient enfin quand, la Convention ayant été élue pour donner une constitution républicaine et démocratique à la France, ils s'adressèrent, pour la rédiger (3), au plus qualiiié des penseurs politiques de ce temps, à celui

(1 Ci-dessus p. 69. — Cf. p. 75 : l'Assemblée constituante désigne Condorcet aux 83 directoires des départements pour centraliser les renseignements destinés à préparer l'uniformité des poids et mesures.

(2) Comme eo témoigne leMotiiteur. — Voici également ce que dit soD contemporain et ami, Lalaade {loc. cil., 157) : « dans la Convention... Condorcet parut aussi comme le plus grand orateur et le plus grand philosophe de cette assemblée fameuse... Il y fut spécialement chargé du travail de la Constitution. »

(3) « Sieyès, Brissot et Condorcet sont les seules têtes de France capables de nous donner une bonne Constitution », écrit Boyer Foufrède (cité par Gillet, L'Utopie de Condorcet, 186).

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qui l'avait déjà rédigée dans ses écrits de 178!) à 1793, à celui qui en avait fait voler des parties et accepter les principes, à celui enfin qui les avait guidés jusqu'ici dans la substitution progressive de la République à la royauté et qui avait écrit ces mots qui résument son œuvre et son rôle : « J'ai toujours pensé qu'une constitution républicaine, a\\»nt l'égalité pour base, était la seule qui fût conforme à la nature, à la raison et à la justice ; la seule qui pût conserver la liberté des citoyens et la dignité de l'espèce humaine, XII, 567 » .

Quel prestige dans l'Histoire pour noire Révolution dont on a si longtemps étalé les malheureux et inévitables excès,, quelle gloire pour elle d'avoir eu pour guide un homme comme Condorcet, un des dix plus grands géomètres du xviir siècle, un membre de l'Académie des Sciences, de l'Académie Française et de plusieurs Académies étrangères, le dernier survivant de la brillante pléiade des Encyclopédistes, un des cerveaux les mieux organisés et les plus puissants de l'époque , un homme enfin qui honore son pays, son temps et l'huma, nilé elle-même !

Pour compléter notre démonstration (si l'on veut bien nous permettre ce mot), nous devons maintenant étudier en elles-mêmes, et indépendamment de leur succession historique et de leurs attaches avec les événements contemporains^ les idées de Condorcet en matière de droit constitutionnel et de sociologie. Tel sera l'objet des livres II et III.

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